Depuis des jours, du haut de la chaire, il disait vouloir sceller de son sang ce qu'il prêchait. Un soir de février 1856, l'archevêque de Santiago de Cuba, Antoine-Marie Claret, marchait dans la calle Mayor de Holguín. Des deux côtés, les gens le saluaient, et un sacristain éclairait ses pas avec une lanterne.
Un homme se pencha vers lui comme pour baiser son anneau. Au lieu de le baiser, il sortit un rasoir et lui ouvrit le visage de l'oreille au menton.
L'archevêque montra une pharmacie toute proche et dit «Entrons ici, nous aurons les remèdes plus à portée de main». À l'intérieur, ce fut lui qui dut redonner courage aux médecins. Ce soir-là, ce qu'il ressentait, c'était de la joie.
Cet homme avait commencé sa vie en Catalogne, dans le fracas des métiers à tisser.
Plus de machines que de saints
À la fin des années 1820, ce futur archevêque ne songeait à donner son sang pour personne. Il pensait au fil. Dans une usine textile de Barcelone, une ville qui se remplissait d'ateliers et de machines nouvelles, un garçon de Sallent étalait sur la table les échantillons de tissu arrivés de Paris et de Londres. Il les défaisait jusqu'à comprendre comment ils étaient faits, puis il dessinait le métier capable de les reproduire.
Il était arrivé à dix-sept ans, il étudiait le dessin à l'école de la Lonja et s'habillait avec élégance, peut-être trop. Il était si habile qu'il en vint à corriger le contremaître, celui qui dirigeait l'usine.
Quelques années plus tôt, dans l'atelier de son père à Sallent, ce même garçon menait le chapelet entre les métiers, et les ouvriers répondaient sans lâcher l'ouvrage. Enfant, il avait dit à un visiteur de l'école qu'il voulait être prêtre.
Maintenant, à Barcelone, des messieurs proposaient à son père de fonder avec Antoine une usine bien à eux. Et Antoine, qui jusque-là avait toujours obéi à son père, cette fois dit non. Il sentait en lui une répugnance qu'il ne savait pas expliquer. Pourtant, la fabrication l'avait pris tout entier, comme un délire. À la messe, il avait «plus de machines dans la tête qu'il n'y avait de saints sur l'autel».
C'est à la messe que quelque chose se brisa. Un matin, tandis que le prêtre poursuivait à l'autel, lui revint à l'esprit une question de Jésus dans l'Évangile. Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il finit par perdre son âme? Cette phrase fut une flèche qui lui blessa le cœur.
Il chercha de l'aide à la maison de saint Philippe Néri, où vivait une communauté de prêtres. Un frère de la maison le conduisit auprès de l'un des pères, et le conseil fut simple. Il devait apprendre le latin, la langue qu'il fallait alors savoir pour devenir prêtre.
Dans ces mêmes années, la vie le secoua trois fois. Un jour, sur la plage qui s'étendait derrière la Barceloneta, une vague l'entraîna au large. Il appela Marie, et se retrouva sur le rivage.
Une autre fois, une dame voulut le séduire, et il s'arracha à ses bras en se débattant de toutes ses forces. Il n'en parla à personne, pour ne pas nuire à l'honneur de cette femme.
La troisième secousse vint d'un compagnon avec qui il partageait des billets de loterie. Cet homme lui vola des reçus, de l'argent, des vêtements et des livres, et finit condamné à deux ans de bagne, une prison avec travaux forcés. Antoine souffrit moins de ce qu'il avait perdu que de la honte, et c'est à peine s'il osait sortir dans la rue. Ainsi, à force d'amertumes, Dieu le détachait peu à peu de cette vie qu'Antoine appelait Babylone, comme on sèvre un enfant du sein de sa mère.
Désenchanté du monde, Antoine alla parler à son père et lui dit qu'il voulait se faire chartreux, l'un de ces moines qui vivent dans le silence, chacun dans sa cellule. Juan Claret avait voulu faire de lui son associé à l'usine. Il en eut beaucoup de peine, et lui répondit «Je ne veux pas t'enlever ta vocation… Malgré tout, que la volonté de Dieu soit faite».
Le latin à peine commencé et la Chartreuse au cœur, Antoine quitta Sallent pour Vic un après-midi de pluie.
La tempête de Montealegre
Il arriva à Vic à la nuit tombée, le 29 septembre 1829, trempé jusqu'aux os. Il voulait toujours être chartreux. L'évêque l'accueillit avec beaucoup de bonté. Là, il fit une confession générale, en repassant toute sa vie devant le père Pedro Bach, de l'Oratoire de Vic, qui fut dès lors son directeur spirituel.
Sur sa table de travail, Antoine posa une grande image pieuse de saint Bruno, le fondateur des chartreux. À la fin de la première année, son directeur lui obtint l'entrée à la chartreuse de Montealegre, près de Barcelone, et Antoine se mit en route.
En chemin, un orage le surprit. Il se mit à courir à perdre haleine, et au milieu de l'averse il se dit «Peut-être que Dieu ne veut pas que tu ailles à la Chartreuse!». Il n'eut pas le courage de continuer, et revint à Vic. Avec le temps, il comprit que cette vocation de moine n'avait été que pour une saison.
Un hiver, pendant sa deuxième année de philosophie, il dut s'aliter à cause d'un rhume. Au milieu de la matinée, une tentation très forte contre la pureté l'assaillit. Il appela Marie, son ange gardien et ses saints, traça une croix sur son front et essaya de penser à autre chose. Tout fut inutile.
En se retournant dans son lit, il la vit. Marie était là, très belle, vêtue d'une robe cramoisie et d'un manteau bleu, avec une couronne de roses. Antoine l'entendit lui dire «Antoine, cette couronne sera à toi si tu es vainqueur», et elle lui posa la couronne sur la tête. À sa droite, il vit des saints qui priaient pour lui, et à sa gauche, des démons qui s'éloignaient.
Il assurait qu'il ne dormait pas et qu'il n'avait pas la tête qui tournait. La tentation disparut, lui laissa une grande joie, et pendant des années il ne connut plus de tentations de ce genre.
Il poursuivit ses études à Vic, et le 13 juin 1835, jour de la fête de saint Antoine, son patron, il fut ordonné prêtre. Huit jours plus tard, il chanta sa première messe à Sallent, et il y resta, au service de la paroisse de son village. Il prêchait, enseignait le catéchisme et confessait dès le petit matin. Chaque jour, il visitait les malades, depuis le moment où il leur portait le viatique, la communion de ceux qui sont en train de mourir, jusqu'à ce qu'ils meurent ou guérissent.
Mais en lisant la Bible, il lui semblait qu'une voix lui disait, à lui en personne, cela même qu'il était en train de lire. Dans les pages des prophètes, Dieu lui disait qu'il l'avait choisi et ne l'avait pas rejeté, et qu'il l'envoyait porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il lui mettait aussi sous les yeux le guetteur, celui qui veille sur les hauteurs pour avertir son peuple.
Il décida donc de quitter la paroisse et d'aller à Rome, pour s'offrir comme missionnaire auprès des services du pape chargés d'envoyer les missionnaires à travers le monde. Son supérieur lui fit des difficultés, et le village aussi. Les gens de Sallent lui montrèrent combien ils l'aimaient au moment même où il s'apprêtait à partir.
Sans passeport et sans argent, le curé de Sallent prit à pied la route des Pyrénées.
Une jambe qui ne marche plus
En 1839, comme on lui avait refusé un passeport à Barcelone, il allait à Rome à pied, à travers les montagnes d'une Catalogne en guerre. Près de la Font del Picasó, un homme lui cria «Halte!» et le mit en joue avec son fusil. Il faisait partie d'une bande de dix hommes armés. Le chef l'interrogea, et le curé de Sallent répondit à tout avec fermeté.
Pendant qu'ils parlaient, les prisonniers qu'ils emmenaient s'échappèrent. La bande se remit en marche vers Puigcerda, lui en queue de colonne, et Antoine en profita pour bifurquer vers la France. L'homme qui l'avait arrêté s'approcha de lui et lui chuchota «Ne le dites à personne». Antoine lui répondit «Allez avec Dieu».
À Marseille, il monta à bord d'un vapeur pour l'Italie et prit la place la plus pauvre, sur le pont avant, à découvert. Il dormait sur un rouleau de cordage, la tête appuyée contre un canon. Une nuit, une tempête le surprit, et il resta trempé jusqu'à l'aube. Le pain et le fromage qu'il mangeait avaient le goût du sel de la mer. Un passager anglais, catholique, lui fit cadeau de quelques duros, des pièces d'argent. Antoine les partagea entre des moines espagnols exilés et un compatriote qu'on avait dévalisé en chemin, et il descendit du bateau sans rien.
À Rome, il ne trouva pas le cardinal qui devait l'envoyer en mission. En attendant, il fit les exercices spirituels, des journées entières de silence et de prière, et c'est là qu'on lui proposa d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Le 2 novembre, il vivait déjà dans leur noviciat, la maison où les jésuites forment ceux qui commencent. Du jour au lendemain, il se retrouva jésuite.
Il apprit à donner les exercices spirituels, à prêcher et à confesser. Comme il ne pouvait pas encore partir travailler au-dehors, il priait, et il composa pour Marie une prière où il se remettait entre ses mains comme un instrument pour convertir les pécheurs. Dans cette prière, il disait à la Vierge «Je ne me tairai pas, quand bien même je saurais qu'on va me mettre en pièces».
Au bout de quatre mois, une douleur si violente le prit à la jambe droite qu'il ne pouvait plus marcher. Le supérieur de tous les jésuites, le père général Jan Roothaan, lui parla sans hésiter. «C'est la volonté de Dieu que vous partiez bientôt pour l'Espagne, n'ayez pas peur, courage.» Plus tard, Roothaan lui écrivit que Dieu l'avait conduit dans la Compagnie non pour qu'il y reste, mais pour qu'il apprenne à gagner des âmes.
De retour en Catalogne, il fut placé en 1840 à la tête de la paroisse de Viladrau, un village du Montseny pillé à maintes reprises par la guerre. Les médecins étaient partis. Il se fit donc médecin des corps et des âmes, avec des livres de médecine et ce qu'il savait des plantes, sans jamais rien faire payer. Pas un des malades qu'il visitait ne mourait, et on se mit à lui en amener d'autres villages. Quand ils devinrent trop nombreux, il se contentait de tracer sur eux le signe de la croix, et les gens disaient qu'ils guérissaient. Lui l'attribuait à la foi des malades.
Mais il partait aussi prêcher dans d'autres villages, et ceux qui tombaient malades en son absence, eux, mouraient. À son retour, les familles l'accueillaient avec les mots de Marthe à Jésus devant le tombeau de son frère, que s'il avait été là, il ne serait pas mort. Il ne pouvait ressusciter personne, et ces larmes l'affligeaient profondément.
Alors il demanda à son supérieur de le décharger de Viladrau et de toute paroisse, pour rester disponible et prêcher là où on l'enverrait. En janvier 1841, il partit, et le village le regretta beaucoup.
Désormais libre de toute paroisse, son baluchon à la main, il se mit à parcourir la Catalogne à pied.
Le baluchon
Il marchait cinq heures le matin et cinq l'après-midi, sous la neige ou sous le soleil, et portait le même manteau l'hiver comme l'été. Dans un mouchoir noué, il emportait son bréviaire, le livre de prières que le prêtre récite chaque jour, une chemise et une paire de bas. Pour ne pas se perdre, il avait une carte de la Catalogne doublée de toile. De l'argent, il n'en portait pas et n'en acceptait pas. Un jour, il mit la main à la poche, crut toucher une pièce et prit peur. C'était une médaille qu'on lui avait donnée longtemps auparavant, et il eut l'impression de revenir de la mort à la vie.
Rome lui avait accordé le titre de missionnaire apostolique, qui l'autorisait à prêcher des missions. Pourtant, il ne prêchait dans aucune paroisse sans un ordre exprès de son évêque. Chaque mission populaire, c'étaient plusieurs jours de sermons, de confessions et de prière dans un village, et avant de monter en chaire, il disait le chapelet avec les gens. Son but, disait-il, était «que Dieu soit connu, aimé et servi de tous».
Cette hâte lui venait de très loin. À Sallent, à cinq ans, l'enfant restait éveillé dans son lit, à penser à l'éternité. Il imaginait des distances immenses, en ajoutait d'autres et n'arrivait jamais au bout. Toujours, toujours, se répétait-il, et il avait beaucoup de peine en pensant à ceux qui devraient souffrir sans fin. Devenu grand, il se comparait à celui qui voit une maison brûler dans la nuit et court par les rues en criant au feu.
Parfois, un simple bout de papier suffisait. Dans une grande ville, un enfant lui baisa la main et lui demanda une image pieuse. Le lendemain, après la messe, un homme grand et corpulent, aux longues moustaches, le visage enfoui dans sa cape, lui demanda de le confesser. Dans la sacristie, il éclata en sanglots. L'enfant avait laissé l'image sur la table de la maison, l'homme l'avait lue par curiosité, et chaque mot s'était planté en lui comme un dard. Il avait cinquante ans, ne s'était pas confessé depuis l'enfance et avait été le chef d'hommes de la pire espèce. Alors il demanda «Mon père, y aura-t-il un pardon pour moi?». Claret lui répondit «Oui, monsieur, oui, courage, confiance».
À Barcelone, avec deux autres compagnons, il fonda une maison d'édition religieuse pour imprimer des petits livres et des feuilles volantes si bon marché que n'importe qui pouvait se les procurer. En tête de presque tous, il plaça sa prière à la Vierge. Le jeune homme qu'une phrase de l'Évangile avait blessé comme une flèche s'offrait maintenant à Marie avec cette même image. Il lui disait «Je suis comme une flèche placée dans votre main puissante».
Mais ces fruits avaient leur prix. Le gouvernement alla jusqu'à le rechercher pour l'arrêter, car, comme le lui raconta des années plus tard un général à Cuba, le gouvernement craignait les foules qui le suivaient. Pendant la première moitié de chaque mission, toutes sortes de mensonges couraient sur son compte, par exemple qu'il avait volé un âne. Pendant la seconde, tout le monde l'appelait saint. Et à la fin, quand on le louait le plus, lui venait une tristesse qu'il ne savait pas expliquer. Il y voyait un lest, le poids que porte un navire pour que le vent ne le fasse pas chavirer, et dans son cas, le vent de la vanité.
Pendant quinze ans, deux fois par jour, à midi et le soir, il fit son examen de conscience sur l'humilité. Au bout de tout ce temps, il avouait «et je ne suis toujours pas humble». Il avait de bons moments, et d'autres si amers que la vie même lui pesait. Alors il ne pensait et ne parlait plus que du ciel, et cela lui rendait courage.
Dans le diocèse de Tarragone, presque tout le monde l'aimait, mais quelques-uns voulaient le tuer, et l'archevêque le savait. Claret lui demanda de l'envoyer où il voudrait, et lui dit que, même si deux rangées d'assassins l'attendaient en chemin, le poignard à la main, il avancerait quand même.
«Lucrum mori», disait-il en latin, mourir est un gain. Il désirait qu'un jour son propre sang scelle ce qu'il enseignait.
En 1847, une nouvelle guerre ferma les routes de Catalogne, et son évêque le mit aux ordres de l'évêque des Canaries.
El Padrito
En Catalogne, même son nom était devenu une arme. Pendant la guerre des matiners, ces bandes soulevées contre le gouvernement, certains journaux allèrent jusqu'à affirmer que les insurgés ne feraient rien sans consulter «Mosén Claret», comme on appelait alors les prêtres en Catalogne. C'était une manière de le compromettre. Alors l'évêque des Canaries l'emmena dans les îles.
À la Grande Canarie, les églises ne pouvaient contenir la foule, si bien que Claret prêchait sur les places. Pour que personne ne reparte sans s'être confessé, il organisait les confessions par groupes de huit. Dans chaque village, on l'accueillait avec joie et on le quittait en larmes.
À Lanzarote, il était accompagné d'un prêtre si corpulent que les chemins l'épuisaient, et pour lui éviter d'aller à pied, ils montèrent tous les deux sur un chameau. Dans un village où ils arrivaient, quelqu'un refusa d'écouter Claret. Ce ne pouvait pas être le missionnaire de la Grande Canarie, disait-il, car celui-là allait toujours à pied.
Quand il quitta les îles, on lui offrit un manteau neuf. Il le refusa et emporta le vieux, avec les cinq déchirures que les gens y avaient faites. Aux Canaries, on l'appelait «el Padrito», le petit Père, avec ce diminutif plein de tendresse. En 1951, Pie XII le proclama copatron du diocèse des Canaries, aux côtés de Notre-Dame du Pin.
Ce manteau sur le dos, il revint à Vic, et là, il proposa à son évêque de réunir d'autres prêtres pour partir en mission ensemble. Le 16 juillet 1849, jour de Notre-Dame du Mont-Carmel, dans une cellule du séminaire, il commença avec cinq prêtres une congrégation, une famille de missionnaires qui vivrait sous une même règle. Il l'appela Congrégation des Missionnaires Fils du Cœur Immaculé de Marie. Lui se tenait pour le dernier de tous.
Claret décrivit ainsi chacun de ses missionnaires, «Un Fils du Cœur Immaculé de Marie est un homme qui brûle de charité et qui embrase tout sur son passage». Un tel homme, poursuivait-il, se réjouit des privations et se plaît dans les calomnies.
Mais cette famille n'avait pas un mois quand, le 11 août, au moment où Claret descendait de chaire, l'évêque de Vic, Luciano Casadevall, lui mit dans la main une nomination de la Couronne. Elle le faisait archevêque de Santiago de Cuba. Claret resta comme mort.
Il dit non. Il se sentait indigne, et ne voulait quitter ni la maison d'édition ni la congrégation, qui venaient de naître. Il résista aux instances du nonce, le représentant du pape à Madrid, et à celles du ministre. Ceux-ci s'adressèrent alors à l'évêque, à qui il obéissait en tout, et l'évêque lui ordonna d'accepter.
Cet ordre le bouleversa. Il n'osait pas dire oui, mais il voulait obéir. Il demanda quelques jours de prière et chargea quatre prêtres de confiance de le recommander à Dieu et de lui dire quoi faire. Parmi eux se trouvait le père Pedro Bach, son directeur depuis le soir où il était arrivé trempé à Vic. Le dernier jour, ils délibérèrent et lui donnèrent leur réponse. C'était la volonté de Dieu.
Le 4 octobre, il accepta.
Et l'évêque même qui lui avait ordonné d'accepter le consacra un an plus tard dans la cathédrale de Vic. C'était le 6 octobre, jour de Notre-Dame du Rosaire et de saint Bruno, le saint de l'image pieuse posée sur sa table de séminariste.
Évêque désormais, et toujours missionnaire, il s'embarqua à Barcelone pour Cuba à la fin décembre, et pendant près de deux mois de traversée, il prêcha une mission à ceux qui voyageaient avec lui.
La terre qui tremble
Le 16 février 1851, le nouvel archevêque posa le pied à Santiago de Cuba. Devant lui s'étendait un diocèse immense qu'il n'avait jamais demandé.
Quelques jours plus tard, il alla prier devant Notre-Dame de la Charité du Cobre. Sa chapelle, à quatre lieues de la ville, était remplie des offrandes que les fidèles y laissaient en action de grâce.
À El Cobre, le village de ce sanctuaire, il prêcha une mission, au cours de laquelle il maria près de quatre cents couples qui vivaient ensemble sans être mariés. La loi civile de l'époque exigeait une autorisation pour marier des Blancs avec des personnes noires ou métisses, si bien que, pour ne pas se tromper, il demandait chaque jour au commandant du village s'il y avait parmi eux un empêchement de race. Un jour se présenta un homme de Cadix qui vivait avec une femme métisse. Ils avaient neuf enfants, et il voulait l'épouser pour pouvoir bien les élever. Le secrétaire de l'archevêque lui dit de revenir.
Le soir même, le commandant écrivit au curé du village pour accuser l'archevêque de marier «des gens de classe différente». Claret reprocha au commandant cette accusation, qu'il tenait pour calomnieuse, et le militaire nia avoir alerté ses supérieurs. Mais le commandant général, la plus haute autorité militaire de la région, mal conseillé, ouvrit contre l'archevêque une enquête des plus acharnées. Ce fut son premier déboire à Cuba. Finalement, les autorités acceptèrent d'admettre des exceptions, à condition que les missionnaires les signalent d'abord au gouverneur.
Ce déboire n'arrêta pas les missions. L'année suivante, il prêchait à Manzanillo quand, sans savoir comment, il laissa échapper que de grands tremblements de terre allaient venir.
Le 20 août 1852, à dix heures du matin, il se trouvait à Bayamo quand il ressentit la première secousse.
Et à Santiago, sa ville épiscopale, la terre continua de trembler. La cathédrale resta brisée et le palais en ruine. Dans la rue, les chevaux demeuraient immobiles, les malades sortaient des hôpitaux et les gens criaient «Miséricorde!». On célébrait la messe dans des chapelles de planches dressées sur les places, et jusqu'à l'une d'elles, sur la promenade, arrivaient les processions par lesquelles le peuple implorait la pitié de Dieu.
L'après-midi, l'archevêque prêchait une mission de pénitence, et il comparait Dieu à une mère qui secoue le lit de son enfant qui dort trop pour le réveiller et qui, si cela ne suffit pas, lui donne une correction. C'est ainsi qu'il comprenait ces secousses, et il avertit que, s'ils ne se convertissaient pas, la peste viendrait. Certains le prirent mal et murmurèrent contre lui.
Un mois plus tard, le choléra arriva. Dans une rue, tous les habitants moururent en moins de deux jours. L'archevêque et ses prêtres étaient sans cesse auprès des malades, soignant leur âme et leur corps. Parmi ces prêtres, un seul mourut.
C'était le curé d'El Cobre, le village de la Vierge. Il était déjà malade, alité, quand on vint le chercher pour un mourant, et il répondit «Je sais que, si j'y vais, je mourrai... mais comme il n'y a pas d'autre prêtre ici, j'y vais».
Il y alla, revint, se coucha et mourut.
La visite pastorale, cette tournée de l'évêque dans chaque village de son diocèse, se poursuivit, à cheval et à pied. Trois fois, il parcourut ainsi la plus grande partie de cet immense territoire. La quatrième, au début de février 1856, le conduisit à Holguín.
Comme chrétien, comme prêtre
Holguín n'était qu'une localité parmi d'autres de ce diocèse que Claret avait accepté par obéissance. Le premier février 1856, l'archevêque y prêcha pendant une heure et demie sur la Présentation de Jésus au Temple, le jour où Marie et Joseph amenèrent l'Enfant pour l'offrir à Dieu.
À huit heures et demie du soir, il sortit dans la calle Mayor avec quatre prêtres, son page et un sacristain qui éclairait le chemin avec une lanterne. Il marchait la tête inclinée, son mouchoir sur la bouche. Un homme s'avança, fit mine de lui baiser l'anneau et sortit un rasoir. Il visait le cou. La tête baissée et le mouchoir empêchèrent la lame d'atteindre le cou, mais elle lui ouvrit la joue gauche jusqu'à l'os, de l'oreille au menton, et toucha aussi le bras droit.
Dans la pharmacie voisine, devant les médecins épouvantés, le blessé restait serein, et c'était lui qui leur indiquait ce qu'ils devaient faire. Il s'évanouit un instant et revint à lui grâce à du vinaigre. Les médecins estimèrent qu'il avait perdu plus de deux kilos de sang.
On le ramena à son logis sur une civière, un simple brancard fait de perches. Dans son lit, il ressentit quelque chose qu'il ne savait pas expliquer, le plaisir, le bonheur et la joie d'avoir enfin versé son sang pour Jésus et pour Marie. Cette joie gagnait ceux qui venaient le voir, et elle dura tant que ses blessures restèrent ouvertes.
Il vit aussi que le démon avait aidé cet homme à porter le coup. Il se souvint qu'il était malgré tout ministre du Christ, et il pria pour son agresseur avec les paroles de Jésus sur la croix.
Et il dit «Mon Père, pardonnez-lui, car il ne sait pas ce qu'il fait».
Plus tard, une fistule s'ouvrit dans sa joue, un petit conduit par lequel s'échappait sa salive. Il se recommanda à la Vierge, et la fistule se referma d'un coup. Sur la cicatrice de son bras, il vit se dessiner une image de la Vierge des Douleurs, Marie au pied de la croix, qui s'effaça peu à peu avec les années.
Restait l'homme qui lui avait ouvert le visage. C'était un Canarien de Tenerife, Antonio Pérez, ainsi que l'archevêque lui-même l'identifia. Un an plus tôt, à la prière des proches de Pérez, Claret l'avait fait sortir de prison.
Devant le juge, le blessé déclara qu'il lui pardonnait «comme chrétien, comme Prêtre et comme Archevêque».
Le juge condamna l'agresseur à mort. L'archevêque demanda sa grâce, c'est-à-dire qu'on lui remette sa peine. Il la demanda au capitaine général, la plus haute autorité de l'île, qui avait fait le voyage jusque-là pour voir le blessé. Il proposa en outre de payer à Pérez son voyage de retour au pays. L'homme échappa au garrot, la manière d'exécuter à l'époque, et purgea dix ans de bagne en Afrique.
Sur le chemin du retour, on mit le feu au domaine où l'on croyait qu'il allait dormir. Santiago l'accueillit comme quelqu'un que l'on croyait déjà mort. Il revenait défiguré, la cicatrice lui barrant le visage, et pendant des mois sa voix resta embarrassée.
Un an plus tard, un ordre de la Couronne le fit quitter Cuba.
L'oiseau en cage
À Cuba, on l'avait blessé en pleine rue. À Madrid, personne ne levait la main sur lui. En juin 1857, il fut nommé confesseur de la reine Isabelle II, le prêtre qui l'entendait en confession et guidait sa vie de foi. Il lui revint aussi d'enseigner la foi à la petite infante Isabelle.
Au palais, on le respectait, et la reine l'estimait sincèrement. Il le reconnaissait, et pourtant vivre à la cour était pour lui un martyre de chaque instant. Il l'expliqua par une image toute simple.
«Je suis comme un oiseau en cage, qui va de barreau en barreau pour voir s'il peut s'échapper.»
Il alla jusqu'à dire qu'il se serait presque réjoui d'une révolution, pourvu qu'on le chasse. À la reine, il ne demanda qu'une seule faveur, celle de le laisser se retirer, et ce fut justement celle qu'on ne lui accorda jamais.
Un jour, les souverains lui remirent par surprise la croix de Charles III, une haute décoration du royaume. Devant tout le monde, il se tut. Ensuite, seul avec la reine, il lui dit que cela lui avait causé une grande peine, et dès lors il ne la porta plus que les jours de grand gala. Il n'acceptait pas non plus de cadeaux. Il voulait pouvoir dire, le jour de son départ, qu'il ne tenait pas de la reine la moindre épingle.
Il resta, parce qu'il comprenait que telle était la volonté de Dieu, et chaque jour il lui offrait de nouveau cette captivité.
Sa journée commençait à trois heures du matin, l'hiver comme l'été, et il priait en s'habillant. Avant la méditation, il récitait le Trisagion, une prière de louange à la Sainte Trinité. Avant le repas, il faisait le chemin de croix, la prière qui suit les pas de Jésus vers la croix, et le soir il récitait le rosaire entier. À table, c'était un autre combat. Il ne goûtait ni viande, ni poisson, ni vin, bien qu'il les aimât, et il appelait son propre corps son méchant bourricot, un âne têtu qui l'emportait plus d'une fois.
Ce qui lui coûtait le plus, c'était l'heure d'audience, de onze heures à midi. L'antichambre se remplissait de gens venus lui demander un emploi au gouvernement ou une faveur du palais, et il ne les accordait pas. Il avait beau leur donner ses raisons, ils ne se laissaient pas convaincre. Avant d'y aller, il demandait la grâce de ne pas se fâcher. Entre le départ de l'un et l'entrée du suivant, il levait les yeux vers une image de Marie. Il en congédiait beaucoup avec quelque secours ou un livre, et ils repartaient ainsi moins désespérés.
Au cours de ces années, José Xifré, l'un des cinq compagnons de la cellule de Vic, devenu supérieur de la congrégation, lui ordonna d'écrire l'histoire de sa vie. Il l'écrivit uniquement par obéissance, sachant qu'il lui faudrait raconter des choses qu'il aurait préféré taire. C'est ainsi que naquit son Autobiographie. Il y laissa la prière qu'il s'était proposé de répéter sans relâche, celle qu'on appelle aujourd'hui sa prière apostolique. Elle commence ainsi. «Ô mon Dieu et mon Père, faites que je vous connaisse et que je vous fasse connaître, que je vous aime et que je vous fasse aimer».
Dans ces mêmes pages, il consigna ce qu'il avait vécu peu auparavant, un été à La Granja, le palais des rois près de Ségovie. Le 26 août 1861, à sept heures du soir, il priait dans l'église du Rosaire. Il y reçut une grâce qui allait l'accompagner le reste de sa vie. Le Christ présent dans l'Eucharistie, dans l'hostie consacrée qu'il recevait en communiant, demeurait dans sa poitrine d'une communion à l'autre, jour et nuit. Avec cette grâce lui venait une mission, prier et faire face aux maux qui menaçaient l'Espagne.
Devant le Saint-Sacrement, c'est-à-dire Jésus présent dans l'Eucharistie, il éprouvait quelque chose qu'il confia en ces termes «Devant le Saint-Sacrement, je ressens une foi si vive que je ne peux pas l'expliquer». Quand venait l'heure de partir, il devait s'en arracher.
Des mois plus tard, il songea à effacer cette grâce de ce qu'il avait écrit. Il raconta lui-même que la Vierge lui dit de ne pas l'effacer, et qu'à la messe Jésus la lui confirma.
Hors du palais, ce respect avait un autre visage, et en 1864 on commença à imprimer des écrits contre lui.
Antoine, retire-toi
À Madrid, des journaux, des brochures et des photographies truquées circulaient contre lui. On vendait partout des caricatures de lui. Des livrets indécents circulèrent même imprimés sous les titres de deux de ses livres, El Ramillete et La Llave de oro, pour faire croire aux gens qu'il en était l'auteur. Derrière tout cela se trouvaient des factions politiques qui n'avaient pas réussi à se servir de lui pour atteindre la reine. À présent, elles le dépeignaient comme un homme corrompu et avide de pouvoir.
Parfois, sa nature en souffrait. Alors il contemplait le Christ, voyait combien il était loin de souffrir ce que le Christ avait souffert pour lui, et il retrouvait le calme. Ses amis le pressaient de se défendre. Il leur répondait que la meilleure défense était de ne pas y prêter attention et de prier pour ceux qui l'attaquaient. Cette année-là, il écrivit La consolation d'une âme calomniée.
Le 21 mars 1865, l'homme qui dessinait ces caricatures vint s'agenouiller dans son confessionnal. Il s'était converti. Ses dessins étaient nombreux, très méchants et calomnieux. Désormais, le caricaturiste se tenait de l'autre côté de la grille, et il demandait pardon.
Mais cet été-là, l'épreuve vint de quelqu'un que Claret aimait, la reine, qui se confessait à lui. En Italie était né un nouveau royaume, le royaume d'Italie, qui s'était peu à peu emparé de presque toutes les terres gouvernées par le pape. L'Espagne s'apprêtait à le reconnaître. Pie IX avait déjà écrit à la reine que, pour sa part, il lui conseillerait toujours de ne pas le faire. Claret l'avait mise en garde, et par deux fois il l'avait menacée de la quitter. Elle lui avait promis qu'avant de franchir ce pas, elle renoncerait à être reine. Le 15 juillet, le gouvernement approuva la reconnaissance, et la reine pleura.
Deux jours plus tard, à La Granja, Claret priait devant le Christ du Pardon, une image de Jésus vénérée en ce lieu. Il entendit une voix qu'il attribua à Jésus et qui lui disait «Antoine, retire-toi». Et il partit pour la Catalogne.
La reine lui écrivit une lettre pour le supplier «faites encore ce sacrifice pour votre fille de confession». Il demanda au nonce, le représentant du pape, de consulter Rome. De là, on lui répondit de faire ce que Dieu lui inspirerait.
Ne sachant que faire, Claret remit la décision entre les mains des missionnaires de sa congrégation. Le 23 août, à Vic, José Xifré, le supérieur général, se réunit avec les quatre consulteurs, les pères qui l'aidaient à gouverner la congrégation. Tous les cinq confièrent la décision à Dieu, puis ils votèrent. Trois dirent qu'il ne devait pas retourner à la cour. Deux, qu'il devait y retourner. Claret l'exprima par ces mots «Me ralliant à la majorité des voix, j'ai résolu de ne pas y aller». Il resta à Vic pour prêcher des exercices spirituels, des journées de retraite et de prière.
En novembre, il se rendit à Rome. Pie IX le reçut à deux reprises et lui demanda de rester auprès de la reine.
En décembre, il revint à Madrid, parce que le nonce le lui ordonna. L'oiseau retournait dans sa cage par obéissance.
Avec lui il mourra
La révolution que Claret avait presque souhaitée éclata en septembre 1868 et renversa Isabelle II. La porte de la cage s'ouvrit enfin, mais elle donnait sur l'exil. Le confesseur passa la frontière avec la reine et resta avec la cour à Pau, déjà en France.
C'est là que lui parvint de La Selva del Camp la nouvelle qu'un de ses missionnaires avait été assassiné, le premier de la congrégation à mourir martyr. Le 7 octobre, il écrivit à Xifré une lettre qui commençait par ces mots, «Rendons grâce à Dieu». Pour lui, cette mort était comme le premier fruit de la moisson, et il le dit ainsi dans sa lettre, «le Seigneur et sa très sainte Mère ont déjà daigné accepter les prémices des martyrs». Il lui rappelait aussi que les tempêtes ne durent pas toujours.
Mais la tempête continua. Le 18 octobre, le gouvernement supprima sa congrégation. Menacé de mort, Xifré vivait caché, et Claret approuva qu'il se soit mis à l'abri.
Il suivit ensuite la cour à Paris. Au printemps 1869, il la quitta et se rendit à Rome, où des religieux mercédaires l'accueillirent. À un prêtre de ses amis, il confiait dans une lettre «Il me semble que j'ai déjà accompli ma mission».
Il lui restait pourtant quelque chose à dire. En décembre s'ouvrit le concile Vatican I, la grande assemblée des évêques du monde entier convoquée par le pape, et il était parmi eux.
Fin mai 1870, en entendant dans la salle du concile des propos qui l'indignèrent, il sentit le sang lui monter à la tête. Il fut frappé d'un début d'apoplexie, une petite attaque cérébrale. La salive lui coulait du côté de la cicatrice de Holguín, et sa langue s'embarrassait. Le 31 mai, il demanda malgré tout la parole. On débattait de l'infaillibilité du pape, c'est-à-dire que le pape, lorsqu'il définit solennellement une vérité de foi pour toute l'Église, ne peut pas se tromper. Claret parla en sa faveur. Pour preuve de ce qu'il croyait, il offrit ses souffrances, surtout la blessure qui lui avait ouvert le visage à Cuba, et se déclara prêt à verser tout son sang pour cette vérité.
Cet été-là, le concile fut interrompu. Le 23 juillet, il arriva malade à Prades, une petite ville du sud de la France où vivaient ses missionnaires exilés. Là, on l'avertit qu'on voulait l'arrêter pour le faire juger en Espagne. Il dut fuir comme un malfaiteur.
Par un après-midi brûlant d'août, il arriva à l'abbaye de Fontfroide, près de Narbonne, un monastère de moines cisterciens bâti en pierre aux douzième et treizième siècles. Le prieur l'accueillit et le logea à l'hôtellerie.
Chaque jour, Claret descendait très tôt célébrer la messe, après s'y être longuement préparé, puis il faisait une visite au Saint-Sacrement. Parfois, il suivait la messe des moines depuis un modeste siège du chœur, la partie de l'église où ils chantent.
Début octobre, une attaque lui paralysa le côté droit, et il ne se releva plus. Il reçut les derniers sacrements. Entre les mains de Xifré, il fit sa profession, la promesse par laquelle il se donnait pour toujours comme l'un des Fils du Cœur de Marie, la famille qu'il avait lui-même fondée.
À ses côtés se trouvait le père Jaime Clotet, l'un des cinq prêtres de la cellule de Vic. Le malade baisait souvent le crucifix et lui demandait de lui suggérer des oraisons jaculatoires, des prières d'une seule ligne, pour les répéter avec lui. Le 23 octobre, en le voyant baiser la croix, Clotet s'adressa à lui avec le titre qu'on donnait à un archevêque.
«Votre Excellence veut mourir avec Jésus-Christ, et c'est avec lui qu'elle mourra.»
Déjà très mal, Claret lui répondit d'une voix claire.
«Cela, dites-le, dites-le, avec lui il mourra.»
L'agonie fut longue, mais paisible. Le lendemain matin, les moines priaient à genoux dans la chambre, et Clotet et un autre missionnaire se tenaient près du lit. À huit heures quarante-cinq, le 24 octobre 1870, Antoine-Marie Claret mourut, à l'âge de soixante-deux ans.
Clotet ne savait comment décrire ce calme à Xifré, et dans sa lettre il lui disait «Je vois bien maintenant que la mort des justes n'est pas une mort, mais un sommeil». Il connaissait Claret depuis plus de vingt ans, et jamais il ne l'avait vu aussi beau que ce matin-là.
Le missionnaire qui avait parcouru à pied tant de chemins restait désormais entre les mains des moines, en terre étrangère, loin de Vic.
La caisse du menuisier
Trois jours plus tard, après les funérailles, les moines l'enterrèrent dans leur petit cimetière, dans une tombe creusée dans le roc. Sur la pierre tombale, on grava une phrase ancienne attribuée à un pape. «J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil».
Il reposa là, loin de sa terre, plus d'un quart de siècle. En 1897, ses restes revinrent à Vic.
Cette même année, à Lérida, une jeune fille de quinze ans fut atteinte de la variole. Elle était en danger de mort et demanda à Claret d'intercéder pour elle auprès de Dieu. Le lendemain matin, elle se réveilla guérie. Des années plus tard, Rome examina cette guérison et la reconnut comme miracle, avec celle d'une religieuse filipense qui guérit sur-le-champ d'un grave ulcère pendant qu'elle priait avec ses sœurs.
Grâce à ces deux miracles, en février 1934, Pie XI le déclara bienheureux, l'étape par laquelle l'Église reconnaît que quelqu'un est auprès de Dieu et permet de le vénérer.
Mais même après sa mort, on ne le laissa pas en paix. Le 20 juillet 1936, devant le risque d'un assaut contre la maison des clarétains à Vic, le père Bertrans coupa les scellés de la châsse et, avec deux autres pères, en retira le corps. Un menuisier de la ville avait fabriqué une caisse à la demande du père. Le corps à l'intérieur, le menuisier la sortit du couvent et la cacha chez lui.
C'est ainsi que fut sauvé le corps d'un homme que Rome déclara saint le 7 mai 1950. Elle avait auparavant reconnu comme miracle, entre autres, la guérison du cancer d'une religieuse à Santiago de Cuba, la ville même dont il avait été archevêque. Chaque 24 octobre, jour de sa mort, l'Église entière demande à Dieu, en sa mémoire, la charité et la patience dont le Seigneur avait fortifié Claret pour annoncer l'Évangile.
Aujourd'hui, son corps repose à Vic, dans la crypte de l'église qu'a élevée sa famille religieuse, dans un tombeau du sculpteur Domènec Fita. C'est la ville où il était arrivé trempé par un soir de pluie, à vingt et un ans, et où il avait fondé sa congrégation dans une cellule. Le tisserand de Sallent qui ne voulait que prêcher à pied fut conduit à Rome, à Cuba, au palais et en exil. À la fin, d'autres mains l'ont ramené chez lui.
Saint Antoine-Marie Claret, tisserand de Sallent et missionnaire à pied, vous avez laissé Dieu vous conduire là où vous n'auriez pas voulu aller. À Holguín, vous avez pardonné à celui qui vous avait blessé, comme chrétien, comme prêtre et comme archevêque. Obtenez-nous un cœur qui obéisse sans crainte et qui sache pardonner. Accompagnez les malades, les calomniés et ceux qui vivent loin de chez eux, comme vous avez vécu l'exil. Que, comme vous le demandiez chaque jour, nous connaissions Dieu et le fassions connaître, que nous l'aimions et le fassions aimer. Priez pour nous. Amen.





