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FIDES VIVA

19 octobre

Pedro de Alcântara

Le franciscain déchaussé qui éclaira Thérèse d'Avila dans l'oraison

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Chapitres
  1. 0:00Par la voix
  2. 3:13Sans charge
  3. 6:02Le simple usage
  4. 8:54Venez ici, mes enfants
  5. 12:09Ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont entendu
  6. 14:21Fugitif et apostat
  7. 18:18Le petit livre
  8. 21:11Il me comprenait par expérience
  9. 23:27Contenter le corps
  10. 26:07Laetatus sum
  11. 28:31Le figuier saint

À Coria, il suffisait que quelqu'un prévienne «Frère Pierre d'Alcantara passe par cette rue» pour que les gens sortent sur le pas de leur porte et se penchent aux fenêtres. Il passait pieds nus, vêtu d'un seul habit étroit, le crâne chauve toujours découvert.

À Avila, une religieuse le regarda de près, alors qu'il était déjà vieux. Sainte Thérèse d'Avila le trouva consumé et silencieux, et elle ouvrit son âme à cet homme tout desséché au-dehors. En ce temps-là, presque personne ne se fiait à sa manière de prier. Lui l'écouta, et il la comprit.

Ce frère avait choisi pour lui-même ce qu'il y avait de plus étroit. Et par ce passage étroit entraient tous ceux qui frappaient.

Par la voix

Cette tête que les gens de Coria sortaient voir passer avait appris à s'incliner en 1515, aux Majaretes, un pauvre couvent franciscain d'Estrémadure. Un garçon d'environ seize ans y arriva, Juan de Sanabria, issu d'une famille de notables d'Alcantara. Il avait étudié à Salamanque. Devant lui s'ouvraient une carrière d'études et le nom des siens.

Il renonça aux deux. Il reçut l'habit des mains de son oncle, qui en était le gardien, c'est-à-dire le supérieur de la maison. Il entrait dans la custodie du Saint-Évangile, un petit groupe de couvents de frères très pauvres, avec son propre supérieur, une custodie à laquelle beaucoup, dans l'Ordre, s'étaient durement opposés. L'année suivante, il prononça ses vœux, la promesse qui le liait pour toujours à cette vie, et avec eux il quitta aussi le nom de Juan. Désormais, il s'appela Pierre.

De ce qui le poussa à échanger les salles de cours de Salamanque contre cette bure, l'étoffe pauvre et rêche de l'habit, il n'est resté aucune parole, ni de lui ni de ceux qui l'ont connu. Ce qui reste, c'est la manière dont il se mit à vivre.

Il commença par les yeux. Pendant trois ans, dans une maison de son Ordre, il ne connut aucun frère autrement que par la voix, car il ne levait jamais le regard. Quand il devait aller quelque part, il se plaçait derrière les autres et les suivait.

De tout ce qu'il se refusait pour Dieu en ces débuts, ce qui lui coûta le plus fut de vaincre le sommeil, et pour le vaincre, il passait les heures de la nuit à genoux ou debout.

Dans ce même habit étroit, il passa près de trente années sur les routes d'Estrémadure et du Portugal. Il fut ordonné prêtre, et peu à peu ses frères lui confièrent la conduite des autres. Cette pauvre custodie était devenue une province dès 1519, sous le nom de Saint-Gabriel, et frère Pierre en devint le provincial, le supérieur de tous ses couvents.

Sans charge

À l'automne 1554, les frères de Saint-Gabriel se réunirent en chapitre, l'assemblée qui élisait leurs supérieurs, dans cette même maison des Majaretes où le jeune garçon avait laissé son nom. Ce chapitre était présidé par le commissaire général, le supérieur que l'Ordre envoyait au-dessus des provinces, et il arrivait avec un souhait bien précis. Il voulait que l'on élise frère Pierre provincial. Mais les frères ne voulaient pas de cette élection, et frère Pierre non plus. C'est frère Juan de Espinosa qui fut élu, et l'homme qui avait passé presque toute sa vie de frère à prendre soin des autres se retrouva sans aucune charge à remplir.

Il ne réclama rien. Ce qu'il demanda ensuite était tout autre chose, et il le demanda comme on demande les choses dans l'Église. Il obtint un rescrit pontifical, une permission écrite du pape ayant force de loi, pour vivre en ermite avec un compagnon, seul à seul avec Dieu. Il demanda en outre l'autorisation de son nouveau provincial, et Espinosa la lui accorda.

Il pouvait aussi compter sur la protection de l'évêque de Coria, qui vivait presque comme l'un des frères déchaussés, ces frères qui allaient pieds nus. Ainsi, avec ses deux papiers en règle, il partit vers 1555 pour un ermitage de Santa Cruz de Paniagua. L'ermitage se trouvait à une portée d'arbalète du village, la distance qu'atteignait une flèche, et tout près de la maison où l'évêque venait se reposer.

Dans cette maison vivait alors un garçon, neveu de l'évêque, qui voyait l'ermite de près. L'ermitage n'était qu'une toute petite pièce. Sa porte donnait sur un minuscule jardinet qu'on avait aménagé pour frère Pierre parce qu'il l'aimait, et on y semait du persil pour qu'il reste toujours vert. À gauche de l'entrée se trouvait un recoin si petit qu'il fallait baisser la tête pour y entrer, et à l'intérieur on ne pouvait pas s'étendre. C'est là que dormait frère Pierre, une pierre en guise d'oreiller. De l'autre côté, le compagnon avait son propre recoin, un peu plus grand.

Pourtant, ce solitaire ne vivait pas enfermé. Il descendait très souvent de l'ermitage pour manger avec l'évêque et toute la famille du garçon. Il s'asseyait à table pieds nus, dans son habit étroit, et dans le bosquet voisin, entre l'eau et les jardins, on parlait de Dieu. À la tombée du jour, il se retirait très tôt dans son recoin.

Il vécut ainsi près de deux ans.

Le simple usage

Pendant ce temps, dans la région de Coria, un gentilhomme de Ciudad Rodrigo et sa femme, qui aimaient beaucoup frère Pierre, avaient bâti une maison et clos un jardin près d'une source. Cette maison n'était pas pour eux. En mai 1557, à El Pedroso, Rodrigo de Chaves se présenta devant le magistrat du lieu et un notaire, en son nom et en celui de sa femme, Francisca. Ils allaient donner cette maison à frère Pierre, avec le jardin clos et la terre qui l'entourait, dans un pâturage planté de chênes, près de la source de El Palancar.

Ils la lui donnaient pour toute la vie du frère et pour les compagnons qu'il voudrait avoir, mais seulement en simple usage, de sorte qu'il pourrait toujours y vivre sans jamais en être le propriétaire. Ils l'autorisaient aussi à aménager une chapelle dans l'une des pièces et à y dire la messe. Ainsi frère Pierre pourrait se consacrer entièrement à la prière, car c'était pour cela que le pape lui avait donné sa permission.

Le mois même, les travaux commencèrent pour faire de cette maison un tout petit couvent. En voyant les mesures, les maçons lui demandèrent de ne pas faire les portes si basses ni si étroites, car personne ne pourrait passer sans se baisser et entrer de côté. Frère Pierre ne changea pas une seule mesure, et il leur répondit ainsi. «Le chemin du ciel est très étroit, et il nous faut donc nous faire bien étroits.»

Les portes restèrent basses et étroites, et c'est lui, racontaient plus tard les voisins, qui s'y cognait la tête.

Rodrigo de Chaves lui demanda bien des fois d'écrire sur la prière quelque chose de bref et de clair. Le petit livre de prière qui porte le nom de frère Pierre commence par lui répondre, et lui dit qu'il ne se serait jamais mis à y rassembler le meilleur d'autres ouvrages sans une telle insistance. Il le fit petit par le volume et par le prix pour qu'il serve aux pauvres, qui ne peuvent pas acheter de livres plus chers, et clair pour que les gens simples le comprennent. Il appelle Rodrigo et doña Francisca ses très chers enfants dans le Seigneur.

Ce qu'il propose de méditer, c'est-à-dire de réfléchir lentement devant Dieu, c'est la Vie et la Passion du Christ notre Sauveur, où se trouve, dit-il, tout notre bien. Et à la fin du prologue, il remet tout entre les mains de Jésus-Christ, pour son honneur et pour sa gloire, car tout ce qui est bon vient de Lui.

Rodrigo et doña Francisca finirent par suivre frère Pierre. Ils prirent une maison à El Pedroso et y vécurent environ deux ans, vêtus de bure comme le frère, pour être près de lui.

Venez ici, mes enfants

Par la porte basse de El Palancar, les pauvres, les enfants et les gens du pays se mirent à entrer et à sortir, et soixante ans plus tard beaucoup jurèrent ce dont ils se souvenaient. Lorenzo Pérez, avocat de Coria, avait soixante-dix ans quand, en janvier 1616, il se présenta devant les juges de l'Église qui examinaient si frère Pierre avait été un saint, et jura ce qu'il avait vu dans sa jeunesse. Avec lui témoignèrent dix-sept autres habitants de Coria, de Torrejoncillo et de El Pedroso. Beaucoup ne savaient pas signer. Mais presque tous précisaient d'eux-mêmes ce qu'ils avaient vu de leurs yeux et ce qu'ils avaient seulement entendu raconter.

Ce que Lorenzo avait vu, bien des fois, c'était frère Pierre traversant les rues de sa ville. Les gens sortaient pour le regarder, car c'était, dit-il, une figure extraordinaire. Comme il n'y avait pas encore de couvent de son ordre à Coria, il logeait chez un couple, ceux-là mêmes qui deviendraient avec les années les beaux-parents de Lorenzo.

Dans cette maison, c'était la maîtresse des lieux qui le voyait de près. Bien des fois, elle entrait dans la chambre de son hôte et le trouvait tout absorbé dans la prière. Et elle disait que, si Dieu leur faisait quelque bien, c'était pour l'avoir eu chez eux.

À El Palancar, la porte qui s'ouvrait chaque jour était celle de la porterie, l'entrée où l'on accueillait les gens du dehors. Le fils d'un ouvrier du couvent vit bien des fois frère Pierre en sortir, des écuelles à la main. Il appelait les pauvres avec beaucoup d'amour, et leur disait «Venez ici, mes enfants.» Il leur donnait lui-même à manger, de sa propre main, puis il les consolait et les instruisait.

Par une autre porte, celle de sa petite cellule, entraient les enfants. L'un d'eux, encore tout petit, y allait avec d'autres garçons lui réciter la leçon de lecture, lui lire à voix haute ce qu'ils avaient appris. L'enfant le trouvait à genoux, ou assis sur sa plaque de liège, le seul objet de la cellule, et pas une fois, mais bien souvent.

Et il y eut une autre porte, celle d'une habitante de El Pedroso qui comptait deux frères parmi les frères déchaussés. Sa petite-fille, qui en fit le serment à soixante-seize ans, vit un jour frère Pierre assis là. Il avait les pieds nus, comme toujours, et les orteils écorchés et blessés.

La grand-mère en eut pitié, et le supplia «Mon père, laissez-moi, pour l'amour de Dieu, vous mettre quelques petits linges sur ces orteils qui sont en si mauvais état.» Il ne le permit pas, et lui répondit ainsi.

«Ma sœur, ce sont pour moi des roses et des fleurs.»

Les voisins jurèrent qu'ils ne l'avaient jamais vu triste ni entendu se plaindre de ses douleurs, et qu'il était toujours joyeux.

Ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont entendu

Ces mêmes témoins, si attentifs à distinguer ce qu'ils avaient vu de ce qu'ils avaient entendu, jurèrent aussi deux choses qu'ils ne savaient pas expliquer, une messe en plein champ sous la tempête et un fleuve traversé sans barque. C'était jour de fête à El Pedroso, et il vint tant de monde que l'église ne pouvait pas le contenir. Voilà pourquoi frère Pierre dit la messe en plein champ. Parmi la foule se trouvait un garçon d'environ seize ans, qui avait passé soixante-dix ans quand il jura ce qui s'était passé ce jour-là.

Une violente tempête se leva, et tous craignirent quelque danger. Mais là où frère Pierre célébrait, on ne sentit pas la tempête. Le frère resta à l'autel, et il dit et acheva sa messe dans un grand calme.

D'autres, qui n'étaient pas là et l'avaient entendu raconter, ajoutaient d'autres choses. Le curé avait craint pour le Saint-Sacrement, le pain consacré dans lequel les catholiques adorent le Christ présent. Frère Pierre lui dit de ne pas avoir peur, que la tempête n'allait pas les gêner. Et les cierges de l'autel ne s'éteignirent pas.

Cela, un garçon l'avait vu. Ce qui arriva au fleuve, aucun témoin ne dit l'avoir vu.

Frère Pierre allait de El Pedroso à Garrovillas, et comme il avait laissé son compagnon malade à Portezuelo, il allait seul. Il arriva au Tage par le passage du bac de la Lubia. Les passeurs ne lui firent pas traverser le fleuve, et pourtant il se retrouva sur l'autre rive, celle-là même où ils se tenaient.

Frère Pierre, sans se rendre compte qu'il avait déjà traversé, leur demanda de le faire passer vers Garrovillas. Ils lui répondirent qu'il était déjà de l'autre côté, qu'il fasse attention à ce qu'il demandait, car il semblait avoir perdu la raison.

À Torrejoncillo et à El Pedroso, tout le monde tenait la chose pour certaine, et l'un des habitants le déclara ainsi devant les juges. «Même les enfants le savent et le disent.»

Fugitif et apostat

Parmi ses frères de la province de Saint-Gabriel, celle qu'il avait lui-même gouvernée, on ne parlait pas de lui de la même manière. En septembre 1557, quelques mois après l'arrivée de frère Pierre à El Palancar, les frères de sa province se réunirent en chapitre au couvent de Monticelo del Hoyo, et l'une des affaires qu'ils traitèrent fut la sienne. Sur cette assemblée pesait un document venu de Rome. Au printemps de cette année-là, le pape Paul IV avait signé un bref pontifical, une disposition du pape pour toute l'Église, contre les frères fugitifs et apostats. L'apostat, c'était le frère qui quittait son ordre sans permission.

Celui qui présidait le chapitre appliqua ce bref. Au provincial, frère Juan de Espinosa, celui-là même qui avait permis à frère Pierre de partir à l'ermitage, il retira son droit de vote à cause de cette affaire. Et l'assemblée traita frère Pierre en fugitif et en apostat.

Et pourtant, frère Pierre avait en règle la permission du pape de vivre en ermite avec un compagnon, ainsi que celle de son provincial. Les papiers qui l'avaient conduit à Santa Cruz, puis à El Palancar, ne lui servirent à rien devant ses propres frères. Certains n'aimaient pas cette vie retirée, qu'il menait de sa propre initiative.

Les provinciaux qui vinrent ensuite l'abandonnèrent. Frère Pierre répondit en cherchant une autre porte, et il la chercha dans le cadre de la loi. À la fin de 1557, il passa avec son petit couvent de El Palancar à la custodie de Saint-Simon, un petit groupe de couvents qui dépendait des conventuels, l'autre grande branche des franciscains. D'anciens privilèges accordés par les papes lui permettaient de le faire sans demander à Rome une nouvelle permission. Par ce chemin, il poursuivit sa réforme depuis El Palancar, une vie de frères déchaussés, pauvres et voués à la prière.

Cette opposition de ses frères ne ferma pas la porte à ceux qui cherchaient son conseil. En 1558, au palais de l'évêque de Coria, celui-là même qui l'avait protégé à l'ermitage de Santa Cruz, un jeune homme pressé venait le trouver. Luis de Rojas, un autre neveu de l'évêque, avait environ vingt-cinq ans et se laissait guider par frère Pierre dans la prière. Il venait d'apprendre qu'il héritait du marquisat de Poza, et il voulait partir aussitôt pour Valladolid afin d'en prendre possession. Sa mère et sa famille l'y encourageaient.

Frère Pierre lui dit de ne pas y aller. Comme le jeune homme ne l'écoutait pas, il le prit à part, dans une autre pièce, seul à seul. Il lui rappela combien de fois, dans la prière, il avait demandé avec ferveur de souffrir par amour de Dieu. Luis répondit qu'il le voulait toujours. Alors le frère lui énuméra, l'une après l'autre, des humiliations et des mépris venus de sa propre famille, et à tout, le jeune homme répondait oui.

À la fin, il lui dit le plus dur. Il pourrait se voir, pendant quelques heures, l'âme perdue, aveuglée contre Dieu, et pour cela emprisonné, condamné et revêtu du sambenito, la tunique que l'Inquisition imposait aux condamnés.

Luis répondit «Que Dieu me garde de sa main, afin que je ne l'offense pas.»

Frère Pierre ne le retint pas. Il le congédia en lui disant «Maintenant, allez avec Dieu, et gardez bonne patience.»

Luis sortit du palais et prit la route de Valladolid.

Le petit livre

À Valladolid s'accomplit ce que frère Pierre lui avait annoncé dans cette pièce de Coria. Un oncle de Luis, qui était religieux, s'était engagé dans le groupe protestant de la ville, et il entraîna le jeune homme avec lui. Luis fut dénoncé, il avoua avoir été hérétique pendant vingt-quatre heures et se repentit. On le condamna au bannissement perpétuel de la cour et à la perte de ses honneurs de chevalier.

À l'été 1559, enfermé dans un monastère de la ville, il raconta en pleurant à deux franciscains, mot pour mot, ce que frère Pierre lui avait dit avant de le laisser partir.

Les soupçons atteignirent aussi Coria. En juillet de cette même année, on lut dans la ville un décret de l'inquisiteur de Llerena, le juge de l'Inquisition pour cette région. Il ordonnait de remettre les livres interdits à l'écolâtre, un chanoine de la cathédrale. Un habitant déclara à plusieurs reprises qu'il avait remis le petit livre de frère Pierre d'Alcantara.

C'était le petit livre bon marché que le frère avait fait pour les pauvres. Il ne figurait pas sur la liste des livres interdits de cette année-là. Mais c'était un livre de prière dans la langue du peuple, de ceux dont l'Inquisition se méfiait alors, et il résumait en partie un autre livre, celui d'un frère dominicain, qui, lui, était interdit.

En novembre, l'écolâtre alla plus loin et dénonça l'évêque de Coria auprès de l'inquisiteur. Dans sa dénonciation, il parlait d'une ligue et compagnie de théatins, le nom qu'il donnait à un groupe qui, disait-il, se tenait à l'écart des autres fidèles. Parmi les noms qu'il y inscrivit figuraient Luis de Rojas, frère Pierre d'Alcantara et Rodrigo de Chaves, le bienfaiteur de El Palancar. Il accusa en outre l'évêque d'accueillir un apostat bien connu, contre le bref du pape, celui-là même au nom duquel frère Pierre avait été traité en fugitif par ses propres frères.

Pendant ce temps, frère Pierre ne s'était pas arrêté. Depuis la mort du frère qui dirigeait la custodie de Saint-Simon, c'était lui qui, dans les faits, la conduisait. Ce printemps-là, le supérieur des conventuels, la branche dont il dépendait désormais, l'avait confirmé dans cette charge, et frère Pierre s'était rendu hors d'Espagne pour une assemblée de cette branche. En octobre, il avait réuni les frères de sa custodie à l'ermitage de San Isidro de Loriana, une petite maison pour cinq ou six frères, dans la région d'Avila. Et malgré la dénonciation, il resta à la tête de sa custodie.

Il me comprenait par expérience

Le soupçon que frère Pierre connaissait si bien pesait aussi sur une religieuse d'Avila. C'est une dame de la ville, amie de l'un et de l'autre, qui mit frère Pierre et Thérèse d'Avila face à face en août 1560. Thérèse était religieuse carmélite au monastère de l'Incarnation, et elle avait quarante-cinq ans. Certaines des choses qu'elle vivait dans la prière, son confesseur les attribuait au démon, et d'autres gens de bien du pays pensaient de même.

Devant ce frère déchaussé, elle lui raconta sa vie et sa manière de prier avec toute la clarté dont elle était capable. Lui avait passé sa vie entière dans la prière, à suivre le Christ pauvre par le chemin le plus étroit.

Thérèse le dit ainsi. «J'ai vu qu'il me comprenait par expérience.» Et c'était tout ce dont elle avait besoin. «Il m'a éclairée en tout.»

Quand frère Pierre apprit ce qu'elle avait enduré, il fut saisi d'une très grande compassion. Il lui dit qu'il y a sur terre peu de souffrances aussi grandes que celle qu'elle avait traversée, l'opposition qui vient des gens de bien. Cet homme qui lui parlait ainsi, ses propres frères de province l'avaient traité comme un frère en fuite.

Dans le livre de sa vie, Thérèse l'appelle un saint homme et de grand esprit, et elle le dépeint tel qu'elle le vit cet été-là. Il lui parut très vieux, alors qu'il avait environ soixante ans. Et il était si décharné qu'il semblait tout simplement fait de racines d'arbres.

Avec tout cela, il était très affable. Il parlait peu si on ne l'interrogeait pas, mais alors c'était un bonheur de l'entendre, dit-elle, car il avait une très belle intelligence.

Cette conversation la laissa très consolée et heureuse, assurée que ce qu'elle vivait dans la prière venait de Dieu.

Dès lors, il aimait parler avec elle, et il lui confiait ses pensées et ses affaires. Celui qui, jeune, ne levait pas les yeux, pas même pour connaître ses frères, avait trouvé en cette religieuse quelqu'un avec qui parler de Dieu à cœur ouvert.

Contenter le corps

Au fil de ces conversations d'Avila, le frère aux rares paroles raconta peu à peu à Thérèse comment il dormait, comment il mangeait et comment il passait les nuits de froid. Pendant une quarantaine de ses années de pénitence, il n'avait pas dormi plus d'une heure et demie en tout, de jour comme de nuit. Il dormait assis, la tête appuyée contre une petite pièce de bois fichée dans le mur. Il ne pouvait pas se coucher, car sa cellule mesurait quatre pieds et demi, à peine plus d'un mètre.

Jamais il n'avait mis son capuchon, quels que soient le soleil ou la pluie, ni rien aux pieds. Sur la peau, il portait un seul habit de bure, aussi étroit qu'on pouvait le supporter, et par-dessus un petit manteau de la même étoffe.

Les nuits de grand froid, il avait sa manière à lui de se couvrir. Il ôtait son manteau et ouvrait la porte et la petite fenêtre de la cellule. Puis il le remettait et refermait, et ainsi, après tant de froid, ce peu de chaleur contentait le corps.

Manger tous les trois jours, c'était pour lui l'ordinaire. Comme Thérèse s'en étonnait, il lui demanda pourquoi elle s'en étonnait, puisque c'était tout à fait possible pour qui s'y habituait. Un compagnon de frère Pierre lui raconta que le frère restait parfois huit jours sans rien avaler. Thérèse l'attribuait à ses ravissements, ces moments de prière où Dieu le remplissait au point qu'il était hors de lui-même. Une fois, elle-même le vit ainsi.

À Thérèse, tout cela semblait une force d'âme que Dieu seul pouvait donner.

Mais en ces années-là, c'était elle qui avait besoin d'aide. Thérèse voulait fonder une petite maison de religieuses, celle de Saint-Joseph. Elle ne savait pas s'il fallait le faire avec un revenu fixe qui assure le pain, ou dans la pauvreté, en vivant de ce qu'on leur donnerait. Depuis 1560, ils s'écrivaient.

En avril 1562, frère Pierre lui envoya une lettre qui la décida à fonder dans la pauvreté. Thérèse garda ses distances sur d'autres points de doctrine de cette même lettre, mais pour la pauvreté, elle suivit le conseil du frère qui n'avait rien à lui.

Il fallait encore que l'évêque d'Avila accepte la fondation sous son autorité. Frère Pierre alla le voir pour intercéder en faveur de Thérèse. Et l'évêque finit par admettre la maison sous son autorité.

Laetatus sum

Thérèse et frère Pierre se virent pour la dernière fois en août 1562. Cet automne-là, frère Pierre était malade à Arenas, où il avait commencé une fondation en 1561. Un ami, le médecin du bourg, l'accueillit chez lui.

C'est là qu'il reçut l'extrême-onction, le sacrement par lequel l'Église oint les malades en danger et les remet entre les mains de Dieu. Sa fin fut à l'image de sa vie, et jusqu'au dernier instant il continua de prêcher à ses frères et de les conseiller.

C'était le 18 octobre. Quand il sentit que la fin venait, dans ce corps que Thérèse avait vu fait de racines d'arbres, il se mit à dire en latin le psaume qui chante la joie d'aller à la maison du Seigneur.

«Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi.»

«Quelle joie quand on m'a dit “Nous irons à la maison du Seigneur!”»

Et c'est ainsi, à genoux, qu'il mourut.

Toute sa vie, il avait choisi les portes les plus basses. Il franchit la dernière avec la joie du psaume aux lèvres.

Thérèse était à Avila, loin d'Arenas.

À l'heure où il expira, elle le vit devant elle, et frère Pierre lui dit qu'il s'en allait se reposer.

Elle ne crut pas qu'il était mort, et le raconta à quelques personnes.

Huit jours plus tard, la nouvelle de sa mort arriva à Avila, ou plutôt la nouvelle qu'il avait commencé à vivre pour toujours, comme elle préférait le dire. Il sembla à Thérèse que le monde n'était plus en état de supporter tant de perfection.

Depuis lors, elle le vit souvent, dans une très grande gloire. La première fois, il lui dit qu'elle était bienheureuse, la pénitence qui lui avait valu une si grande récompense.

Ensuite, ce fut le Seigneur qui lui parla. Il lui dit qu'il exaucerait tout ce qu'on lui demanderait au nom de frère Pierre.

Au vieil homme qui aimait tant parler avec elle, Thérèse continua de parler. Elle lui confia bien des choses, et les vit s'accomplir.

Le figuier saint

Ce que Thérèse lui confiait à Avila, les gens de El Palancar venaient le chercher dans le jardin du couvent, à l'ombre d'un figuier. Les gens du pays racontaient comment cet arbre était né. Frère Pierre tenait à la main un bâton de figuier tout sec, celui qui lui servait à marcher sur les chemins, et un jour il le planta dans la terre du jardin. Le bois mort se couvrit de branches et donna des figues.

En 1616, le figuier était toujours là, immense, et tout le monde l'appelait le figuier saint. On emportait ses figues dans toute la contrée contre les fièvres et d'autres maux, et les enfants venaient demander aux frères les figues saintes. C'est ce que jurèrent cet hiver-là les habitants de El Pedroso et de Torrejoncillo, comme une chose de leur propre terre.

Ces figues arrivaient aussi jusqu'à Coria, au couvent de la Conception. Là, une religieuse qui n'avait jamais connu frère Pierre les demandait par dévotion et les distribuait aux malades qui lui en réclamaient. Certains revenaient ensuite la remercier.

Puis ce fut elle qui tomba malade. Les médecins disaient qu'elle avait la phtisie, cette maladie des poumons qui consumait alors tant de gens. Un jour d'août, quelqu'un lui apporta trois figues, et elle répondit, tout étonnée. «Jésus, madame, des figues en août pour une phtisique!»

Elle les mangea. Elle s'en trouva délivrée et guérie, et la fièvre ne revint plus. À trente-six ans, elle qui ne savait pas signer en fit le serment à la grille du parloir, la pièce où les religieuses parlaient avec ceux du dehors.

Ces serments partirent pour Rome avec bien d'autres. L'Église le béatifia en 1622, une première étape, et en 1669 le pape le canonisa, c'est-à-dire qu'il le déclara saint pour toute l'Église. Sa mémoire est célébrée chaque 19 octobre dans la famille franciscaine. Le premier empereur du Brésil portait depuis son baptême le nom de Pedro de Alcântara, en raison de la dévotion que la maison royale de Portugal avait pour le saint, et en 1826 il demanda que frère Pierre devienne le saint patron de son pays, son protecteur. Le pape le lui accorda.

Ses restes sont vénérés aujourd'hui dans un couvent d'Arenas, le bourg où il mourut, qui s'appelle à présent Arenas de San Pedro.

Dans ce même couvent se trouve une reproduction de sa cellule de El Palancar. Ceux qui viennent se penchent sur ce réduit où un homme ne pouvait pas s'allonger, comme les habitants de Coria se penchaient pour le voir passer.

Frère Pierre avait choisi pour le Christ une vie si étroite, et dans cette vie trouvèrent place les pauvres de la porterie, les habitants de El Pedroso et Thérèse, à Avila, qui avait besoin d'être comprise.

Saint Pierre d'Alcantara, tu as vécu pieds nus et pauvre par amour du Christ crucifié. À la porterie de El Palancar, tu appelais les pauvres comme tes enfants. À Avila, tu as compris Thérèse quand personne ne la comprenait. Apprends-nous à prier avec simplicité, en contemplant la vie et la Passion de Jésus. Donne-nous un cœur qui use sans posséder et une porte ouverte à celui qui frappe. Accompagne les malades et ceux qui souffrent dans leur corps des douleurs que tu portais sans te plaindre. Console ceux qui endurent l'opposition des bons et ceux qui se sentent seuls. Et quand viendra notre heure, que nous puissions dire avec joie que nous allons à la maison du Seigneur. Priez pour nous. Amen.

Sources

Sources primaires (XVIe–XVIIe siècles)

  • Teresa de Jesús, Libro de la Vida, cap. 27 (c. 1565) — reproducción de E. Sanz de Miguel, OCD padreeduardosanzdemiguel.blogspot.com
  • Teresa de Jesús, Su vida, cap. XXVII (ed. Espasa-Calpe, 1927) — Wikisource es.wikisource.org
  • Pedro de Alcántara (atribuido), Tratado de la oración y meditación (s. XVI) — Documenta Catholica Omnia
  • Proceso informativo de Coria (1616), AAV, Congr. Riti, Processus 4, transcrito en J. A. Calvo Gómez, Archivo Ibero-Americano 80 (2020)

Sources hagiographiques et tradition

Documents ecclésiastiques et études académiques

  • José Antonio Calvo Gómez, «La virtud heroica y el dominio sobre la naturaleza» (2020) — Archivo Ibero-Americano 80, nº 290 doi.org
  • Baldomero Jiménez Duque, «San Pedro de Alcántara y la Inquisición» — Institución Gran Duque de Alba igda.es
  • Mariano Acebal Luján, OFM, «Pierre d'Alcantara» (Dictionnaire de Spiritualité, 1986; trad. 1998) franciscanos.org
  • Diccionario teresiano, «Alcántara, san Pedro de» (2018) — Monte Carmelo teresavila.com
  • Catedral de São Pedro de Alcântara, «Padroeiro» — Diocese de Petrópolis catedraldepetropolis.org.br
  • Andrés Vázquez de Prada, El Fundador del Opus Dei, cap. «Un dicho de santos» opusdei.org

Iconographie

  • J. M. Travieso, «San Pedro de Alcántara, imagen sintética de la mística y la ascética» (2018) domuspucelae.blogspot.com
  • Pedro de Mena, San Pedro de Alcántara (h. 1663) — Museo Nacional de Escultura, Valladolid

Contexte actuel

  • Vatican News, «Pope's October prayer intention» (1-10-2026) vaticannews.va
  • EWTN News, «Pope Leo XIV diagnosed with lung cancer» (13-10-2026) ewtnnews.com

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jeudi 29 octobre · Évangile

Jésus se lamente sur Jérusalem, qui tue les prophètes

Le même jour, quelques Pharisiens vinrent lui dire : « Retirez-vous et partez d’ici ; car Hérode veut vous faire mourir. » Il leur répondit : « Allez et dites à ce renard : Je chasse les démons et guéris les malades…