Dans l'infirmerie d'un couvent de Lisieux, une carmélite de vingt-quatre ans, atteinte de tuberculose, prend une rose et l'effeuille sur son crucifix. Elle demande qu'on ne perde pas un seul pétale.
C'est Thérèse de l'Enfant-Jésus, celle que la moitié du monde appelle la petite Thérèse: la sainte des roses. Dans les derniers mois de sa vie, elle avait promis qu'après sa mort elle continuerait à faire du bien sur la terre, et que son aide tomberait comme une pluie de roses.
Ce que peu de gens savent, c'est qu'au moment même où elle faisait cette promesse, le ciel était devenu pour elle un brouillard. Elle ne le sentait plus, et elle l'a confié à une religieuse de son couvent. Pourtant, elle continuait de redire sa foi et priait pour ceux qui ne croyaient pas.
Comment promet-on une pluie de roses du fond d'une telle nuit? Qu'a-t-elle dit en mourant? Et qu'a-t-on trouvé treize ans plus tard, en ouvrant sa tombe?
Une mère perdue et un sourire
Cette carmélite avait commencé sa vie à Alençon, une ville de Normandie, dans la France de la Troisième République. Hors des églises, l'athéisme vivait son âge d'or. À l'intérieur, beaucoup de catholiques priaient avec une piété sévère, qui parlait davantage de la justice de Dieu que de sa miséricorde.
Chez les Martin, la mort connaissait le chemin. Des neuf enfants de Louis et Zélie, quatre étaient morts en bas âge. Il restait cinq filles: Marie, Pauline, Léonie, Céline et la dernière, Thérèse, née en janvier 1873.
Zélie est tombée malade d'un cancer et elle est morte à la fin du mois d'août 1877. Thérèse avait quatre ans et demi. Elle a vu sa mère recevoir l'extrême-onction, le sacrement des mourants, qu'on appelle aujourd'hui l'onction des malades. Les cinq sœurs se tenaient en rang, par ordre d'âge, et leur père sanglotait.
Ensuite, il l'a prise dans ses bras: «Viens embrasser pour la dernière fois ta pauvre petite mère.» Sans rien dire, l'enfant a posé ses lèvres sur le front de sa mère.
Elle n'a pas beaucoup pleuré. Elle regardait et écoutait en silence. Un jour, elle s'est trouvée seule devant le couvercle du cercueil, et elle est restée longtemps à le regarder. Elle était si petite qu'elle devait lever la tête pour le voir tout entier.
Le jour de l'enterrement, les cinq sœurs se regardaient tristement. Louise, la servante, a dit: «Pauvres petites, vous n'avez plus de mère!» Céline s'est jetée dans les bras de Marie: «Eh bien! c'est toi qui seras Maman!» Thérèse s'est tournée vers Pauline et s'est jetée dans ses bras: «Eh bien! moi, c'est Pauline qui sera Maman!»
Avec cette mort commençait pour Thérèse la période la plus douloureuse de sa vie.
En novembre, Louis a emmené ses filles à Lisieux, dans une maison avec jardin appelée Les Buissonnets, près de la famille de l'oncle Isidore Guérin.
En 1882, Pauline est partie à son tour. Elle est entrée au Carmel de Lisieux, un couvent de religieuses consacrées à la prière, qui ne franchissent plus ses murs. À la fin de cette année-là, Thérèse est tombée gravement malade. Elle souffrait de violents maux de tête et de malaises, et elle voyait des choses qui n'étaient pas là. La famille a fait célébrer une neuvaine de messes, neuf jours de supplication d'affilée, à Notre-Dame des Victoires.
Un dimanche de mai 1883, celui de la Pentecôte, Marie est sortie un moment au jardin. De son lit, l'enfant s'est mise à appeler, presque à voix basse: «Maman… Maman…» Marie est revenue aussitôt. Thérèse la voyait entrer, mais elle n'arrivait pas à dire qu'elle la reconnaissait, et elle continuait d'appeler, de plus en plus fort.
Marie s'est agenouillée près du lit avec Léonie et Céline. Toutes trois se sont tournées vers la statue de la Vierge de la chambre. Marie priait «avec la ferveur d'une mère qui demande la vie de son enfant». Ne trouvant aucun secours sur la terre, la petite s'est tournée elle aussi vers sa Mère du Ciel.
«Tout à coup la Sainte Vierge me parut belle, si belle que jamais je n'avais vu rien de si beau… mais ce qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme, ce fut le ravissant sourire de la Sainte Vierge.»
Deux grosses larmes ont coulé en silence sur ses joues, «des larmes d'une joie sans mélange». Et elle a pensé: «La Sainte Vierge m'a souri, que je suis heureuse… mais jamais je ne le dirai à personne.»
Elle a baissé les yeux et elle a vu Marie, qui la regardait avec amour. L'enfant était guérie.
Un an plus tard viendrait le jour qu'elle avait le plus attendu: sa première communion, où elle recevrait Jésus pour la première fois dans l'Eucharistie. Ce même jour, derrière la grille du Carmel, Pauline prononcerait ses vœux pour toujours.
Des souliers dans la cheminée et un condamné
Dans la chapelle de l'abbaye bénédictine où elle faisait ses études, l'enfant a reçu Jésus pour la première fois.
Ce fut le premier baiser de Jésus à son âme, un baiser d'amour. Elle s'est sentie aimée, et elle lui a répondu: «Je vous aime, je me donne à vous pour toujours.»
Ce matin-là, il n'y a eu ni demandes ni luttes. Jésus et elle se connaissaient depuis longtemps, et ce jour-là «ce n'était plus un regard, mais une fusion». La joie a été si grande qu'elle a fondu en larmes, et ses compagnes ne comprenaient pas pourquoi.
Celle qui pleurait de joie pleurait aussi pour presque rien. La nuit de Noël 1886, la famille est rentrée aux Buissonnets après la messe de minuit. Selon une vieille coutume, les souliers de Thérèse l'attendaient dans la cheminée, remplis de cadeaux. Elle avait treize ans, et à la maison on la traitait toujours comme la petite.
Ce soir-là, son père rentrait fatigué. En voyant les souliers, il a prononcé des mots qui lui ont transpercé le cœur: «Enfin, heureusement que c'est la dernière année!»
Sa fille est montée à l'étage pour ôter son chapeau. Céline a vu briller des larmes dans ses yeux: «Oh! Thérèse, ne descends pas, cela te ferait trop de peine de regarder tout de suite dans tes souliers!»
Mais cette fois, Thérèse n'était plus la même: Jésus avait changé son cœur.
Elle a retenu ses larmes. Elle est descendue en hâte. Elle a pris les souliers et les a posés devant son père. Elle en a sorti les cadeaux un à un, «l'air heureux comme une reine». Il s'est mis à rire. Céline croyait rêver.
Cette nuit-là, elle a retrouvé la force d'âme qu'elle avait perdue à quatre ans et demi, à la mort de sa mère. Elle l'a appelée sa complète conversion. Depuis, ajoutait-elle, aucun combat ne l'avait vaincue: elle avait commencé «une course de géant».
Cette force nouvelle a vite cherché à servir. Un dimanche de juillet 1887, à la fin de la messe à la cathédrale Saint-Pierre, une image pieuse du Crucifié dépassait de son missel. Devant cette image, elle a senti quelle était sa mission: sauver des âmes.
Cet été-là, les journaux parlaient d'Henri Pranzini, condamné à mort pour un triple assassinat. Il refusait tout secours religieux. L'adolescente s'est mise à prier pour lui et à offrir à Dieu, pour son salut, ce que Jésus avait souffert pour tous.
Elle a demandé à Céline de faire dire une messe à une intention particulière, sans oser avouer que c'était pour «Pranzini, le grand criminel». Céline le lui a fait avouer et, loin de se moquer d'elle, s'est jointe à sa prière.
Thérèse a dit à Dieu qu'elle était sûre qu'il pardonnerait au condamné, même s'il ne se confessait pas. Elle lui demandait seulement «un signe» de repentir, pour sa consolation. Son père leur avait interdit de lire les journaux, mais elle ne croyait pas désobéir en lisant ce qui concernait Pranzini.
Il a été guillotiné à Paris le 31 août 1887. Le lendemain, elle a ouvert La Croix, le journal catholique, et elle a lu:
«Pranzini ne s'était pas confessé, il était monté sur l'échafaud et s'apprêtait à passer sa tête dans le lugubre trou, quand tout à coup il se retourne, saisit un crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées!»
Ses larmes l'ont trahie, et elle a dû se cacher. Cet homme, elle l'appellerait son «premier enfant».
Ce ne serait pas la dernière fois qu'un crucifix se trouverait au cœur de son histoire.
Si sa prière pouvait atteindre un condamné, Thérèse savait déjà d'où elle voulait prier: derrière les murs du Carmel de Lisieux, où vivaient Pauline et, depuis peu, Marie aussi. Elle avait quatorze ans.
Défense de parler au pape
La première porte où elle avait frappé était celle de son père. Dès la fin mai 1887, quelques mois avant l'affaire Pranzini, elle lui avait demandé la permission d'entrer au Carmel, et Louis Martin la lui avait donnée.
Les autres portes ne se sont pas ouvertes aussi vite. Son oncle Isidore Guérin a d'abord refusé et n'a cédé qu'en octobre. Le supérieur du Carmel, le prêtre qui répondait de cette communauté, s'y opposait: elle était trop jeune.
Restait l'évêque. Quelques jours plus tard, elle s'est rendue à Bayeux avec son père. Avant de se présenter, elle a relevé ses longs cheveux en chignon, pour paraître plus âgée. L'évêque a différé sa réponse.
En novembre, Louis, Céline et Thérèse se sont joints à un pèlerinage diocésain à Rome. Ils sont passés par Lorette. Au bout du voyage les attendait une audience avec Léon XIII.
Le 20 novembre, les pèlerins sont passés un à un devant le pape. Ils s'agenouillaient, lui baisaient le pied et la main, et recevaient sa bénédiction. Près de Léon XIII se tenait l'abbé Révérony, vicaire général de Bayeux, le prêtre qui agissait au nom de l'évêque. L'abbé Révérony a aussitôt prévenu: il était défendu de parler au pape.
Elle s'est tournée vers Céline. Et sa sœur ne lui a dit qu'un mot: «Parle!»
Aux pieds du pape, au lieu de lui baiser la main, elle a joint les siennes. Elle avait les yeux pleins de larmes: «Très Saint-Père, j'ai une grande grâce à vous demander!»
Le vieillard a incliné la tête jusqu'à presque effleurer son visage.
«Très Saint-Père, en l'honneur de votre jubilé, permettez-moi d'entrer au Carmel à quinze ans!»
«Je ne comprends pas très bien», a dit le pape. Le vicaire général lui a expliqué que les supérieurs examinaient la question. «Eh bien, mon enfant, faites ce que les supérieurs vous diront.»
Elle a posé les mains sur les genoux du pape: «Oh! Très Saint-Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien!»
Léon XIII l'a regardée fixement: «Allez… allez… Vous entrerez si le Bon Dieu le veut!»
Thérèse voulait parler encore. Deux gardes nobles l'ont prise par les bras et, avec l'aide du vicaire général, l'ont écartée de force des pieds du pape.
«Si le Bon Dieu le veut.» C'était tout ce qu'elle rapportait de Rome.
La permission de l'évêque est arrivée plus tard. Le 9 avril 1888, à quinze ans, elle a franchi la porte du Carmel de Lisieux. Elle avait frappé à toutes les portes qu'elle avait trouvées, et celle-là s'est ouverte quand plus rien ne dépendait d'elle.
Elle entrait au Carmel thérésien, la famille religieuse d'une autre Thérèse: sainte Thérèse de Jésus, la grande sainte d'Avila. Ses écrits allaient nourrir cette jeune fille.
À l'intérieur l'attendaient un horaire qui commençait à cinq heures moins le quart du matin et un cloître sans chauffage. Quelques mois plus tard, lui parviendrait du dehors la nouvelle la plus dure au sujet de son père.
Derrière la grille: la Sainte Face
La grille du Carmel séparait deux mondes. Derrière elle régnait la clôture: une fois entrée, on ne ressortait plus du monastère.
Thérèse était postulante, la jeune fille qui demande à entrer et ne porte pas encore l'habit. Elle cousait à la lingerie et balayait. De ces débuts, elle a laissé un résumé sans fard: «plus d'épines que de roses».
En janvier 1889, elle a reçu l'habit de carmélite. Un mois plus tard, la nouvelle est arrivée. Son père «devait boire la plus amère, la plus humiliante de toutes les coupes». Une grave maladie a nécessité son internement à Caen, et il allait y passer trois ans. Elle ne pouvait pas sortir pour aller le voir.
«Les paroles ne peuvent exprimer nos angoisses.»
Et pourtant, avec le recul, elle a appelé ces trois années «les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie». Et elle a ajouté: «je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les révélations des Saints».
La sécheresse, une prière qui ne lui apportait aucune douceur, était son pain quotidien. Elle contemplait longuement la Sainte Face, le visage humilié du Christ dans sa Passion. Elle portait toujours l'Évangile sur elle et lisait saint Jean de la Croix, le carme qui fut son véritable maître. Son nom religieux réunissait les deux bouts de la vie de Jésus, son enfance et sa Passion: Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Les prières qu'elle a écrites à la Sainte Face se récitent encore aujourd'hui.
À dix-sept ans, en septembre 1890, elle a fait profession, les vœux qui l'unissaient pour toujours à l'Ordre, et quelques jours plus tard elle a reçu le voile noir. Dans sa cellule, elle a laissé des mots gravés: «Jésus est mon unique amour».
Un an plus tard, pendant une retraite, le prêtre qui prêchait cette retraite l'a lancée «à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour».
Pendant l'été 1894, son père est mort. Quelques semaines plus tard, Céline a franchi à son tour la porte du Carmel, et elle apportait avec elle son appareil photo. C'est grâce à elle que nous connaissons aujourd'hui le visage de sa sœur.
Cet automne-là, son père disparu et Céline à ses côtés, Thérèse se heurtait toujours au même obstacle: elle voulait être une sainte, et chaque jour elle se voyait plus loin des saints.
L'ascenseur
Elle l'a dit avec une image: «j'ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu'il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants».
Elle ne s'est pas découragée. Elle s'est dit que le Bon Dieu ne peut pas inspirer des désirs irréalisables. Grandir, elle ne le pouvait pas; il lui faudrait se supporter telle qu'elle était, avec ses imperfections. Mais elle voulait chercher un autre moyen d'arriver: «une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle».
Elle vivait dans un siècle d'inventions. Chez les riches, on n'avait plus besoin de gravir les marches: un ascenseur remplaçait l'escalier. Elle aussi voulait un ascenseur, parce qu'elle était trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Elle l'a cherché dans l'Écriture et elle y a trouvé cette phrase: «Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi.» Et une autre, où Dieu promet de consoler comme une mère qui caresse son enfant et le berce sur ses genoux.
«L'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus.»
Le 9 juin 1895, le jour de la fête de la Sainte-Trinité, elle a franchi le pas suivant. Elle s'est offerte à l'Amour Miséricordieux: elle s'est donnée tout entière, sans rien garder pour elle, à l'amour de Dieu qui se penche sur ce qui est petit. Dans la prière qu'elle a écrite ce jour-là, elle a laissé cette phrase: «Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides.»
Aujourd'hui encore, beaucoup récitent cette prière avec ses propres mots.
Pauline, prieure depuis 1893 sous le nom de Mère Agnès de Jésus, lui avait confié d'aider à former les novices. Elle lui a aussi demandé d'écrire ses souvenirs d'enfance, et Thérèse les a couchés peu à peu dans des cahiers d'écolière, qu'elle lui a remis en janvier 1896.
Plus tard, peu avant sa mort, une novice lui a annoncé qu'on retrouverait son corps incorrompu. La réponse a fusé: «Pas cette merveille-là! Ce serait sortir de ma petite voie d'humilité.»
Chaque soir, dix minutes avant six heures, sœur Saint-Pierre secouait son sablier. Cela voulait dire: «Allons!» Elle était âgée et infirme, et il fallait la conduire au réfectoire. Déplacer le banc d'une certaine façon, ne pas se presser, la soutenir par la ceinture.
Un faux pas: «Ah, mon Dieu, vous allez trop vite, je vais me briser!» Un pas trop lent: «je le disais bien que vous étiez trop jeune pour me conduire».
Au réfectoire, Thérèse lui retroussait les manches. Comme ces mains-là avaient du mal avec le pain, elle le lui coupait. Et avant de la quitter, elle lui faisait «mon plus beau sourire».
Un soir d'hiver, dans le cloître glacé, elle a entendu une musique lointaine et s'est représenté un salon étincelant. Elle n'aurait pas échangé ces dix minutes de service contre mille ans de fêtes.
Il y avait une autre sœur qui, selon les mots de Thérèse, avait «le talent de me déplaire en toutes choses». La charité, s'est-elle dit, ne consiste pas dans les sentiments, mais dans les œuvres. Elle priait pour elle chaque fois qu'elle la rencontrait et lui rendait tous les services possibles. Quand l'envie lui venait de lui répondre durement, elle lui faisait «mon plus aimable sourire». Parfois, quand le combat devenait trop rude, elle s'enfuyait «comme un déserteur».
Un jour, à la récréation, la sœur lui a demandé, toute contente: «Qu'est-ce qui vous attire tant vers moi? Chaque fois que vous me regardez, je vous vois sourire.»
Ce qui attirait Thérèse, c'était «Jésus caché au fond de son âme».
En mars 1896, elle a demandé à travailler à la lingerie avec sœur Marie de Saint-Joseph, que la communauté jugeait difficile. «Si vous saviez combien il faut lui pardonner», leur disait Thérèse.
Ce qu'elle apprenait de l'amour, qui ne dépend pas de ce que l'on ressent, allait bientôt lui être nécessaire pour croire.
Quelques semaines plus tard est arrivée la Semaine sainte de 1896. Thérèse avait fait tout le Carême en jeûnant strictement, et elle disait ne s'être jamais sentie aussi forte.
Jeudi saint: le tunnel
La nuit du Jeudi saint, elle a veillé devant le reposoir, l'autel où, cette nuit-là, l'Eucharistie est gardée après la messe qui rappelle la Cène du Seigneur. Elle y est restée jusqu'à minuit. Puis elle a regagné sa cellule.
À peine avait-elle posé la tête sur l'oreiller qu'elle a senti «comme un flot qui montait, montait en bouillonnant jusqu'à mes lèvres». Elle ne savait pas ce que c'était. Elle a pensé que peut-être elle allait mourir, et son âme a été inondée de joie. La lampe était éteinte. Elle a décidé d'attendre le matin pour s'assurer de son «bonheur».
Au réveil, elle s'est approchée de la fenêtre. Elle ne s'était pas trompée: c'était du sang.
Elle l'a compris ainsi: «J'avais l'intime conviction que Jésus, au jour anniversaire de sa mort, voulait me faire entendre un premier appel. C'était comme un doux et lointain murmure qui m'annonçait l'arrivée de l'Époux.» L'Époux: c'est ainsi qu'elle appelait le Christ.
Ce matin-là, elle l'a dit à la prieure. Elle a ajouté qu'elle ne souffrait de rien et a demandé qu'on ne lui accorde aucun traitement particulier. Elle a passé le Vendredi saint avec toutes les austérités du Carmel. La nuit suivante, le même signe est revenu.
Elle venait de cracher du sang pour la première fois. C'était le premier signe de la tuberculose, qui causait alors un décès sur sept en Europe. En 1897, la maladie emporterait à Lisieux environ une personne par semaine.
En ce même temps de Pâques, une autre épreuve a commencé. Jusque-là, sa foi était si vive qu'elle ne pouvait croire qu'il existe des incroyants: elle pensait qu'ils parlaient contre leur pensée. «Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi.»
Dieu a permis que son âme «fût envahie par les plus épaisses ténèbres». La pensée du Ciel, si douce pour elle, est devenue «un sujet de combat et de tourment».
«Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité.»
C'était comme naître dans un pays enveloppé d'un épais brouillard, sans avoir jamais vu le soleil, et savoir pourtant que la vraie patrie est ailleurs.
Elle a continué à faire des actes de foi. Elle priait pour ceux qui ne croyaient pas. Elle chantait ce qu'elle voulait croire. Elle-même a relié cette obscurité à l'incroyance de son temps. Et l'épreuve l'accompagnerait jusqu'à la mort.
Cette même année, le corps blessé et le ciel voilé de brouillard, Thérèse sentait en elle le désir de toutes les vocations à la fois. Au Carmel, on lui avait déjà confié un jeune homme qui se préparait à devenir prêtre.
Au cœur de l'Église
Il s'appelait Maurice Bellière. Mère Agnès le lui avait confié en octobre 1895 comme frère spirituel: un séminariste que Thérèse accompagnerait de sa prière et de ses lettres.
En mai 1896, on lui a confié un second frère: le père Adolphe Roulland, un jeune prêtre des Missions étrangères de Paris qui partait pour la Chine. Thérèse a demandé au père Roulland une mèche de cheveux. Une «relique», lui a-t-elle dit, par avance.
Pendant la retraite de septembre, le désir de toutes les vocations lui pesait: elle voulait être apôtre, missionnaire, martyre, tout à la fois, et ne savait comment concilier tout cela. Elle a ouvert la Première Lettre de saint Paul aux Corinthiens. Elle y a lu que le corps du Christ a plusieurs membres, chacun avec sa fonction. Elle ne s'est reconnue dans aucun.
Elle a poursuivi sa lecture. L'Apôtre invitait à désirer les dons les plus grands et promettait de montrer un chemin meilleur encore. Et il expliquait que, sans l'amour, ces dons ne sont rien.
«Je compris que si l'Église avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas: je compris que l'Église avait un Cœur, et que ce Cœur était brûlant d'amour.»
Elle a compris aussi que, si cet amour venait à s'éteindre, les apôtres n'annonceraient plus l'Évangile et les martyrs refuseraient de verser leur sang.
«Ô Jésus, mon Amour!… ma vocation, enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c'est l'Amour!… Dans le Cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour… ainsi je serai tout.»
Aussitôt, elle s'est reprise. Ce n'était pas une joie délirante. C'était «la paix calme et sereine du navigateur apercevant le phare qui doit le conduire au port».
Quelques jours plus tard, elle l'a résumé dans une lettre à sa sœur Marie: «C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour.»
Mais le brouillard était toujours là. En octobre, pendant la retraite de toute la communauté, elle a confié ses doutes au prêtre qui la prêchait. Il lui a conseillé de porter le Credo sur son cœur.
Elle a obéi. Elle l'a recopié avec son propre sang et l'a gardé sur elle.
En novembre, une demande est arrivée de très loin. Le Carmel de Saïgon avait besoin de renforts, et à Lisieux on a pensé à elle.
La communauté a fait une neuvaine à Théophane Vénard, un jeune missionnaire martyrisé au Tonkin en 1861, que Thérèse aimait beaucoup. On demandait un signe.
Pendant la neuvaine, Thérèse s'est remise à tousser: «le fourreau n'est pas aussi solide que l'épée».
Elle n'irait pas à Saïgon. En janvier 1897, dans son propre Carmel, une sœur est venue lui raconter un rêve.
La porte noire et une promesse
Cette sœur, c'était sœur Thérèse de Saint-Augustin. Le 8 janvier, elle a entendu des craquements et, cette nuit-là, elle a rêvé du père de Thérèse, mort depuis des années. Dans le rêve, «Monsieur Martin demande sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus». Sur le moment, la sœur a pris cette impression pour de la superstition.
Le lendemain, elle l'a raconté à Thérèse, qui s'en est réjouie: sa mort était proche.
Plus tard, un jour de licence, l'un de ces jours où les sœurs pouvaient converser librement, sœur Thérèse de Saint-Augustin lui a raconté le rêve en entier. Elle avait vu une porte toute noire, avec une gaze rouge et or.
Thérèse a écouté. Et elle lui a confié ce qui se passait dans son âme.
«Je ne crois pas à la vie éternelle, il me semble qu'après cette vie mortelle il n'y a plus rien.»
Elle lui a dit que cette porte noire était l'image de ce qui se passait dans son âme. Là, il ne lui restait plus que l'amour.
Celle qui avait gravé sur le mur de sa cellule «Jésus est mon unique amour» ne sentait plus rien de l'autre côté.
Ce même mois de janvier, dans une lettre, elle a écrit: «s'il y a un ciel, c'est pour moi».
Le 19 mars, fête de saint Joseph, elle a confié à sa sœur Marie ce qu'elle demandait au saint: «la grâce de passer mon Ciel à faire du bien sur la terre». En mai, à la demande de Marie, elle a écrit un poème à la Vierge, «Pourquoi je t'aime, ô Marie», que l'on chante encore aujourd'hui.
Le corps payait son tribut. Le 23 mai, le médecin lui a appliqué sur le côté plus de cinq cents pointes de feu, de petites brûlures qu'on utilisait alors comme remède. Ensuite, Thérèse est montée dans sa cellule et s'est couchée sur sa paillasse, le matelas de paille des carmélites. Le médecin lui a prescrit de la morphine.
En juin, par obéissance à la prieure d'alors, Mère Marie de Gonzague, elle a commencé à remplir son dernier cahier. Et, dans ces semaines-là, elle a dit ce qui la ferait connaître partout dans le monde: son action après sa mort, annonçait-elle, «sera comme une pluie de roses».
Cette promesse des roses, elle l'a faite en pleine nuit, alors qu'elle ne sentait plus le ciel.
À Maurice Bellière, son frère spirituel, elle a écrit: «Je ne meurs pas, j'entre dans la vie.»
Le 8 juillet, on l'a descendue à l'infirmerie. Dans la chambre, il y avait une statue de la Vierge. Elle n'en sortirait plus.
Septembre 1897
À l'infirmerie, la petite qui avait appris à se laisser porter ne pouvait plus faire un pas. Près du lit se tenait Pauline, Mère Agnès, la sœur qu'enfant elle avait choisie pour mère. Jour après jour, elle notait dans un cahier ce que disait Thérèse.
Le 6 septembre, on lui a apporté une relique de Théophane Vénard, le jeune martyr du Tonkin. Elle a pleuré de joie.
En quelques jours, son état s'est beaucoup aggravé: ses pieds ont enflé, et le 14, on a estimé qu'elle ne vivrait pas plus de quinze jours.
Ce jour-là, elle a eu une rose entre les mains. Elle l'a effeuillée sur son crucifix, et de chaque pétale elle caressait les plaies. Elle a demandé qu'on n'en perde aucun: plus tard, ils serviraient «à faire des plaisirs».
Le 20, elle s'est appelée elle-même «un squelette». Elle disait qu'elle gémissait et demandait pitié sans cesse. Et elle a refusé qu'on la dise patiente.
Le 22, sa voix ne passait presque plus. Pourtant, elle a dit: «Quelle grâce d'avoir la foi!» Sans la foi, a-t-elle avoué, elle se serait donné la mort.
Deux jours plus tard, elle a dit: «Mon âme, malgré ses ténèbres, est dans une paix étonnante.» Le médecin a remarqué que son visage n'était pas altéré et qu'elle avait «une figure d'ange».
Dans ces semaines-là, elle avait dit: «c'est bien facile d'écrire de belles choses sur la souffrance… il faut y être». Mais le lendemain du jour où elle avait parlé de sa paix, elle a affirmé que ce qu'elle avait écrit sur la souffrance était vrai. Le 28, elle a écouté l'office de saint Michel, l'archange.
Le 29 au matin a commencé le râle, la respiration rauque de l'agonie. La communauté s'est agenouillée pour réciter les prières des agonisants. À midi, Thérèse a demandé: «Ma Mère, est-ce l'agonie?… jamais je ne vais savoir mourir».
Cette nuit-là, après Matines, la prière de la nuit, elle a dit: «Oui, mon Dieu, je veux bien tout».
Le 30, au matin, elle a joint les mains. Elle regardait la statue de la Vierge. «C'est l'agonie tout pure, sans aucun mélange de consolation.»
L'après-midi, elle étouffait. Alors, par la fenêtre, est entré le chant des oiseaux: des rouges-gorges et d'autres petits oiseaux, très fort, tout près, longtemps. Ce chant a transpercé le cœur de Mère Agnès.
Céline a posé sur les lèvres de Thérèse un petit morceau de glace. Thérèse l'a accepté avec un sourire. Ce fut un sourire «comme un adieu suprême», et Mère Agnès ne l'a jamais oublié.
À six heures a sonné l'Angélus, la prière qui rappelle l'annonce de l'ange à Marie. Thérèse a longuement regardé la statue de la Vierge.
Passé sept heures, la prieure avait renvoyé la communauté. Thérèse a demandé: «Ma Mère, ce n'est donc pas encore l'agonie?… Je ne vais donc pas mourir?»
La prieure lui a répondu: «Oui, ma pauvre petite, c'est l'agonie, mais le bon Dieu veut peut-être la prolonger de quelques heures.»
Thérèse a répondu: «Eh bien… allons!… allons!… Oh! je ne voudrais pas souffrir moins longtemps…»
Elle a regardé son crucifix. Et elle a prononcé ses toutes dernières paroles:
«Oh! je l'aime!… Mon Dieu… je vous aime!»
Elle est retombée doucement en arrière. La prieure a fait sonner la cloche de l'infirmerie: «Ouvrez toutes les portes.» Les sœurs sont entrées et se sont mises à genoux.
Elles ont vu le visage de Thérèse reprendre la couleur qu'il avait lorsqu'elle était en bonne santé, et ses yeux se fixer en haut, brillants de paix et de joie. Cela a duré «l'espace d'un Credo». Puis elle a rendu le dernier soupir.
Il était sept heures vingt du soir, le 30 septembre 1897. Elle avait vingt-quatre ans.
Elle serrait si fort son crucifix qu'il a fallu le lui arracher des mains pour l'ensevelir.
On l'a enterrée dans le carré des carmélites, au cimetière de Lisieux. En dehors de sa famille et de son couvent, personne ne savait qui elle était.
Pluie de roses
L'année suivante, son nom a commencé à se faire connaître bien au-delà de Lisieux. Ses cahiers ont été imprimés sous le titre *Histoire d'une âme*, à deux mille exemplaires. Ses sœurs les ont présentés comme s'ils s'adressaient tout entiers à une seule personne, en ont corrigé le style et ont laissé de côté certains passages.
Malgré tout, le livre est passé de main en main. Alors, des lettres ont commencé à arriver au Carmel. Elles venaient de gens de partout, qui racontaient avoir reçu une grâce après la lui avoir demandée. C'était la pluie qu'elle avait annoncée du fond de sa nuit.
En moins de trente ans, les sœurs ont enregistré quelque huit mille témoignages. Ce n'étaient pas des miracles reconnus par l'Église: c'étaient des grâces que les fidèles racontaient avec reconnaissance.
Treize ans après sa mort, un matin de septembre 1910, on a ouvert sa tombe. On a creusé jusqu'à trois mètres et demi et remonté le cercueil, très abîmé. Ceux qui se tenaient au bord de la fosse ont raconté que la palme déposée en 1897 était apparue verte et fraîche, et que deux ouvriers avaient senti un intense parfum de violettes.
D'elle, il ne restait que des ossements. C'était ce qu'elle avait voulu: aucune merveille qui la fasse sortir de sa petite voie. L'évêque a interdit d'emporter le moindre fragment, et plus de cinq cents personnes sont venues vénérer les restes.
En 1914, Pie X a signé l'introduction de sa cause, la procédure qui examine si quelqu'un peut être déclaré saint. La guerre a éclaté. Beaucoup de soldats français la priaient, et leurs supplications sont arrivées si nombreuses que le tribunal a été dispensé d'enquêter sur sa renommée de sainteté.
En mars 1923, ses restes sont revenus au Carmel. Ils reposent dans la chapelle de la Châsse: une statue de Thérèse endormie dans la mort renferme ses côtes, et en dessous, dans une châsse d'argent doré offerte par des fidèles du Brésil, se trouvent les autres ossements. On les y vénère toujours.
Pour la béatifier, l'Église a fait examiner des guérisons par des médecins. L'une d'elles était celle de l'abbé Charles Anne, un prêtre de Lisieux atteint d'une tuberculose pulmonaire galopante: la maladie même qui avait emporté Thérèse. En 1923, Pie XI l'a béatifiée à Saint-Pierre, et en 1925, après deux autres guérisons approuvées, il l'a proclamée sainte.
Restait la blessure de Saïgon. La religieuse qui n'avait pas pu embarquer parce qu'elle s'était remise à tousser pouvait-elle être missionnaire sans sortir de la clôture? En décembre 1927, Pie XI l'a proclamée patronne des missions, avec saint François-Xavier, le missionnaire jésuite. Depuis qu'elle avait franchi la porte du Carmel à quinze ans, Thérèse n'en était plus jamais sortie.
Il manquait encore quelque chose: sa voix telle qu'elle l'avait écrite, sans les corrections de 1898, et une phrase de l'une de ses lettres que quelqu'un avait grattée.
S'il y a un Ciel
Cette voix a dû attendre plus d'un demi-siècle. Mère Agnès, sa Pauline, a vécu jusqu'en 1951. Pie XII avait demandé d'attendre la mort de Mère Agnès avant de publier les textes originaux. En 1956, les cahiers ont enfin paru tels que Thérèse les avait écrits, page après page.
Cette voix, désormais sans retouches, est arrivée à Rome le 19 octobre 1997. Place Saint-Pierre, Jean-Paul II l'a proclamée Docteur de l'Église. Par ce titre, l'Église reconnaît un enseignement comme un guide sûr pour tous les fidèles. Thérèse n'avait jamais étudié la théologie. Elle avait appris de l'Évangile qu'elle portait toujours sur elle, et ses écrits contiennent plus de mille citations de la Bible. Celle qui avait voulu rester petite prenait place désormais parmi les maîtres de la foi.
Sa mémoire est célébrée le premier octobre, et chaque fin septembre, sa châsse parcourt Lisieux, du Carmel à la Basilique et à la Cathédrale. Depuis 1994, ses reliques ont voyagé dans près de soixante-dix pays, et dans toute l'Église, on continue de prier son Offrande et de chanter ses poèmes.
À Lisieux, on vénère aussi à la Basilique son avant-bras droit. Pour les fêtes de 2026, un pèlerinage au cimetière est prévu le 30 septembre. Le premier octobre, à onze heures, est prévue une messe solennelle avec pluie de roses.
La phrase grattée était celle de janvier 1897: «s'il y a un Ciel, c'est pour moi». On l'avait recopiée pour le procès de sa cause. Ensuite, quelqu'un l'a effacée du papier. La copie l'a conservée, et aujourd'hui, on peut la relire.
Elle l'a écrite quand le Ciel ne se laissait plus sentir. Et toute sa confiance tient dans cette phrase.
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, vous qui vous saviez trop petite pour monter seule et qui vous êtes laissée porter dans les bras de Jésus, vous qui, dans la nuit la plus obscure, avez continué à lui dire «je vous aime», obtenez-nous cette confiance qui n'a pas besoin de sentir pour croire, et apprenez-nous à aimer dans les petites choses de chaque jour. Priez pour nous. Amen.





