Un homme compte des pièces sous un auvent de toile. Il les sépare par métal: le bronze d'un côté, l'argent de l'autre. Il note un chiffre dans la cire, l'efface du pouce, recommence à additionner. Devant la table, un marchand attend avec son âne chargé. Tous détournent le regard.
Alors quelqu'un s'arrête de l'autre côté de la table.
Et la main devient immobile.
C'est un poste de douane au bord d'un lac, au nord, dans la terre d'un petit roi qui règne parce que Rome le permet. L'homme prélève un droit de passage sur chaque sac de blé, chaque ballot de lin, chaque voyageur qui emprunte la route. Il vit mieux que presque tous ses voisins. Et ses voisins changent de trottoir quand ils le voient venir. Pour eux, c'est un collecteur d'impôts: quelqu'un qui s'est vendu, qui touche l'argent païen, qui ne vaut même pas comme témoin dans un procès.
Cette même nuit, sa maison se remplit de monde. Ses anciens collègues de métier, les autres mis au ban du village, allongés autour des lampes, mangent avec celui qui s'est arrêté devant la table. Et depuis le seuil, des hommes aux manteaux impeccables murmurent.
De lui, rien n'a survécu: pas une phrase dite à haute voix. Pas un discours. Pas une prière. Ce qui a survécu, c'est autre chose: le livre par lequel commence le Nouveau Testament.
Se lever d'une table ainsi, avec les comptes ouverts et l'argent encore sur le plateau. Qu'est-ce qui peut faire qu'un homme abandonne tout cela pour une seule parole?
La table qui sépare
L'aube se lève sur le lac de Génésareth. Les barques reviennent de la pêche de la nuit, et les filets de lin s'étalent au soleil sur les galets. C'est la Galilée, et la Galilée n'est pas une province de Rome: elle est gouvernée par Hérode Antipas, un tétrarque qui règne tant que l'empereur le veut. Par le chemin qui longe l'eau, la Via Maris, passent des caravanes de la côte vers Damas, et avec elles court la rumeur de toujours: le Messie est proche, Dieu va se souvenir de son peuple. Dans les villages, on paye le tribut les dents serrées.
De l'enfant qui un jour s'assiérait pour percevoir ce tribut, rien n'a subsisté. Ni l'année de sa naissance, ni le nom de sa mère, ni la maison où il a appris à compter. Il en reste deux noms et un seul nom de père. Les premiers chrétiens se sont souvenus de lui sous les noms de Lévi, fils d'Alphée, et de Matthieu; et l'Église a toujours vu un seul homme derrière les deux noms. Tout le reste est silence: un garçon juif de Galilée, vêtu d'une tunique de lin non teinte, perdu parmi les autres garçons du rivage.
Quand il apparaît, c'est déjà un homme fait, et il est assis. C'est l'année 28, ou presque: personne n'a noté la date exacte, bien qu'il notât tout le reste. Son poste est à Capharnaüm, près du chemin, sous un auvent de toile brute sur quatre poteaux. Une table basse. Une balance à plateaux de bronze. Des tas de pièces séparées par métal: les prutot de bronze d'Antipas; les deniers d'argent de l'empereur; les tétradrachmes de Tyr, avec lesquels on paye le tribut du Temple. Des tablettes de cire, un rouleau de registres. D'un côté, un garde recruté dans la région surveille la file des marchands et de leurs ânes chargés.
Il a trente-cinq ans, peut-être quarante. Peau olivâtre, moins tannée que celle des pêcheurs: il travaille à l'ombre. Les cheveux presque noirs, ondulés, peignés à l'huile et ramenés derrière les oreilles; la barbe complète, noire, coupée avec soin. Il porte une tunique de fin lin couleur safran, hors de prix pour ses voisins, et une bourse pend à sa ceinture de cuir. Chaque marchand laisse ses pièces sur la table et retire vite la main, comme si le plateau brûlait.
C'est un publicain: il perçoit les taxes de passage et les droits de douane pour l'administration d'Antipas. Le tarif officiel est un; ce qu'on prélève en plus reste chez celui qui prélève. Son peuple le tient pour deux choses à la fois. Pour impur, parce qu'il traite chaque jour avec des étrangers et de l'argent païen. Et pour voleur, parce que tous savent comment s'enrichit un collecteur d'impôts. Les maîtres de la Loi le mettent sur le même rang que les brigands, et sa parole ne vaut pas comme témoignage dans un jugement. Impur et voleur à la fois, dans la même phrase. Personne ne discute son tarif; personne ne veut sa compagnie.
Et pourtant la table le protège. Il a une maison de pierre, il a de quoi manger, et demain le chemin amènera d'autres caravanes. La table nourrit et isole à la fois.
Qu'est-ce qui peut briser une routine que tous les autres ont déjà tracée pour lui?
Un sac, un droit, une marque dans la cire. Et entre deux calculs, une voix s'élève devant la table.
L'appel qui change tout
Celui qui s'est arrêté n'apporte pas de marchandise. Il n'a ni âne, ni ballot, ni bourse à peser. Il vient par le chemin depuis le village, avec un groupe d'hommes derrière lui, et quelqu'un dans la file croira peut-être le reconnaître: c'est Jésus, celui de Nazareth, le maître galiléen dont on parle à Capharnaüm et qui est accueilli chez Simon le pêcheur, à quelques pas d'ici. Si l'homme à la table l'avait entendu parler une fois, s'il l'avait vu passer, personne ne l'a écrit. Les Évangiles se souviennent d'une seule chose: Jésus l'a vu.
Il l'a vu. Assis, avec les comptes ouverts et les mains sur l'argent. Le publicain avait l'habitude d'être regardé: de biais, en hâte, on jaugeait l'homme avant de s'approcher. Ce regard était autre. Il ne consultait pas le dossier. Il ne calculait pas combien il avait gardé ni combien de personnes il avait pressurées. Des siècles plus tard, un moine du nord le résumerait en peu de mots: il l'a vu avec miséricorde et l'a choisi. Et sur cette rive, la file des marchands se tut.
Alors il a parlé. Une parole, celle qui tient en un souffle.
«Suis-moi.»
Rien de plus. Pas un reproche sur l'argent. Pas une condition: d'abord rembourse, d'abord arrange ta vie, d'abord prouve quelque chose. Pas une question sur ce qu'il avait fait jusqu'à cette matin. Un ordre qui sonne comme une invitation, dit en passant, au milieu du travail, devant tous ceux qui le méprisaient.
Et l'homme s'est levé.
L'Évangile qui porte son nom le raconte avec la même économie avec laquelle il notait les chiffres: «Suis-moi. Et, se levant, il le suivit.» Pas un verbe de trop. Il ne dit pas qu'il hésita. Il ne dit pas qu'il demanda du temps pour fermer la caisse ou avertir le garde. Il s'est levé. Le style resta enfoncé dans la cire, le calcul laissé inachevé. Les pièces, dans leurs tas de bronze et d'argent, continuèrent de briller sur le plateau sans personne derrière. Un plateau de la balance resta encore incliné. Et sous l'auvent, un siège vide qui jusqu'à un instant avant était la place la plus sûre de sa vie.
L'Évangile de Luc ajoute à la même scène une parole qui pèse: «Abandonnant tout, l'homme se leva et le suivait.» Tout. Un pêcheur qui lâche le filet sait que le bateau reste au rivage et qu'il peut y revenir. Un collecteur d'impôts qui quitte sa table ne la retrouve pas au retour: un autre s'y assiéra demain. Il abandonne ses revenus, la maison que cette rente nourrissait, l'unique façon qu'il connaissait d'avoir une place dans un village qui le voulait loin. Il abandonne aussi, et c'est peut-être ce qui coûtait davantage, le fait d'être quelqu'un: craint, haï, mais quelqu'un.
Pas de nuit blanche, pas de conversation avec qui que ce soit: la conversion se raconte comme un geste, se mettre debout. Une porte qu'il croyait déjà fermée s'ouvre d'un coup, et le difficile n'est pas de comprendre la parole qui l'ouvre. C'est de se lever.
Il marche derrière Jésus, avec sa tunique chère entre les manteaux de laine brute des pêcheurs. Les voisins qui s'écartaient toujours de son passage cette fois restent immobiles, le regardant passer.
Qu'est-ce qu'un homme fait de l'après-midi qui lui reste, de l'argent qu'il a laissé sur la table, de la maison qui est encore la sienne, des compagnons de métier qui demain seront encore assis derrière leurs balances? La parole qu'il a entendue au bord du lac va résonner cette même nuit entre les murs de pierre noire de sa maison. Parce que la première chose que fait l'homme qui a tout abandonné, c'est d'ouvrir sa porte.
La table du festin et la miséricorde
Cette nuit-là, toutes les lampes de sa maison s'allument à la fois. De la terre cuite dans les niches du mur, de l'huile bonne, une lumière jaune sur la pierre noire de Capharnaüm. Sur les nattes s'étendent des coussins; sur les tables basses, du pain plat encore chaud, du poisson du lac, des olives, des cruches de vin coupé d'eau. L'hôte n'a pas eu le temps de changer de vie: il porte la même belle tunique de ce matin, bien que sans la ceinture de travail ni la bourse accrochée. Ce qui a changé, c'est la liste des invités.
Car ceux qui arrivent sont les siens. D'autres collecteurs d'impôts, des hommes comme lui, qui administrent la perception des péages et des taxes et vivent de la marge qu'ils prennent au peuple. Ce sont ceux que Capharnaüm évite au marché et n'admet pas comme témoins dans aucun procès. Avec eux arrivent ceux que l'Évangile appelle, sans plus de détail, des pécheurs: des gens avec qui un homme pieux ne partage ni le pain ni l'ombre. Et au milieu de tous, allongé sur les coussins à la manière des festins de ce temps, le coude à la table et les pieds repliés, Jésus. Les Évangiles utilisent ce verbe, s'allonger: ce n'est pas une visite de courtoisie, c'est un repas long.
L'homme qui vient de quitter sa table ne s'écarte pas de ceux qui s'asseyaient à des tables pareilles. Il ne fuit pas, il ne les efface pas, il ne leur fait pas un discours. Il les invite. La première chose qu'il fait de sa maison, maintenant qu'elle ne lui sert plus à garder l'argent, c'est de la remplir des seules personnes qui, pendant des années, avaient encore accepté de le saluer. Sortir d'un endroit sombre pousse d'habitude à renier ceux qui y sont restés. Ici, c'est le contraire: la première conséquence de la parole entendue au bord du lac, c'est que ses compagnons de métier s'assoient pour manger avec celui qui l'a dite.
Dehors, au seuil, d'autres gens regardent. Ils n'entrent pas: entrer chez un collecteur d'impôts souille, et manger avec lui souille davantage. Ce sont des scribes, ceux qui connaissent la Loi lettre par lettre, et des pharisiens, ceux qui s'efforcent de la vivre jusqu'en détail. Partager le pain était, en cette Galilée, se déclarer du côté de l'autre; et ils peinent à comprendre ce qu'un maître d'Israël fait aux côtés de ces gens. Ils le demandent aux disciples, avec une question qui est plutôt un reproche: pourquoi leur maître mange-t-il avec des collecteurs d'impôts et des pécheurs.
La réponse ne vient pas d'un disciple. Elle vient de Jésus, de l'intérieur, et elle vient avec les paroles d'un prophète que tous ceux qui sont au seuil connaissent par cœur, Osée:
«C'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice; car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.»
Personne ne répond. La phrase reste dans l'air tiède de la salle, entre les lampes, et tombe sur ceux qui sont à l'intérieur comme quelque chose qu'ils ne s'attendaient pas à entendre d'un maître. Ils n'étaient pas là malgré ce qu'ils étaient, mais avaient été cherchés précisément pour cela. Ce n'est pas que la Loi n'importe pas: Jésus cite l'Écriture pour s'expliquer. C'est que le Dieu de cette Loi demande, avant tout, la miséricorde. Et cette nuit-là, il l'a mise sur la table d'un collecteur d'impôts.
L'hôte l'entend allongé parmi ses anciens collègues, avec son propre pain devant lui. Il ne dit rien; dans les Évangiles, on ne l'entend jamais parler. Mais bien des années plus tard, quand il prendra le calame pour écrire ce qu'il se rappelle de Jésus, cette même parole d'Osée résonnera de nouveau dans son texte, dans la bouche du même maître. Quiconque le lit ensuite ne peut s'empêcher de penser à ce repas.
Voilà où naît la question qui va l'accompagner le reste de la vie. Recommencer, il l'a déjà fait ce matin. Mais peut-on recommencer sans renier d'où l'on vient? Comment marche-t-on derrière un maître en portant le nom avec lequel tout un peuple vous désignait? Le repas se termine; les lampes s'éteignent une à une; les invités retournent demain à leurs balances. Et lui sort de sa maison derrière Jésus, vers un petit groupe que le maître est sur le point de choisir, un à un, chacun appelé par son nom.
Le nom qui demeure
Ils sont douze. Vers l'an 29, quelque part en Galilée, Jésus les réunit et les met à part du reste de ceux qui le suivent: un petit groupe, chacun appelé par son nom, pour être avec lui et être envoyés après. L'Église les appellera désormais les Douze. Plusieurs sont pêcheurs, des hommes de filet et de barque; il y a une paire de frères; il y en a un dont on sait à peine plus que le nom. Et parmi eux, l'homme de la table.
Les quatre listes du Nouveau Testament le nomment. Mais une seule lui ajoute quelque chose. Quand lui-même, bien des années après, mettra par écrit son Évangile et arrivera à la liste des compagnons, il ne s'appellera pas Matthieu tout simplement. Il écrira: «Thomas et Matthieu le publicain.» Marc et Luc le placent avant Thomas et ne disent pas son métier. Lui se place après, et il garde le surnom. Le seul à garder le mot dont tout un peuple le désignait, c'est celui qui le portait. Ceux qui ont lu ces lignes après l'ont compris comme de l'humilité: il n'efface pas le vieux nom, il le signe.
La vie qui commence n'a guère de rapport avec l'ancienne. Des chemins de terre entre les villages, des nuits à la belle étoile ou dans des maisons qui ne sont pas les leurs, à manger quand il y en a. La belle tunique reste à Capharnaüm; maintenant c'est de la laine sans teinture, usée aux bords, serrée par une corde. Et dans cette corde, rien. Jésus envoie les siens sans or, ni argent, ni bourse, et celui qui administrait les péages marche sans une pièce. Il dort à côté d'hommes qui avant changeaient de chemin en le voyant venir. Maintenant ils partagent le pain et la poussière, et Pierre, le pêcheur dont la maison était à quelques pas de sa table, est son frère.
De l'année suivante, l'an 30, les Évangiles ne racontent rien de particulier sur lui. Les récits de la Passion ne le mentionnent pas: il vit, comme les autres, le vendredi et le samedi où tout semblait terminé, sans que son nom n'apparaisse dans aucune ligne. Et puis, quand le Ressuscité convoque les siens sur une montagne de Galilée, il est l'un des Onze qui montent. Là, sur la terre où il a été appelé, il entend l'ordre qui ouvre le monde:
«Allez! De toutes les nations faites des disciples.»
Toutes les nations. Pour un homme qui a passé sa vie à prélever des taxes sur des étrangers à la frontière d'une tétrarchie, ces paroles devaient sonner d'une manière particulière. Ce qui a été son métier, traiter avec des gentils et compter en plusieurs monnaies, était maintenant la carte d'une mission.
Ils retournent à Jérusalem, dans une salle haute — la même, selon le souvenir transmis, que celle du dernier repas. Là les Onze attendent avec Marie, la mère de Jésus, et avec quelques-uns de ses frères, persévérant dans la prière. Les Actes des Apôtres donnent la liste à nouveau, et le voilà: Matthieu, sans surnom, parmi ceux qui attendent l'Esprit promis. Des jours après vient la Pentecôte, et l'Église sort dans la rue.
Ceux qui vinrent après se souvenaient qu'il était resté d'abord parmi les siens, prêchant en Judée et ses alentours, à des Juifs comme lui, avant de partir vers d'autres peuples. De ces années-là, il ne reste aucune trace. Dans les Évangiles, il ne dit pas une seule parole. Et pourtant il porte en lui quelque chose qu'aucun des autres ne porte de la même façon: le souvenir exact d'avoir été regardé différemment, assis derrière une table, et de tout ce qu'il a entendu depuis le jour où il s'est levé.
Que fait un homme de chiffres quand il n'y a plus de chiffres à tenir? Il lui reste les mains, et l'habitude de noter. Il lui reste une mémoire que d'autres, toujours plus éloignés de Galilée, commencent à lui demander. Et une mémoire comme celle-là, tôt ou tard, demande à être écrite.
La plume et la mémoire
Une lampe de terre cuite avec la mèche courte. Une tablette appuyée sur les genoux. Un rouleau de papyrus qui se remplit de haut en bas, colonne après colonne. La main qui tient le calame a les doigts noircis par l'encre de suie, et sur le côté interne du doigt du milieu, un cal ancien qui ne vient ni des filets ni de la charrue. C'est le cal de celui qui a noté pendant des années des chiffres qui n'étaient pas les siens. Maintenant il note autre chose.
La mémoire de l'Église ancienne soutient que le premier Évangile est sorti de cette main. Où et quand exactement, personne ne l'a laissé écrit. L'hypothèse la plus largement admise le situe entre les années 50 et 70, dans la région d'Antioche, en Syrie. Là vivaient ensemble des Juifs qui croyaient en Jésus et des non-Juifs récemment venus à la foi. Il aurait alors cinquante, soixante ans. Les cheveux lui ont blanchi aux tempes et se sont clairsemés à la couronne; la barbe, poivre et sel. Il plisse les yeux pour voir la ligne. Et il écrit comme il a toujours écrit: avec ordre.
Car ce qui frappe d'abord dans son livre, c'est l'ordre. Il commence par une liste de noms, une généalogie: génération après génération depuis Abraham jusqu'à Jésus, en passant par le roi David. Un homme de registres qui ouvre par un registre. Ensuite il réunit l'enseignement de Jésus en cinq grands discours, comme un homme qui met de l'ordre dans des colonnes: le sermon sur la montagne, avec les Béatitudes et le Notre Père que l'Église récite chaque jour dans cette forme, la sienne; l'envoi des disciples; les paraboles du Royaume. Puis, la vie de la communauté; et la fin des temps. Et encore et encore, la même formule: cela s'est accompli pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète. Son Évangile est un pont. D'un côté, les promesses faites à Israël; de l'autre, le Messie qui les accomplit. C'est pourquoi c'est le livre qui ouvre le Nouveau Testament.
Dès la première page il nomme Jésus avec une parole du prophète Isaïe: «On lui donnera le nom d’Emmanuel», ce qui se traduit par «Dieu-avec-nous. Et au milieu du livre il garde une phrase que lui seul conserve, une que l'homme du poste de péage aurait pu entendre avec des oreilles différentes des autres. «Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos.»
La main qui séparait le bronze et l'argent sépare maintenant les paroles et les faits. L'appel ne lui a pas ôté le métier; il lui en a changé le maître. Ce qu'il a appris sous l'auvent — noter avec exactitude, ne perdre aucun chiffre, savoir dans quelle langue parlait chacun — devient le service le plus durable qu'un homme puisse rendre à la mémoire de Jésus-Christ.
Comment sait-on que c'est lui? Par une chaîne de voix. Vers l'an 120, à Hiérapolis, une ville d'Asie Mineure, un évêque appelé Papias recueillait ce que racontaient ceux qui avaient écouté les disciples du Seigneur. De lui vient la nouvelle la plus ancienne qu'on ait conservée: «Matthieu a ordonné les paroles dans la langue hébraïque, et chacun les a interprétées comme il a pu.» Les paroles: les dits du Seigneur. Vers l'an 180, à Lyon, Irénée le répète avec plus de détail: «Matthieu publia parmi les Hébreux, dans sa propre langue, une forme écrite de l'Évangile, tandis que Pierre et Paul évangélisaient à Rome.» Et en l'an 392, depuis Bethléem, Jérôme — l'homme qui a traduit toute la Bible en latin — dit encore la même chose: Matthieu, et un original hébreu.
Et voilà une question qui reste ouverte. Le texte que l'Église lit aujourd'hui est en grec, et il ne semble pas être une traduction. Depuis des siècles, on se demande s'il y a eu un premier écrit dans la langue des Juifs, perdu par la suite. Si «langue hébraïque» voulait dire l'araméen que Matthieu parlait à Capharnaüm. Ou si l'Évangile que nous conservons est né déjà en grec, appuyé sur Marc et sur une collection de paroles de Jésus. Aucune de ces réponses n'efface ce que l'Église ancienne a affirmé sans une seule voix contre: derrière ce livre se tient l'apôtre publicain. Sa mémoire, son ordre, son regard.
De sa manière de vivre durant ces années-là, il ne reste qu'un seul témoignage, transmise à Alexandrie à la fin du deuxième siècle: «Il se nourrissait de semences, de fruits secs et de légumes, sans viande.» Rien de plus. L'homme qui administrait l'argent d'un tétrarque a fini par vivre de ce qui tient dans une main.
Et le rouleau s'achève. La dernière ligne de son Évangile n'est pas la sienne: c'est celle de Jésus, sur la montagne de Galilée, face aux Onze. «Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde.» Après, l'auteur disparaît. Pas de signature, pas d'adieu, pas une parole sur lui-même en dehors de ce surnom dans la liste. Il raconte ce qu'il a vu et se tait sur ce qu'il a été.
Qu'est-ce qui reste d'une vie quand le nom se retire du récit et seule l'œuvre demeure? Dans son cas, il reste le livre avec lequel commence le Nouveau Testament, lu à haute voix dans la liturgie depuis vingt siècles. Il reste la prière que l'Église récite chaque jour avec ses paroles. Et il reste la question de ce qu'il a fait après avoir tracé la dernière lettre, enroulé le papyrus et éteint la lampe.
Le rouleau a commencé à voyager. Copié à la main, de communauté en communauté, il a atteint des endroits où personne n'avait vu le lac de Génésareth. Et l'homme aussi s'est mis en route, vers des terres où l'on perd la trace de sa vie sur la carte, et où la mémoire de l'Église dit que l'attendait la dernière conséquence de ce «Suis-moi».
Jusqu'aux confins: mission et martyre
Un vieillard marche sous un soleil qui n'est pas celui de Galilée. Les cheveux, blancs et longs jusqu'au cou, lui sortent d'un voile qui le protège de la lumière; la barbe lui descend jusqu'à la poitrine, blanche aussi. La tunique a perdu sa couleur, les sandales portent plusieurs reprises. Contre la poitrine, enveloppé dans du tissu, un rouleau. C'est la seule chose qu'il n'a pas lâchée.
Où il allait, personne ne l'a noté. Déjà au quatrième siècle, quand les chrétiens ont voulu suivre sa trace, les réponses ne correspondaient pas. Les uns disaient l'Éthiopie. D'autres, la Perse. D'autres encore, le pays des Parthes, à l'est de l'Empire; et il y en eut qui parlèrent de Macédoine, ou simplement de Syrie. Un témoignage plus ancien que tous les autres disait autre chose: qu'il avait d'abord annoncé Jésus-Christ parmi les Juifs, et en partant vers d'autres peuples il leur avait laissé son Évangile par écrit, pour que la parole reste là où lui ne pouvait plus rester. De la fin on sait encore moins. Une voix ancienne l'a compté parmi les apôtres qui ne sont pas morts de mort violente; une autre, celle que l'Occident a faite sienne, le compte parmi les martyrs. L'Église a gardé son livre. Son itinéraire lui a échappé des mains.
Des siècles plus tard, une histoire plus longue et plus détaillée a commencé à se raconter sur sa fin. Vers 1260, un livre de vies de saints que toute l'Europe a lu au Moyen Âge, la Légende dorée, l'a fixée à partir de récits plus anciens qui circulaient déjà sous son nom. Et cette histoire choisit l'Éthiopie.
Elle le place dans une ville appelée Nadaber. Là, deux magiciens, Zaroes et Arfaxat, terrorisaient la population avec deux dragons; le vieillard les apprivoise au nom du Christ, et la cour commence à l'écouter. Ensuite meurt le fils du roi Égippe. Et le vieillard le ramène à la vie. Le roi croit, la cour croit, et une princesse de cette cour, Iphigénie, consacre sa virginité à Jésus-Christ. L'apôtre la consacre, et la jeune fille reçoit le voile.
Égippe meurt. Hirtacus monte sur le trône, et Hirtacus veut Iphigénie pour épouse. Il demande à l'apôtre de bénir l'union. Et l'homme qui s'est levé de la table sans discuter dit maintenant, sans discuter, que non: la jeune fille est déjà promise, et non à un roi.
Le roi envoie un tueur. Il le trouve près de l'autel, en train de célébrer. Là, l'épée le frappe. Le vieillard tombe vers l'avant, le bras encore tendu sur la table.
Cette image porte des habits empruntés. L'autel de pierre, le calice, les ornements de celui qui célèbre sont ceux de la liturgie des siècles qui suivront, non pas ceux d'un Juif du premier siècle. Mais l'image est restée, parce qu'elle dit quelque chose de vrai sur lui. L'homme de la table des pièces de monnaie, l'hôte de la table du festin, meurt à la troisième table de sa vie, celle de l'autel, et il meurt pour la même raison qu'il a vécu: pour ne pas vendre ce qui appartenait à Jésus-Christ. C'est pourquoi, dans l'art qui vint après, il porte dans une main le livre et dans l'autre une épée, ou une hallebarde, et parfois la palme qu'on donne aux martyrs.
Ici, la vie s'achève, mais le corps ne disparaît pas. Avec la mort d'un apôtre commence le voyage de ses os: qui les a gardés, qui les a cherchés, qui les a portés de l'autre côté de la mer. Car la terre où repose aujourd'hui ce vieillard à la barbe blanche n'est pas en Éthiopie ni en Perse. Elle est dans le sud de l'Italie, près de la mer, dans une ville qui le considère comme l'un des siens depuis plus de mille ans.
Reliques, art et la ville qui le revendique
Une châsse de bois entre à Salerne, portée sur les épaules d'hommes armés. C'est le printemps de l'an 954. Devant marche Gisulf, prince de la ville, avec la moustache longue et tombante des Lombards et l'épée au ceinturon; derrière, tout le peuple. La mémoire salernitaine garde ainsi l'arrivée: les restes venaient de Velia, sur la côte du Cilento, un peu plus au sud, où un récit plus ancien disait qu'ils avaient été retrouvés en l'an 165. Comment ils ont traversé la mer depuis l'Éthiopie, ou depuis la Perse, jusqu'à cette rive, personne ne l'a écrit à temps. La ville n'a pas discuté le chemin: elle a reçu les os sous l'autel d'une église ancienne, Sainte-Marie-des-Anges. Ce même 6 mai — les Salernitains le répètent depuis — le corps a commencé à laisser sourdre un liquide clair. Ils l'ont appelé la manna, et ils ont dit la voir revenir chaque année, à la même date, pendant des siècles.
Plus d'un siècle après arrivent les Normands. Robert Guiscard prend Salerne et élève sur cette église une cathédrale. En mars 1081, devant lui et devant l'archevêque Alfano, les reliques descendent à la nouvelle crypte. Et en juillet 1084 la consacre un pape qui n'était pas venu pour consacrer quoi que ce soit: Grégoire VII, expulsé de Rome, réfugié dans la ville, qui mourra là l'année suivante et restera enterré dans le même temple. Depuis lors le pape réformateur et le publicain de Capharnaüm partagent un toit.
Aujourd'hui on descend à la crypte par un escalier et la lumière change. C'est un espace bas et large, revêtu de marbres de couleurs enchâssés les uns dans les autres, avec les voûtes couvertes de stucs dorés et des dizaines de peintures: des scènes de l'Évangile qu'il a écrit, et des faveurs que la ville lui attribue, comme la tempête qui, selon ce qu'on raconte ici, a dispersé une flotte ennemie. Le lieu a pris cet aspect au début du dix-septième siècle, quand Domenico Fontana et son fils ont refait tout le lieu autour d'un seul point. Le centre. Là, la tombe se trouve à deux mètres sous le sol. Au-dessus, un autel avec un grand baldaquin; autour, une balustrade et quatre grands candélabres de laiton. Et sur le sépulcre, depuis 1605, une statue de bronze de Michelangelo Naccherino qui a deux visages: de Matthieu, dos à dos, l'un tourné vers la ville et l'autre vers la mer. C'est un Matthieu en costume classique, imaginé, non pas le Juif galiléen du premier siècle. Mais le geste est exact. L'homme qui a passé des années à regarder ceux qui venaient par le chemin veille maintenant sur les deux entrées de Salerne.
Et Salerne répond. Chaque 20 septembre, à la tombée de la nuit, a lieu sur le sépulcre le rite de la collecte de la manna, près de la petite cellule où est conservée la boîte qui la recueillait. Le jour suivant, à six heures du soir, la ville sort dans la rue. Six images parcourent le centre historique aux épaules: saint Joseph, saint Grégoire VII, saint Antoine, saint Fortunat et saint Caïus, et fermant la file, porté par des porteurs vêtus de rouge, l'apôtre. À un moment du parcours on le tourne vers la mer, et il bénit l'eau. Il s'arrête devant la mairie et devant la caserne de la Guardia di Finanza, dont les agents perçoivent aujourd'hui les impôts et le tiennent pour patron. Dans les jours qui précèdent, sa relique visite l'hôpital de la ville, comme si elle allait voir un malade. À minuit, les feux d'artifice éclatent depuis une barge face à la mer, et le cortège — présidé cette année par Monseigneur Filippo Iannone — redescend vers le rivage.
Mais l'image que le monde entier a retenue n'est pas à Salerne. Elle est à Rome, dans une chapelle latérale de l'église Saint-Louis-des-Français. Entre 1599 et 1600 Caravage y a peint l'appel et le martyre de l'apôtre, et en 1602 il a ajouté, au-dessus de l'autel, l'évangéliste écrivant avec un ange qui lui dicte. Ce ne sont pas des reconstitutions: les hommes portent les vêtements de la Rome du peintre, avec des plumes et des pourpoints, dans une salle obscure. Et pourtant, La Vocation montre ce qui s'est joué. Un rayon de lumière traverse la pièce en diagonale, une main désigne, et à la table des pièces de monnaie un homme lève la tête sans savoir si c'est lui qu'on appelle. Huit cents ans avant, les moines d'Irlande l'avaient peint dans le Livre de Kells parmi l'or et les spirales, avec l'homme ailé à ses côtés, parce que son Évangile commence par la famille humaine du Christ. Chaque siècle l'a peint à sa manière. Tous l'ont reconnu pour la même chose: le livre, et la table.
En bas, la statue continue à regarder la ville et la mer. Ceux qui descendent la voir — pèlerins, comptables, douaniers en uniforme, gens de Salerne qui y viennent depuis l'enfance — passent près d'un homme que son propre peuple ne voulait pas à sa table. Pourquoi, vingt siècles après, une ville entière ferme-t-elle ses rues pour marcher derrière l'homme de la table des impôts?
La réponse n'est pas dans le bronze. Elle est à Capharnaüm, à la table d'où il s'est levé.
La table où tout recommence
L'aube se lève sur le lac. Sous l'auvent, la table est restée comme elle était: la balance immobile, les pièces en deux tas, un chiffre à demi écrit dans la cire. Les marchands qui arrivent ce matin-là par le chemin trouvent le poste sans personne derrière, et une traînée de poussière qui s'éloigne vers le village.
Trois tables tiennent cette vie. Celle des pièces de monnaie, où on le regardait avec méfiance. Celle de sa maison, peu après, avec le pain rompu entre d'anciens collègues et Jésus allongé au milieu. Et celle que la mémoire la plus lointaine lui a réservée pour la fin: un autel en terre étrangère, et une épée. À chacune, quelqu'un le regardait de dehors: avec mépris, avec scandale, avec une arme à la main.
Qu'est-ce qui peut faire qu'on abandonne la sécurité de sa table et son passé pour une seule parole? Sa vie répond sans discours. Il n'y a pas eu d'argument, ni de promesse, ni de délai. Il y a eu quelqu'un qui a passé et l'a regardé sans consulter le dossier. Des siècles après, un moine du nord de l'Angleterre l'a résumé en deux mots latins qu'un pape porterait sur son blason:
«miserando atque eligendo»: «Il l'a regardé avec miséricorde et l'a choisi, et lui a dit: Suis-moi».
Nous aussi, nous portons un compte ouvert sur une table quelconque: le bureau où le travail peut s'écrouler un matin quelconque avec un appel, le couloir d'un hôpital, le message auquel on continue sans répondre. Que ferions-nous si, au milieu de cette somme, quelqu'un nous appelait par notre nom sans nous demander d'explications?
Il s'est levé et n'a plus parlé dans tout l'Évangile: il a laissé sa voix être le livre que l'Église continue de lire tous les trois ans et prie chaque jour dans le Notre Père, jusqu'à la dernière ligne qu'il a entendue de Jésus ressuscité sur une montagne de Galilée: «Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde».
À Salerne, le bronze regarde la ville et la mer. À Rome, une main désigne dans l'obscurité. Mais tout revient à la rive du lac, à une somme que personne n'a terminée. Ce matin-là, à Capharnaüm, la miséricorde s'est assise à la table d'un publicain, et elle ne s'est plus jamais levée de table.
Saint Matthieu, apôtre et évangéliste, appelé de la table des impôts à la table du Seigneur, priez pour nous.





