C'est un dimanche à Caracas, en 1919, et un ami venu féliciter José Gregorio Hernández le trouve rayonnant de joie. La veille, à Versailles, on a signé le traité qui met fin à la Grande Guerre, et le médecin se réjouit de voir le monde de nouveau en paix. Puis, presque dans un murmure, il lui confie autre chose. Il a offert à Dieu sa propre vie pour cette paix.
Peu après, il sort en hâte. À La Pastora, son quartier, une vieille femme pauvre et très malade l'attend, et en chemin il lui achète lui-même à la pharmacie ce qu'elle ne peut pas payer. Cet après-midi-là, il n'arrive pas jusqu'à la maison de la malade.
Et cet homme toujours dans la rue auprès de ses malades, le docteur en costume sombre et chapeau, avait voulu autrefois s'enfermer pour toujours dans le silence d'un monastère d'Italie, où on lui avait donné un autre nom, frère Marcelo.
Un mouchoir de soie
Cette hâte pour une malade sans argent n'avait rien de nouveau. Elle venait de longues années de consultations à Caracas, depuis la fin du dix-neuvième siècle, quand il enseignait déjà à l'université. À sa porte se présentent ceux qui peuvent payer et ceux qui ne le peuvent pas, et tous sont reçus.
Près du lit, José Gregorio reste debout, dans une attitude presque humble, les bras croisés sur la poitrine, et il écoute le malade raconter son histoire. Puis il demande un mouchoir de soie, l'étend sur la peau et y pose l'oreille. Il prend la température au thermomètre, compte le pouls avec sa montre et rédige l'ordonnance debout.
À ceux qui n'ont pas de quoi payer, il ne demande rien, et souvent il leur glisse en plus dans la main l'argent des médicaments. Aux patients riches, il demande autre chose, de laisser une aumône pour les plus pauvres. C'est ainsi que Caracas commence à l'appeler le médecin des pauvres.
Sa journée a commencé bien plus tôt, dans l'obscurité. Chaque matin, il se lève pour prier, assiste à la messe et communie. À l'université, dans un climat de matérialisme marqué, où seule la matière passe pour réelle, il fait le signe de croix devant ses étudiants avant chaque cours.
Cette façon de prier et de soigner les malades, il l'a apprise chez lui. À Isnotú, un petit village des Andes vénézuéliennes, dans l'État de Trujillo, sa mère et sa tante l'emmenaient à l'église et chez les malades pour leur redonner courage. Sa mère meurt en 1872, alors que l'enfant n'a pas encore huit ans, et dès lors c'est sa tante María Luisa qui l'élève.
Devenu adulte, José Gregorio dira de sa mère, «Dès le berceau, elle m'a enseigné la vertu, elle m'a fait grandir dans la science de Dieu et m'a donné pour guide la sainte charité.»
C'est dans ce même village qu'il était né, un 26 octobre, et c'est ce jour-là que l'Église le fête aujourd'hui comme saint.
C'est cette même Église qui, bien longtemps après la maison d'Isnotú, reconnaîtra une guérison demandée au nom de José Gregorio.
Quatre microscopes
Cet enfant qui entrait avec sa mère chez les malades ne reste pas longtemps à Isnotú. Son maître d'école voit ce que vaut le garçon et convainc son père de l'envoyer étudier dans la capitale. À treize ans, il quitte la montagne et entre comme pensionnaire dans un collège de Caracas.
Là grandit un jeune homme joyeux. Il aime les fêtes et la danse, apprend la musique et coud lui-même ses costumes. Il pense étudier le droit, mais son père, un commerçant qui connaît bien son désir d'aider les autres, l'encourage à devenir médecin. En juin 1888, l'Université centrale lui décerne le titre de docteur.
Son diplôme en poche, il rentre dans sa région, parce qu'il veut soigner les siens. Pendant sept mois, il monte à cheval par les chemins muletiers entre Isnotú, Betijoque et les hameaux de la montagne. Il va de la maison d'un malade à celle d'un autre. Entre deux visites, il raconte chaque cas à Santos Aníbal Dominici, son ami intime, médecin comme lui, qui se trouve à Caracas. Il lui parle d'une femme dont l'hémorragie s'est enfin arrêtée, de deux dysenteries qui ne cèdent toujours pas et d'un malade atteint de tuberculose. Il lui demande des nouvelles et des conseils de la capitale, parce qu'il connaît ses propres limites. Et il lui confie un projet, réunir de l'argent pour aller étudier à Paris.
Il n'a pas besoin de le réunir. En 1889, le gouvernement l'envoie à Paris apprendre ce qu'on n'enseigne pas encore à Caracas, les microbes et l'histologie, l'étude des tissus du corps au microscope. Il travaille aux côtés du grand histologiste Mathias Duval, qui écrit de lui dans une lettre qu'il a atteint le niveau d'un technicien. Un autre de ses maîtres lui remet la médaille du meilleur élève. À Paris, il laisse le souvenir de sa piété, puis il achève sa formation à Berlin.
Pendant qu'il est loin, son père meurt au Venezuela, celui-là même qui l'avait poussé vers la médecine. José Gregorio ne garde pas l'héritage et le cède aux enfants de sa sœur.
En 1891, il rentre à Caracas, et dans ses bagages il rapporte quatre microscopes Zeiss modernes, à un seul objectif. Avec eux, il fonde à l'Université centrale trois chaires, celle d'histologie, celle de physiologie expérimentale, qui étudie comment fonctionne le corps vivant, et celle de bactériologie, la science des microbes. Ses étudiants se penchent sur ces lentilles, et c'est ainsi que commence au Venezuela la médecine qu'on apprend en vérifiant au laboratoire.
Avec quelle douleur
Ce que ses étudiants apprennent dans ce laboratoire lui donne un nom parmi les médecins du pays, et en 1904 il compte parmi les fondateurs de l'Académie nationale de médecine. Là, devant ses collègues, sa foi se montre au grand jour. On y débat pour savoir si la science doit adopter comme doctrine l'évolution, l'idée que les espèces vivantes se transforment les unes en les autres au fil du temps. José Gregorio, sans détour, se déclare créationniste. Il croit que Dieu a créé la vie, et il soutient qu'aucune académie ne doit faire d'une hypothèse une doctrine, parce que cela freine le progrès de la science. Malgré tout, il peut admettre l'évolution, pourvu qu'elle s'accorde avec l'idée d'un Dieu créateur.
En face de lui se tient Luis Razetti, un chirurgien qui défend l'évolution et ne partage pas sa foi. Leurs discussions sont vives, mais l'amitié entre les deux hommes ne se brise pas. Razetti proclamera toujours les mérites de José Gregorio comme professeur et comme scientifique, et sa conduite irréprochable.
Chez cet homme, la foi et la médecine travaillent ensemble, et une sainte va le mettre à l'épreuve. Sa dévotion à sainte Thérèse d'Avila, la mystique espagnole, est si ancienne qu'il ne saurait dire quand elle a commencé. Un jour, l'un de ses maîtres les plus chers publie une étude sur l'hystérie, un trouble des nerfs. Il y affirme que la sainte en souffrait et que ses extases, ces moments où elle était ravie en Dieu, étaient des crises d'hystérie. Voici ce qu'en dit José Gregorio.
«Avec quelle douleur j'ai lu l'article de mon maître!»
Il entreprend de démontrer, avec les armes de son métier, qu'il n'y a chez elle aucun signe d'hystérie. Il cherche la véritable maladie dans ce que Thérèse elle-même raconte dans le livre de sa vie, et il arrive à une conclusion de médecin. C'était une maladie aiguë de jeunesse, proche du rhumatisme articulaire aigu, qui enflamme les articulations et donne de la fièvre. L'essai qu'il écrit pour la défendre reste inachevé. Dans ces pages, il explique aussi pourquoi il l'aime plus encore. C'est elle qui a répandu la dévotion à saint Joseph, dont il est lui-même dévot.
Cette foi a, de plus, une règle. Depuis décembre 1899, il appartient au Tiers-Ordre franciscain, une manière de vivre en laïc, à la maison et au travail, la règle de saint François. Ses étudiants continuent de le voir arriver en cours en costume sombre.
En juin 1906, il adresse au ministre une lettre où il demande sa retraite de professeur d'université. Il y joint son livre tout juste paru, Éléments de bactériologie, le premier ouvrage sur cette science écrit au Venezuela. Il a quarante et un ans.
Comme un arbre gigantesque
L'année suivante, ce médecin qui prie déjà selon une règle franciscaine veut aller plus loin. Il va voir Juan Bautista Castro, l'archevêque de Caracas, qui le guide dans la vie de foi depuis de longues années, et lui dit qu'il veut se donner tout entier à la vie religieuse. L'archevêque hésite, parce qu'il pense que le Venezuela a encore grand besoin de la science de José Gregorio. Il le laisse pourtant essayer.
Ce désir vient de loin. José Gregorio a toujours porté en lui l'amour du couvent. Avec les années, à mesure qu'il étudie l'Église dans son dogme, dans sa morale et dans son histoire, cet amour grandit comme un arbre gigantesque, jusqu'à orienter toute sa vie. Ce qu'il cherche porte un nom, la vie contemplative, une existence tout entière consacrée à prier et à demeurer avec Dieu. C'est pourquoi il choisit la chartreuse, un monastère où les moines vivent dans le silence et la solitude. C'est l'ordre qui convient le mieux à son esprit.
Mais ce pas a un prix. En juin 1908, à Puerto Cabello, sur le point de s'embarquer pour l'Italie, il fait ses adieux à son frère César dans une lettre et lui avoue ce qu'il lui en coûte.
«Ce n'est que pour obéir à l'appel divin que j'ai pu faire ce pas, qui m'est si dur.»
Il aime sa famille de tout son cœur, et s'en séparer le fait souffrir. De tous les sacrifices, le plus douloureux est de quitter sa tante María Luisa, la femme qui l'a élevé à la mort de sa mère. Il demande pardon à tous et espère les revoir au ciel. Il leur laisse aussi un trésor, la lettre où le maître des novices, le moine qui forme les nouveaux venus, lui annonçait qu'il était admis. Pour lui, cette lettre est une véritable relique, parce qu'elle a été écrite par un saint.
Derrière lui restent son enseignement à l'université, le laboratoire et les malades de Caracas. Il s'est détaché de sa famille et a dit adieu à sa patrie. Le 16 juillet de cette année-là, il franchit la porte de la chartreuse de Farneta, parmi les cyprès, près de la ville de Lucques, en Toscane. Il arrive si épuisé qu'il ne pèse que quatre-vingt-dix-sept livres anglaises, à peine plus de quarante kilos.
Frère Marcelo
Entre les murs de Farneta commence enfin la vie qu'il a toujours désirée. En août, il reçoit l'habit des chartreux et, avec lui, un nom nouveau. Désormais, on l'appelle frère Marcelo.
À minuit vient l'heure des matines, la prière que les moines chantent ensemble pendant que le monde dort. Près du ruisseau voisin, les grenouilles chantent, les cyprès et les myrtes s'élèvent jusqu'à la hauteur de la tour, et tout le cloître se tait.
En novembre, depuis sa cellule, il écrit à son frère César. Il lui assure que sa santé est toujours très bonne, et lui raconte comment il prie pour eux. Chaque jour, à tour de rôle, il offre pour l'un des siens sa communion, les messes, l'office divin et celui de la Sainte Vierge, le jeûne et la veille. L'office divin, c'est la prière de l'Église répartie sur les heures de la journée. Ainsi passent, l'un après l'autre, ses frères et sœurs, leurs conjoints et leurs enfants. Dans son ordre, les moines vivent de la solitude, du silence et de l'éloignement des gens, et c'est pourquoi il écrit si peu. Mais cela ne les sépare pas, car ils peuvent se retrouver chaque fois qu'ils le veulent dans le Cœur de Jésus. Il signe de son nom nouveau, frère Marcelo Hernández, novice chartreux.
Mais le corps ne suit pas. Les forces lui manquent face au froid, au jeûne et au travail manuel que la règle demande à chaque moine. Et le latin, la langue dans laquelle on prie tout l'office, lui résiste. Neuf mois passent, jusqu'au jour où le supérieur général de l'ordre le fait appeler et lui dit ces mots.
«Mon fils, vous voyez bien que nous ne pouvons pas vous recevoir. Retournez dans votre pays et tâchez d'acquérir ce qui vous manque.»
José Gregorio n'accuse personne d'autre que lui-même. À ses yeux, il lui est arrivé ce qui arrive à celui qui, aveuglé par la prétention et porté par sa vanité, entreprend un vol si haut. Du supérieur, il ne loue que la charité, celle de l'avoir supporté neuf mois en le voyant si incapable. Ces paroles sont une sentence, mais aussi une espérance. Et il obéit. Ainsi traverse-t-il la terrible douleur de rentrer de nouveau dans le monde.
C'est la première porte qui se ferme devant l'homme qui, dix ans plus tard, sortira en hâte dans les rues de La Pastora, des médicaments à la main. Au printemps 1909, frère Marcelo quitte la chartreuse et s'embarque pour rentrer au Venezuela.
Une lumière à l'université
Obéir à ce «retournez dans votre pays» a un prix, et il se paie sur le quai. Le 21 avril 1909, le vapeur Città di Torino dépose José Gregorio à La Guaira, le port de Caracas. Il ne monte pas à la capitale, car il redoute les moqueries qui l'y attendent, et passe la nuit dans une pension de la rue Los Baños, à Maiquetía, au bord de la mer.
De cette chambre, il écrit à son frère César. Il lui raconte qu'un mois plus tôt, le supérieur lui a dit que sa vocation n'était pas la vie contemplative mais la vie active, et lui a parlé des jésuites ou du sacerdoce. Maintenant, José Gregorio demande à César d'aller voir l'archevêque, car il veut entrer au séminaire, la maison où l'on forme les futurs prêtres.
Avec l'accord de l'archevêque, il monte à Caracas sans se faire remarquer et entre au séminaire. Le 24 avril, la presse catholique publie la nouvelle, et le séminaire se remplit. Arrivent sa famille, ses collègues et ses élèves, et avec eux des étudiants en médecine. Arrivent aussi ses patients, ces malades qui entraient sans argent dans son cabinet et en ressortaient avec leurs médicaments payés.
Une question court déjà dans la ville, et Luis Razetti, le chirurgien qui débattait avec lui à l'Académie sans cesser d'être son ami, la pose publiquement. «Où est-il le plus utile à la société, au laboratoire ou au séminaire?» Personne n'a le droit de le blâmer, ajoute-t-il, mais sa décision éteint une lumière à l'université.
Alors Juan Bautista Castro, l'archevêque qui l'avait laissé tenter la chartreuse, lui conseille de retourner à l'université, car la jeunesse a besoin de lui. José Gregorio obéit une fois encore. En septembre, on le nomme professeur d'anatomie pathologique, l'étude des tissus malades, et le voilà de nouveau debout devant ses étudiants.
Trois ans plus tard, en octobre 1912, il s'assoit pour tout raconter dans une lettre à Santos Aníbal Dominici, cet ami à qui il confiait ses cas depuis les chemins de Trujillo et qui vit maintenant loin, à Washington. Il lui parle de la terrible crise qu'il a traversée, et de ce qu'il a trouvé à Farneta.
«J'ai vu là-bas la sainteté à un degré héroïque, et je peux t'assurer qu'une fois ce spectacle contemplé, tout le reste de la terre devient boue.»
Puis il lui explique son retour, et où il en est aujourd'hui.
«Et me voici, obéissant à ce commandement.»
Pour finir, il prend congé comme l'ami qui l'aime le plus, presque son seul ami, et lui laisse une certitude pour la distance qui les sépare.
«Mais si nous ne renouons pas notre amitié sur la terre, nous avons le ciel pour cela.»
Dans sa chaire, il garde l'espérance rapportée de Farneta, celle de réunir un jour les forces qui lui ont manqué et de frapper de nouveau à la porte.
Tout à fait content
Les forces qui lui ont manqué à la chartreuse, il les cherche à Caracas, et une tradition raconte qu'il les cherchait avec ses mains. En sortant de l'université, sans que presque personne le sache, il entrait un moment prier dans une petite église, puis poursuivait jusqu'à un petit atelier de menuiserie. Là, il quittait ses habits de professeur, enfilait ceux du travail et façonnait le bois, comme on endurcit son corps pour une vie austère.
En 1913, il essaie encore une fois. Il présente sa démission à l'Académie de médecine, qui la refuse parce que la charge est à vie, et il s'embarque pour Rome. Il entre dans un collège où les jésuites forment de futurs prêtres d'Amérique hispanique. Il étudie le latin, ce même latin qui lui résistait à Farneta, et la théologie, sans se presser. En février 1914, il le raconte dans une lettre à son frère César.
«Je me trouve à présent au Collège tout à fait content et à mon aise.»
Peu après, une pleurésie, une inflammation de la membrane qui enveloppe les poumons, le cloue au lit, et son séjour à Rome s'achève au bout de huit mois. En avril, il est à Paris, où un médecin examine ses crachats et y trouve le bacille de Koch, le microbe de la tuberculose.
De Paris, il écrit que rentrer à Caracas après s'être détaché de tout lui pèse beaucoup, et qu'il sent que personne ne peut le comprendre. Il a toujours désiré la mort qui délivre de tant de maux et met en sûreté au ciel, et voici qu'il craint de devoir rester pour toujours dans le monde. Malgré tout, il demande qu'en toute chose s'accomplisse la volonté du Seigneur.
Avec sa sœur Avelina, en revanche, il se permet un sourire. Voici ce qu'il lui écrit de Paris.
«Le docteur me dit, croyant m'annoncer une grande nouvelle, que je n'en mourrai pas cette fois-ci.»
Début septembre, il est de retour à Caracas. À un moment de ces années-là, l'archevêque Juan Bautista Castro lui a donné un conseil simple pour décider de la suite. Qu'il mette sa vocation sur un plateau de la balance et les besoins du Venezuela sur l'autre, et qu'il regarde de quel côté penche l'aiguille, celle qui marque l'équilibre. Et il lui a dit comment la lire.
«Là où l'aiguille penchera, voyez la volonté de Dieu, et suivez-la.»
L'aiguille penche du côté des malades et des étudiants de son pays. Dès lors, il ne se consacre plus qu'à enseigner et à soigner, dans une Caracas où l'université est fermée.
Le portrait de New York
La première chose que la balance place devant lui, ce sont les jeunes gens restés sans salles de cours. Il demande la permission d'enseigner de son côté et, dans un collège de Caracas, avec l'un de ses neveux, il donne gratuitement des cours d'histologie à qui veut apprendre. Et la prière, il l'emporte jusque dans sa propre maison.
En juin 1915, il réunit toute la famille chez lui, entre les carrefours de San Andrés et de Desbarrancado. Il veut la consacrer au Sacré-Cœur, c'est-à-dire placer le foyer sous l'amour de Jésus-Christ, cet amour que l'Église contemple dans son cœur. Vers cinq heures et demie de l'après-midi, tous s'agenouillent. Un frère capucin récite quelques prières, la famille dit le Credo à voix haute, puis on lit la consécration, qui demande à Jésus de visiter cette maison «en compagnie de ta douce Mère».
En août de cette même année meurt l'archevêque Juan Bautista Castro. C'est lui qui l'avait laissé essayer la chartreuse, lui qui l'avait rendu aux salles de cours et lui qui avait placé la balance devant ses yeux. Il l'avait accompagné devant chaque porte, celle qui s'était ouverte vers l'Italie et celles qui s'étaient refermées ensuite.
En 1917, il se rend à New York et à Madrid pour étudier et préparer la deuxième édition de son livre de bactériologie. À New York, il entre dans un studio de photographie et se fait photographier debout, en costume sombre trois pièces, un mouchoir blanc à la poche, son chapeau de feutre sur la tête et les mains dans le dos. Il en envoie un tirage à son frère César, pour se sentir moins loin des siens. Cet homme immobile, c'est celui que tant de familles reconnaîtront plus tard sur leurs images pieuses.
À un autre neveu, celui qui étudie la médecine, il rappelle par ce conseil pourquoi il étudie.
«Est bon médecin celui qui sait guérir ses malades, et cela commence à s'apprendre non pas au laboratoire, mais à l'hôpital.»
En octobre 1918, la grippe espagnole atteint le Venezuela. Elle s'abat sur une population déjà frappée par le paludisme, la tuberculose, la faim et le manque d'hygiène, et dans tout le pays les morts se comptent par dizaines de milliers. Un comité national de secours se forme avec le nouvel archevêque, et c'est Luis Razetti, le vieux compagnon de José Gregorio à l'Académie, qui le coordonne. José Gregorio se joint à l'urgence. Pendant vingt-deux jours, il se sert d'une automobile avec chauffeur pour atteindre davantage de malades, d'une porte à l'autre et d'un lit à l'autre.
On prête à Razetti et à lui d'avoir affirmé en public que ce qui tuait tant de gens, c'était la misère plus que la grippe.
En décembre, l'épidémie s'éteint, et le docteur Hernández retrouve ses cours et ses malades de toujours.
Le monde en paix
Le dernier de ces cours tombe un samedi, le 28 juin 1919, et à trois heures de l'après-midi il est à l'heure dans la salle de l'École de médecine. Il explique à ses étudiants le bacille de la lèpre, comment on l'observe au microscope, comment on le colore et comment on le cultive, et à la fin il leur annonce le sujet du cours suivant. Ce même samedi, de l'autre côté de l'océan, on signe à Versailles le traité qui clôt quatre années de combats en Europe, cette guerre où il avait vu entrer l'Angleterre, à Londres, en 1914.
Le lendemain, c'est dimanche. Il se lève avant cinq heures et récite l'Angélus, la prière qui rappelle l'annonce de l'ange à Marie. Il se rend à l'église de la Divina Pastora, celle de son quartier, assiste à la messe et communie.
Puis commence sa tournée. Il passe chez ses malades pauvres, chez les orphelins de la Divine Providence et dans les salles de l'hôpital Vargas. À midi, il entre dans l'église San Mauricio pour sa visite au Saint-Sacrement, un moment de prière devant Jésus présent dans l'Eucharistie, et récite de nouveau l'Angélus.
À une heure et demie, un ami arrive pour le féliciter et le trouve rayonnant. La nouvelle de Versailles est déjà parvenue à Caracas, et José Gregorio s'en réjouit et s'exclame.
«Le traité de paix est signé! Le monde en paix!»
Puis il baisse la voix. Il confie à son ami qu'il a remis au Seigneur sa propre vie en offrande, pour que le monde ait la paix.
Peu après, il prend congé et sort en hâte, car une vieille femme pauvre de La Pastora est très malade et n'a pas de quoi payer ses médicaments. Il entre dans une pharmacie, les lui achète et continue à pied vers la maison de la malade.
On raconte qu'une fois dans la rue, il a traversé devant un tramway à l'arrêt sans voir l'automobile qui arrivait, et qu'une voisine a tout vu de sa fenêtre.
Au coin d'Amadores, il est renversé par l'une des rares automobiles qui circulent dans Caracas. Au volant se trouve un bon ami à lui, un ancien élève. Un témoin entend José Gregorio crier.
«Sainte Vierge!»
On le transporte presque mourant à l'hôpital Vargas, celui-là même dont il a parcouru les salles le matin, et là un prêtre lui donne l'extrême-onction, l'onction par laquelle l'Église accompagne ceux qui meurent. José Gregorio meurt presque aussitôt, en prononçant le nom de la Vierge.
Dans une autre salle de l'hôpital, dit-on, une religieuse, Candelaria de Saint-Joseph, aujourd'hui bienheureuse, se remet d'une opération et se met à prier pour lui.
Luis Razetti, le compagnon de l'Académie qui ne croyait pas, arrive jusqu'au corps de son ami. Devant lui, il prononce ces mots.
«Cet homme était un saint.»
Le docteur est à nous
Une mort survenue au coin d'une rue devient, le soir même, le deuil de toute une ville. On le veille dans le grand amphithéâtre de l'Université centrale, sur un catafalque couvert de fleurs descendues de l'Ávila, la montagne qui domine Caracas. Des milliers de personnes passent lentement devant le cercueil, et la file ne finit pas.
Le lendemain, le 30 juin, la ville s'arrête. La messe des défunts est célébrée à la cathédrale, présidée par l'archevêque. Quand elle s'achève et que le cercueil sort dans la rue, les gens réclament de le porter eux-mêmes. Un cri parcourt la foule.
«Le docteur Hernández est à nous.»
Ils le soulèvent sur leurs épaules et se mettent en marche. Le cortège part à quatre heures de l'après-midi et traverse Caracas pas à pas. Il arrive au cimetière général du Sud à neuf heures du soir.
Quand on le descend en terre, Luis Razetti prend la parole devant la tombe et dit de son ami qu'il ne laisse pas une seule tache. Derrière le cercueil a marché aussi l'écrivain Rómulo Gallegos, et dans sa chronique de ce jour-là il rapporte que tous éprouvaient «le désir d'être bons».
La justice arrête et poursuit l'ami qui était au volant. La famille Hernández écrit alors au juge. Elle ne demande aucune punition, car elle est convaincue qu'il s'agit d'un accident sans intention, et elle accepte ce qui est arrivé comme la volonté de Dieu. Après cette lettre, le procureur revient sur sa demande de condamnation, le conducteur est acquitté et la Cour supérieure confirme l'acquittement.
Le conducteur s'appelait Fernando Bustamante. Ses frères racontaient que lui et le docteur allaient être liés par un baptême, ce lien de parrainage qui unit deux familles, et qu'avec les années il était devenu un dévot de José Gregorio. Il a vécu jusqu'en 1981.
Depuis le soir de l'enterrement, la tombe ne reste jamais seule. Les gens reviennent avec des fleurs, des images pieuses, des plaques de remerciement et des ordonnances, et allument des cierges sans relâche, jusqu'au jour où ces cierges mettent le feu à la tombe.
Quand on en retire ses restes en 1975, quelques personnes qui l'ont vu mourir sont présentes. On les porte à l'église Notre-Dame de La Candelaria, au centre de Caracas, et c'est là qu'ils reposent depuis.
Une fillette d'Apure
Les cierges que le peuple allume sur cette tombe finissent par arriver jusqu'à l'Église. Une trentaine d'années après l'enterrement, l'archevêché de Caracas ouvre la cause de José Gregorio, ce long et minutieux examen par lequel l'Église étudie une vie avant d'appeler quelqu'un saint. Il appelle à témoigner ceux qui l'ont connu. Parmi eux se trouve Santos Aníbal Dominici, l'ami des lettres échangées, qui s'assied devant le tribunal pour raconter ce qu'il a vu.
Des objections arrivent aussi. Un ancien vicaire général, le prêtre qui gouvernait le diocèse aux côtés de l'archevêque, les expose dans une lettre que le nonce, le représentant du pape, envoie à Rome. Rome demande qu'on les examine, et un tribunal de Caracas entend sept témoins. Le tribunal conclut que cette opposition visait l'archevêque même dont dépendait ce prêtre, et non les vertus de José Gregorio. En 1964, Rome déclare que rien n'empêche d'aller plus loin.
En 1986, le pape Jean-Paul II le déclare vénérable, le titre par lequel l'Église reconnaît qu'une personne a vécu les vertus chrétiennes de manière héroïque. Pour franchir l'étape suivante, il faut un miracle, une guérison que la médecine ne peut pas expliquer, demandée à Dieu par son intercession. Et pendant des décennies, la cause l'attend.
Cette attente croise un jour de mars 2017 le chemin d'une famille des plaines de l'Apure. Yaxury Solórzano, une fillette de dix ans, roule à moto avec son père quand des agresseurs leur barrent la route et tirent. L'enfant est blessée à la tête.
On la conduit dans une clinique de San Fernando de Apure, et le neurochirurgien sort annoncer qu'il va l'opérer. La mère de Yaxury raconte qu'à ce moment-là le docteur José Gregorio Hernández est entré et lui a dit que c'était lui qui opérerait la petite, parce que Dieu l'avait envoyé.
On l'opère, et les médecins s'attendent à de graves séquelles. Sa mère, sa sœur et l'anesthésiste qui la soigne prient Dieu par l'intercession du vénérable José Gregorio.
Cinq jours après le coup de feu, l'état de Yaxury s'améliore d'un coup. Deux semaines plus tard, elle quitte l'hôpital en bonne santé, sans aucune séquelle neurologique ni cognitive.
Des années plus tard, les médecins qui étudient le cas pour l'Église examinent cette guérison et ne lui trouvent aucune explication. En 2020, l'Église la reconnaît comme le miracle que la cause attendait, une guérison demandée en son nom.
Le 30 avril 2021, à Caracas, le représentant du pape François préside la messe au cours de laquelle José Gregorio Hernández est proclamé bienheureux, l'étape qui permet à l'Église de le vénérer publiquement avant de le déclarer saint.
Un chapeau sur un microscope
Quelques mois avant cette messe, l'Église avait dû ouvrir sa châsse à La Candelaria. Le cardinal vénézuélien Baltazar Porras, qui a assisté à l'ouverture, sort de l'église en ce mois d'octobre 2020 et dit, «Il y a de petits os, de la terre et des morceaux de métal et de bois qui faisaient sans doute partie de l'ancienne châsse». Voilà ce qui reste du docteur, une poignée d'os dans la terre. C'est d'eux que viendront ses reliques, de petits fragments de son propre corps que l'Église garde pour prier auprès d'eux.
Ces fragments arrivent entre les mains des Servantes de Jésus, les sœurs fondées par Carmen Rendiles, une religieuse vénézuélienne du vingtième siècle. Pendant un mois entier, elles préparent plus de cent soixante reliques. Tout en travaillant, elles prient pour la fin de la pandémie, pour le personnel soignant et pour la paix au Venezuela et dans le monde.
Pour les diocèses du pays, on fabrique quarante reliquaires. Le socle est un microscope en fer vénézuélien. Au-dessus s'élève un chapeau semblable au feutre que le docteur portait sur la photo de New York. Tout en haut se trouve la relique, entourée de perles de Margarita, l'île vénézuélienne des Caraïbes. Les perles évoquent le Rosaire. Les évêques du Venezuela veillent sur la dévotion au docteur. Ils rappellent qu'une relique est un sacramental, un signe béni qui aide à prier, et non une amulette, et ils rejettent les usages superstitieux et spirites que certains font de sa figure.
Beaucoup de Vénézuéliens ont dû quitter leur pays, et les reliques partent avec eux, vers des paroisses de Madrid, des îles Canaries et des communautés qu'ils ont formées dans d'autres pays.
Cette dévotion, qui a rempli de cierges sa tombe au cimetière général du Sud, est celle qui ouvre la dernière étape. Le 24 février 2025, depuis l'hôpital Gemelli où il est hospitalisé, le pape François approuve les votes favorables des cardinaux et des évêques à la canonisation de José Gregorio Hernández. L'Église suit pour lui un chemin particulier, sans le second miracle que l'on demande d'habitude, parce que sa dévotion s'est maintenue et répandue sans interruption pendant un siècle.
Le 19 octobre 2025, place Saint-Pierre, le pape Léon XIV proclame saint José Gregorio Hernández, avec Carmen Rendiles et cinq autres bienheureux. Elle et lui sont les deux premiers saints du Venezuela.
En ce même mois d'octobre, le cardinal Porras promet une relique du nouveau saint au supérieur de la chartreuse de Farneta.
La cellule de Farneta
La promesse s'accomplit en février 2026. Un diacre vénézuélien, Jean Carlos González, se rend d'Assise à Farneta avec un fragment d'os du saint et frappe à la porte de la chartreuse. C'est par cette même porte qu'était sorti en 1909 un novice d'une extrême maigreur, qui ne supportait ni le froid ni le jeûne.
Les moines laissent entrer le diacre dans la cellule où vécut frère Marcelo, le nom que José Gregorio avait reçu en prenant l'habit. Ce jour-là, raconte le diacre, ils confient ensemble à la prière tout le peuple vénézuélien.
Ensuite, ils placent la relique à côté de celles de leurs propres frères martyrs de 1944, des chartreux de cette maison fusillés par les nazis pour avoir donné refuge à des persécutés. Parmi eux, il y avait un Vénézuélien. Les moines accueillent le médecin de Caracas avec «une humble joie», et quand ils parlent de lui, ils ne disent pas José Gregorio. Ils disent frère Marcelo.
Le diacre dit aussi que le saint continue d'intercéder, surtout pour ceux qui viennent à lui pour leur santé.
Ainsi revient dans ce silence l'homme qui l'avait un jour voulu pour toujours, et qu'un supérieur avait renvoyé dans son pays pour acquérir ce qui lui manquait. Il a obéi. Et ce qui lui manquait, il ne l'a pas trouvé entre ces murs. Il l'a trouvé dans le cabinet où il ne faisait pas payer les pauvres, dans les salles de l'hôpital Vargas et dans les rues de La Pastora, en costume sombre et chapeau, des médicaments à la main, jusqu'au coin d'Amadores.
Quelle porte fermée est en train de nous renvoyer, nous aussi, vers les autres?
Saint José Gregorio Hernández, médecin des pauvres, tu as désiré le silence du cloître. Et tu as obéi quand Dieu t'a renvoyé dans la rue. Tu as payé de ta poche les médicaments que d'autres ne pouvaient pas acheter. Apprends-nous à reconnaître la volonté de Dieu dans les portes qui se ferment. Obtiens-nous la grâce de pratiquer les œuvres de charité à ton exemple. Accompagne les malades qui attendent à l'hôpital ou chez eux. Accompagne les médecins et les infirmières qui les soignent, et ceux qui pleurent quelqu'un parti soudainement. Demande pour le monde la paix pour laquelle tu as offert ta vie. Saint José Gregorio Hernández, priez pour nous. Amen.





