Il avait presque toujours les mains couvertes. Il portait des plaies aux mains, aux pieds et au côté. À l’envoyé de Rome venu l’interroger, il raconta lui-même quand elles étaient apparues: un matin de 1918, après la messe, alors qu’il rendait grâce à Dieu. Pourtant, les gens qui montaient jusqu’à son couvent du sud de l’Italie venaient surtout chercher un prêtre. Pendant plus de cinquante ans, saint Pio de Pietrelcina, Padre Pio, frère capucin de San Giovanni Rotondo, célébra l’Eucharistie et écouta les consciences heure après heure. Il pardonnait au nom du Christ. Déjà âgé, il vit ouvrir ses portes un hôpital né de son engagement, la Casa Sollievo della Sofferenza. Aujourd’hui encore, elle accueille des malades, et le Saint-Siège veille directement à sa continuité.
De Pietrelcina au Gargano
À la fin du XIXe siècle, le Samnium, cette région intérieure autour de Bénévent, vivait de la terre. À Piana Romana, dans la campagne de Pietrelcina, les Forgione cultivaient quelques parcelles qui leur appartenaient. C’étaient de petits propriétaires, des gens qui dépendaient de ce que donnait chaque récolte. Là, au printemps de 1887, Grazio Forgione et Maria Giuseppa De Nunzio eurent un fils. Ils le firent baptiser le lendemain de sa naissance sous le nom de Francesco.
L’enfant grandit parmi ces champs et les travaux de la maison. Un frère capucin, frère Camillo, passait alors par le village pour quêter pour son couvent. Les capucins appartiennent à la grande famille de saint François d’Assise. Ils vivent de ce qu’ils reçoivent, portent un habit brun serré d’une corde à la taille et ordonnent toute leur vie autour de la prière, de la pauvreté et de l’obéissance. La silhouette de ce frère quêteur demeura à jamais liée aux premiers pas de la vocation du jeune garçon.
Entrer dans l’ordre demandait d’abord une préparation scolaire, et cette préparation coûtait de l’argent. La famille consentit à l’effort: Grazio émigra de l’autre côté de l’océan pour payer les études de son fils.
Le jour de l’Épiphanie 1903, à quinze ans, Francesco franchit la porte du noviciat capucin de Morcone. À la fin de ce même mois, il revêtit l’habit et laissa derrière lui son nom de baptême. Dès lors, il s’appellerait frère Pio.
Le noviciat était une année d’épreuve, au rythme strict qui ne laissait aucune place au confort. Pendant ce temps, sa mère vint le voir à Morcone. Au terme de l’année, le jeune homme prononça ses premiers vœux. En janvier 1907, il fit sa profession solennelle, par laquelle il se donnait à l’ordre pour toute sa vie.
Les années d’études suivirent. En août 1910, il fut ordonné prêtre à Bénévent, et put dès lors célébrer la messe. Mais son corps ne suivait pas. Sa santé était fragile depuis sa jeunesse, et cela l’empêcha de vivre en communauté, comme il convient à un frère. Il retourna à Pietrelcina, dans la maison de sa famille. Il y passerait près de six ans.
Durant ces années de vie à la maison et de maladie, il écrivait des lettres de direction spirituelle. Dans l’une d’elles, datée de la fête de l’Assomption en 1914, il parlait du Christ comme du divin Guide. Et il écrivait:
«Pour atteindre notre fin dernière, il faut suivre le divin Guide, qui veut conduire l’âme élue seulement par le chemin qu’il a lui-même parcouru, c’est-à-dire celui du renoncement et de la croix.»
Elle était signée par un jeune prêtre malade, depuis le village de ses parents, loin du couvent auquel il appartenait.
En septembre 1916, ses supérieurs l’envoyèrent à San Giovanni Rotondo, un village du Gargano, le promontoire des Pouilles qui s’avance sur l’Adriatique. Les capucins y avaient un petit couvent, dédié à Notre-Dame-des-Grâces. Frère Pio avait vingt-neuf ans. Il ne quitterait plus ce lieu, car il y vivrait jusqu’à sa mort.
La maladie l’avait retenu chez lui, et désormais l’obéissance le conduisait sur une montagne isolée du sud. Dans ce couvent, ce qu’il avait écrit sur la croix ne resterait pas seulement une phrase dans une lettre.
Au chœur, après la messe
L’année 1918 trouva l’Italie encore en guerre. La mobilisation atteignit aussi les couvents: beaucoup de capucins furent appelés au front, et d’autres tombèrent malades. Puis vint la grippe espagnole. Dans ses lettres, frère Pio racontait ce qui restait de la communauté de San Giovanni Rotondo: trois frères seulement.
Trois hommes pour faire vivre toute une maison religieuse. Ils devaient prier ensemble aux heures fixées, célébrer la messe et garder l’église ouverte pour les habitants du village. L’épidémie ne s’arrêta pas à la porte du couvent. Elle le frappa, lui aussi, et toucha également des personnes proches, à San Giovanni Rotondo comme à Pietrelcina.
Dans ce couvent presque vide, le matin du 20 septembre, le frère célébra la messe. Il avait trente et un ans. Après la messe, il demeura au chœur, ce lieu de l’église où les frères se réunissent pour prier ensemble. C’était le temps de l’action de grâce: ce moment de silence que le prêtre consacre à Dieu après avoir reçu la communion.
Ce qui se passa durant ces minutes relève de son propre témoignage. Il le raconta trois ans plus tard, lorsqu’un évêque envoyé par le Saint-Siège lui demanda d’expliquer, point par point, comment tout avait commencé. Voici sa réponse:
«Le 20 septembre 1918, après la célébration de la messe, tandis que j’étais au chœur pour l’action de grâce prescrite, je fus soudain saisi d’un tremblement… J’entendis cette voix: “Je t’associe à ma Passion”… et je vis ces signes d’où coulait du sang. Je ne les avais pas auparavant.»
Un tremblement soudain. Une voix. Puis, sur son propre corps, des blessures qui saignaient et qui n’étaient pas là auparavant.
Dans cette même déclaration, il dit qui lui avait parlé. Il avait vu le Seigneur dans l’attitude du Crucifié. Les marques se trouvaient aux mains, aux pieds et au côté: aux endroits des blessures de Jésus sur la croix.
Son récit suit un ordre simple. D’abord l’autel, puis la prière, puis la voix, et seulement à la fin le sang. Les blessures viennent comme la conséquence de paroles, et ces paroles emploient un verbe d’association: associer. Associer quelqu’un, c’est le faire participer à ce qui nous appartient. Ce que le Christ partageait avec ce frère, c’était sa Passion.
Des années plus tôt, malade dans la maison de ses parents, il avait écrit que l’on parvient à Dieu par le chemin du renoncement et de la croix. Au chœur de San Giovanni Rotondo, cette croix s’inscrivit dans sa chair. Cela se produisit en une année de fronts et de fièvre, dans une maison tenue par trois frères, pendant l’heure la plus silencieuse de la matinée.
De telles blessures ne pouvaient rester entre les murs d’un couvent. Trois ans plus tard, le silence du chœur laisserait place à des questions précises et au regard d’une Église qui ne voulait pas se hâter.
Examen, silence et obéissance
Le 14 juin 1921, Carlo Raffaello Rossi arriva au couvent, évêque italien qui deviendrait cardinal quelques années plus tard. Il était envoyé par le Saint-Office, l’organisme du Saint-Siège chargé de garder la foi et d’examiner les affaires qui la touchaient de près. Il resta huit jours.
Il n’était pas venu pour célébrer quoi que ce soit. Il était venu poser des questions. Assis en face du frère, il lui en posa cent quarante-deux, l’une après l’autre, et écouta chaque réponse. Frère Pio avait alors trente-quatre ans et répondit à toutes.
Le visiteur demanda ensuite à voir les blessures et les examina de ses propres yeux. Il nota ce qu’il avait devant lui. La plaie du côté avait pris la forme d’un triangle. Celles des pieds et du côté présentaient un éclat aux reflets changeants, comme lorsque la lumière tombe sur une surface humide.
À la fin, il mit son jugement par écrit:
«Les stigmates en question ne sont ni l’œuvre du démon, ni une grossière tromperie, ni une fraude…»
Ils n’étaient pas non plus, ajouta-t-il, l’effet de la suggestion. C’était la conclusion d’un homme qui avait regardé et interrogé durant huit jours. Il ne proclamait pas un miracle. Il refermait, l’une après l’autre, les portes des explications faciles.
Ces pages contenaient aussi le portrait de l’homme. Rossi nota qu’il célébrait la messe avec une dévotion extraordinaire. Et il consigna un chiffre: chaque jour, le frère passait entre dix et douze heures au confessionnal.
Dix ou douze heures à écouter les autres. Tandis que Rome étudiait ses mains, il les occupait à donner l’absolution.
L’examen ne mit pas fin aux questions. En 1931, le Saint-Siège imposa des restrictions à son ministère. Il lui fut interdit de confesser et de célébrer la messe en public. Le prêtre qui passait ses journées à recevoir des pénitents vit se vider le lieu où il les attendait.
Il accepta cette disposition. À partir de 1933, peu à peu, ces facultés lui furent rendues. Ce fut un retour lent, étape après étape, et chaque étape le ramenait au confessionnal.
Ce ne furent pas les seules années difficiles. À d’autres moments de sa vie, il eut encore à supporter des enquêtes et de nouvelles limitations dans son service sacerdotal. Il y eut aussi des accusations injustes et des calomnies.
Face à tout cela, il se tut. Il confia sa cause au jugement de Dieu, à celui de ceux qui guidaient son âme et à celui de sa propre conscience. Il reçut chaque restriction avec humilité, comme quelqu’un qui obéit à l’Église qu’il aime.
Il est une souffrance que l’on voit et une autre qui n’a pas de témoins. Les plaies relevaient de la première. Le soupçon, le silence et l’attente relevaient de la seconde. Dans cette souffrance cachée, la croix qu’il avait accepté de porter à la suite du Christ continuait de prendre forme.
Ce que l’on disait de lui ne dépendait pas de lui. Ce qui dépendait de lui, c’était ce qu’il faisait chaque fois qu’on lui ouvrait la porte: il retournait s’asseoir au confessionnal.
Et lorsque ces portes s’ouvraient, les foules ne venaient pas seulement regarder des mains couvertes. Elles venaient déposer devant lui leur propre conscience.
Le temps du confessionnal
On le cherchait dans l’église, à la sacristie et dans les couloirs du couvent. Les uns demandaient à se confesser. D’autres voulaient un conseil pour le chemin de leur âme, ce que l’Église appelle la direction spirituelle. Beaucoup venaient simplement à sa messe. Pendant plus de cinquante ans, San Giovanni Rotondo fut le lieu où chacun savait pouvoir le trouver.
Sa journée avait un centre, et ce centre était l’autel. La messe était le sommet de sa journée: le moment où, comme prêtre, il rendait présent le sacrifice du Christ sur la croix. Cet homme qui portait dans son corps les plaies de la Passion se penchait chaque matin sur le même mystère qui l’avait marqué.
De l’autel, il passait au confessionnal, et là le temps changeait de mesure. Il ne se comptait plus en heures d’horloge, mais en personnes qui s’agenouillaient l’une après l’autre de l’autre côté de la grille. Chacune portait sa vie. Chacune cherchait le pardon du Christ, qui venait par la voix d’un frère.
Pour des milliers de personnes, il était le frère aux plaies. Pour celui qui s’asseyait devant lui, il était un confesseur, avec une voix, de la patience et une parole dite pour cette seule personne.
Jean-Paul II verrait dans ce ministère le trait distinctif de son apostolat. Il rappela aussi qu’il traitait parfois les pèlerins avec une apparente dureté, et que ces mêmes pèlerins revenaient ensuite chercher le pardon du sacrement.
Cet accompagnement ne s’achevait pas à la sortie de l’église. Gino Lenti, l’un des nombreux hommes qui vinrent à lui, traversa une période de crise personnelle et s’en souvint toujours. Il y eut un échange de lettres avec le frère. Il y eut des visites. Pour lui, ce ne fut pas une rencontre d’un seul après-midi, mais une proximité qui se prolongeait pendant toute la durée de l’épreuve.
Ainsi se manifestait sa paternité spirituelle: une réponse écrite, une porte qui s’ouvrait de nouveau, un nom qui ne se perdait pas dans la foule.
Il parlait de lui-même avec des mots très simples.
«Je veux être seulement un pauvre frère qui prie.»
Et il expliquait la prière par une image que chacun pouvait comprendre: «Dans les livres, nous cherchons Dieu; dans la prière, nous le trouvons. La prière est la clé qui ouvre le cœur de Dieu.»
Le rosaire faisait partie de sa prière quotidienne. Les grains passaient entre des mains couvertes, et ces mains, que l’on avait tant examinées, étaient celles d’un homme qui priait.
Cette confiance dans la prière ne resta pas enfermée entre les murs du couvent. Elle donna naissance à une œuvre qu’il fonda lui-même: les Groupes de Prière. C’étaient des rassemblements de fidèles qui se retrouvaient pour prier, sans autre programme qu’une prière faite dans la confiance. Ils s’étendirent peu à peu au-delà de San Giovanni Rotondo, portant en d’autres lieux cette même certitude que la prière ouvre le cœur de Dieu.
Autour du confessionnal s’est formée aussi une autre mémoire, celle que les capucins et les fidèles ont gardée avec affection. Beaucoup racontaient qu’il lisait dans la conscience de ses pénitents avec une clarté singulière. D’autres parlaient d’un parfum qu’ils percevaient près de lui, sans savoir d’où il venait.
Cette mémoire accompagne son ministère, mais ne prend pas sa place. Ce qui ramenait tant d’hommes et de femmes vers Dieu, c’était le sacrement célébré dans la foi, la messe de chaque matin, les heures d’écoute et le rosaire entre les mains.
Et autour de cette vie quotidienne, faite d’autel, de grille et de prière, grandirent d’autres récits que les gens du Gargano ont continué à se transmettre de bouche à oreille.
Ce que la dévotion a continué à raconter
L’un de ces récits mène à la chapelle de Sant'Anna. Carmelo Durante se souvenait d’une conversation à propos de cette chapelle et la comprenait ainsi: le frère y avait été présent, en un lieu où son corps ne se trouvait pas. La dévotion a un mot pour cela, la bilocation, c’est-à-dire le fait d’être en deux lieux à la fois. C’est ainsi que ce souvenir est resté chez ceux qui suivaient Padre Pio.
La guerre a laissé une autre histoire. Le père Damaso da Sant'Elia racontait que, durant la Seconde Guerre mondiale, des aviateurs en mission de bombardement au-dessus de la région avaient distingué dans le ciel la silhouette d’un frère qui les empêchait d’y lâcher leurs bombes, et qu’ils avaient reconnu Padre Pio dans cette silhouette.
D’autres récits parlent d’un combat que personne ne voyait. Tarcisio de Cervinara en a transmis un: le combat spirituel du frère contre le tentateur, cet ennemi qui, dans la foi chrétienne, cherche à détourner l’homme de Dieu. Dans cette mémoire, la vie unie à la croix du Christ connaissait aussi la bataille, et cette bataille se livrait avec les choses de chaque jour. Padre Pio lui-même avait appelé la prière «la meilleure arme que nous ayons».
Une autre histoire porte le nom d’une enfant. Elle s’appelait Gemma, et sa grand-mère l’avait conduite à San Giovanni Rotondo. On continue de raconter que ses yeux recouvrèrent la vue par une grâce que les fidèles attribuèrent à l’intercession du frère. C’est une mémoire de gratitude populaire, différente des guérisons que l’Église étudierait bien plus tard avec des médecins et des juges.
Aucun de ces récits ne changea le cours de ses journées. Le matin, il célébrait la messe. Puis il s’asseyait pour écouter les pénitents. Entre une tâche et l’autre, il priait. Ce que les gens voyaient de près, c’était un prêtre qui donnait son temps, son pardon et sa prière au nom du Christ, et qui n’avait pas besoin de merveilles pour continuer à le faire le lendemain.
Tout près du couvent, il y avait aussi une souffrance que personne n’avait besoin de raconter, parce qu’elle était sous les yeux de tous. Dans ces montagnes, tomber malade signifiait pour beaucoup de familles rester loin d’un médecin et d’un lit où le malade pourrait être soigné. Cette souffrance avait une maison, un visage et un nom.
La croix devenue soin
L’hôpital où il fallait se rendre se trouvait à Foggia, loin de ces hauteurs. Pour les habitants de San Giovanni Rotondo, y descendre avec un malade était un voyage difficile. Cette difficulté pesait toujours sur les mêmes maisons: celles de ceux qui n’avaient pas les moyens d’entreprendre ce trajet à temps.
C’est de ce manque qu’est née l’idée de bâtir un hôpital sur place, dans le village, pour la population locale. Le frère fit sien ce projet et le porta de toutes ses forces. Il voulait un lieu où les malades du Gargano pourraient être soignés sans devoir partir au loin.
L’Italie sortait alors de la Seconde Guerre mondiale. L’argent manquait, comme les matériaux. Élever un bâtiment de cette ampleur, en ces années-là et dans ce lieu, exigeait bien davantage que de la bonne volonté.
Il fallait des bras, et les bras arrivèrent. Autour du frère se forma un groupe de collaborateurs prêts à travailler pour cette œuvre. Parmi ceux qui s’y joignirent figurait l’écrivaine Barbara Ward. Des dons arrivèrent aussi, et chaque offrande s’ajoutait à la précédente comme une pierre de plus dans le mur qui n’existait pas encore.
L’œuvre dut se frayer un chemin à travers les difficultés matérielles, l’une après l’autre. Les travaux durèrent plusieurs années, soutenus par les offrandes des fidèles.
Don Giuseppe Orlando, un prêtre qui avait vécu de près ces débuts, garda un souvenir précis. Padre Pio lui demanda de commencer les travaux pour ouvrir la voie d’accès au futur hôpital.
Avant les murs, avant les salles et les lits, il fallait cela: une route par laquelle pourraient monter les matériaux et, un jour, les malades. C’est ainsi que l’œuvre commença sur le terrain, en ouvrant un chemin sur le flanc de la montagne. L’une des premières choses faites pour ceux qui souffraient fut un chemin.
Pendant que les murs s’élevaient, le frère demeurait à sa place de toujours: l’autel et le confessionnal. L’œuvre grandissait à quelques pas de l’endroit où, chaque jour, il écoutait ceux qui arrivaient avec l’âme blessée. Deux travaux différents avançaient ainsi de front, l’un de pierre et l’autre de pardon.
Le bâtiment reçut un nom qui dit presque tout. Il ne s’appela pas simplement hôpital. En italien, Casa Sollievo della Sofferenza; en français, Maison du Soulagement de la Souffrance. Une maison, car c’est le lieu où l’on est accueilli. Et un soulagement, car c’est ce que cherche d’abord celui qui souffre.
Le 5 mai 1956, la Casa Sollievo della Sofferenza ouvrit ses portes. Le frère avait soixante-huit ans. L’œuvre qu’il avait portée était remise à ce pourquoi elle était née: soulager les douleurs et les misères de nombreuses familles.
Dès lors, un malade de ces montagnes pouvait trouver près de chez lui un médecin, un lit et quelqu’un pour prendre soin de lui. Le long voyage vers la plaine cessait d’être la seule issue.
Cet homme avait écrit, alors qu’il était encore un jeune prêtre, que son chemin était celui de la croix. Depuis le chœur de 1918, il la portait dans son corps, et il avait déclaré que le Christ l’unissait ainsi à sa Passion. Il ne fit jamais de cette blessure un spectacle, ni de la souffrance un idéal pour les autres.
Ce qu’il offrit à ceux qui souffraient était tout autre chose. Des salles propres, des médecins proches, des familles qui n’avaient plus à choisir entre le voyage et l’attente. L’union au Christ crucifié, qui avait pris dans sa vie la forme de la prière, du silence et de l’écoute, prenait maintenant sa forme la plus concrète: soigner les malades.
Durant des décennies, il avait passé des heures assis, presque immobile, à prendre soin de blessures que personne ne voyait. Désormais, à quelques pas de son couvent, des portes s’ouvraient pour les blessures du corps.
L’œuvre grandissait. Mais la dernière étape de la vie du frère connaîtrait de nouveau les limites, la maladie et l’obéissance.
Les dernières années
Pâques 1961 arriva au couvent après une nouvelle visite. Un envoyé ecclésiastique, nommé Maccari, était passé par San Giovanni Rotondo. Après son séjour, de nouvelles dispositions furent prises: elles limitaient l’activité liturgique publique de Padre Pio.
Le vieux capucin avait soixante-treize ans. Il avait déjà connu des restrictions trente ans plus tôt, et il répondit à celles-ci comme aux précédentes: en acceptant ce qui lui était demandé. La fête qui célèbre le Christ ressuscité, la plus grande de l’année chrétienne, resta dans la mémoire du couvent comme un triste temps de Pâques.
Son corps était fragile depuis sa jeunesse. Cette fragilité l’avait retenu dans la maison de ses parents après son ordination et l’avait accompagné durant toute sa vie au Gargano. Dans les dernières années, sa santé se dégrada rapidement. Les forces qui avaient soutenu de journées entières au confessionnal commencèrent à lui manquer.
Pourtant, l’autel demeura le centre de ses jours. Là, il continuait de célébrer le sacrifice du Christ.
Septembre 1968 arriva. Ce mois-là marquait cinquante ans depuis le matin au chœur. Padre Pio célébra alors sa dernière messe. Il donna aussi une dernière bénédiction.
Le 23 septembre 1968, il mourut dans son couvent. Il avait quatre-vingt-un ans. Il était arrivé à San Giovanni Rotondo jeune et malade, envoyé là presque par nécessité, et il n’en repartit jamais.
La nouvelle se répandit, et les gens affluèrent. Ses funérailles réunirent une foule considérable. Depuis un demi-siècle, ils le cherchaient pour se confesser, demander conseil, l’entendre célébrer. Ils venaient maintenant lui dire adieu.
Le 20 février 1971, Paul VI reçut les supérieurs des capucins. Il parla de ce frère du Gargano et expliqua pourquoi il avait suscité une si grande renommée. Voici ce qu’il dit:
«Parce qu’il célébrait humblement la messe, confessait du matin au soir et était… un représentant visible des plaies de Notre-Seigneur. C’était un homme de prière et de souffrance.»
Un pape résumait ainsi, en quelques phrases, ce que tant de personnes avaient vu de près durant cinquante ans.
La réputation de sainteté ne s’éteignit pas avec sa mort. Elle continua de grandir, et l’Église se prépara à examiner de nouveau, cette fois, une vie tout entière. Au fil des années, deux guérisons attribuées à son intercession passeraient par l’examen canonique qui conduirait à sa reconnaissance comme saint.
Prière, charité et une œuvre vivante
La première guérison avait le visage d’une femme de Salerno, Consiglia De Martino. Elle-même témoigna de ce qu’elle avait vécu. Elle parla de sa maladie, de la prière par laquelle elle s’était confiée à Padre Pio et de son rétablissement.
Sa parole fut le commencement de l’examen. Dans l’archidiocèse de Salerno, une procédure s’ouvrit avec des témoins et des déclarations. Ensuite, les médecins consultés par le Saint-Siège étudièrent le cas avec attention. En décembre 1998, l’Église reconnut cette guérison comme un miracle obtenu par l’intercession du frère.
Le 2 mai 1999, Jean-Paul II le déclara bienheureux sur la place Saint-Pierre. Par cette étape, l’Église permet de le vénérer publiquement, bien que dans un cadre encore limité. Le pape fixa sa fête au 23 septembre, jour de sa mort dans son couvent.
La seconde guérison ramena l’examen à San Giovanni Rotondo. Un enfant nommé Matteo Pio Colella y vivait. En janvier 2000, il tomba malade d’une méningite. Sa mère raconta plus tard comment tout avait commencé et les jours passés à l’hôpital, où son fils fut plongé dans le coma.
Matteo guérit. Devenu adulte, il parla lui-même de ces jours-là. Il dit avoir vécu, durant son coma, une expérience de paix et de communication.
L’archidiocèse de Manfredonia-Vieste examina sa guérison de juin à octobre 2000. Les médecins l’étudièrent, et l’Église la reconnut. Le 26 février 2002, le décret qui ouvrait la voie à la canonisation fut signé: la canonisation est la déclaration solennelle qu’une personne est auprès de Dieu et peut être vénérée comme sainte dans toute l’Église.
Le 16 juin 2002, la place Saint-Pierre se remplit de pèlerins. Depuis la façade de la basilique, l’image du frère regardait vers la colonnade. Jean-Paul II, âgé de quatre-vingt-deux ans et déjà voûté par la maladie, l’inscrivit parmi les saints.
Dans son homélie, le pape rappela quelque chose de très personnel:
«Moi aussi, dans ma jeunesse, j’ai eu le privilège de bénéficier de sa disponibilité à l’égard des pénitents.»
L’homme qui proclamait Padre Pio saint avait été, bien des années auparavant, l’un de ces pénitents.
Jean-Paul II lut cette vie comme une recherche toujours plus profonde d’identification au Christ crucifié. Il désigna le confessionnal comme le trait propre de son apostolat. Il rappela les Groupes de Prière et la Casa Sollievo della Sofferenza. Et il résuma tout son enseignement en deux mots: prière et charité.
Cette charité se vit encore dans des lits, des couloirs et des gardes de nuit. La Casa Sollievo della Sofferenza continue d’accueillir des malades sur le versant du Gargano, et, comme toute œuvre humaine, elle a connu des difficultés. En mai 2026, le pape Léon XIV créa une commission pour la diriger et la superviser. À la fin du mois d’août, il la reçut à Castel Gandolfo pour étudier sa situation économique et la manière de relancer l’hôpital, en préservant l’esprit dans lequel son fondateur l’avait voulu.
L’œuvre née pour soigner les malades a besoin, elle aussi, que quelqu’un prenne soin d’elle. Comme les personnes qu’elle sert, elle dépend de mains qui la soutiennent.
Padre Pio passa sa vie entre l’autel, le confessionnal et le chevet de ceux qui souffraient. Il obéit quand on lui ferma des portes et continua de servir lorsqu’elles s’ouvrirent. Sa croix, vécue auprès de celle du Christ, devint pardon pour ceux qui s’agenouillaient devant lui et soulagement pour ceux qui arrivaient malades dans sa maison.
Ce pauvre frère du Gargano continue aujourd’hui de servir chaque fois qu’un malade trouve, sous son nom, quelqu’un pour prendre soin de lui.
Saint Pio de Pietrelcina, vous qui avez servi le Christ dans la prière, à l’autel et dans le soin de ceux qui souffraient, intercédez pour les malades, pour ceux qui les accompagnent et pour ceux qui cherchent le pardon de Dieu. Saint Pio de Pietrelcina, priez pour nous. Amen.





