Luc, l'évangéliste, a voyagé pendant des années aux côtés de Paul et a raconté ces voyages dans un livre. Mais dans ce livre, il n'écrit jamais son nom. Il se laisse deviner par un seul mot.
Cela se passe la nuit, à Troas, un port sur la côte d'Asie. Paul, l'apôtre qui portait l'Évangile de ville en ville, voit en vision un homme de Macédoine qui le supplie de traverser la mer et de venir en aide aux gens de son pays. Jusque-là, celui qui raconte les voyages n'y apparaît pas. À la phrase suivante, il entre dans le récit, et le mot qu'il écrit, c'est nous.
Ce mot conduira Luc au bord d'une rivière de Macédoine, à travers quatorze nuits de tempête sans voir le ciel, jusqu'à la dernière prison de Paul, à Rome. Et là, quand les autres seront partis, c'est Paul, et non Luc, qui dira qui est resté à ses côtés.
Nous avons tenté
Ce mot naît au cours d'un voyage qui n'a plus de route. Vers l'an 51, Paul parcourt l'intérieur de l'Asie Mineure avec Silas et Timothée, un jeune homme qu'il vient de prendre avec lui. Ils veulent annoncer le Christ dans la province romaine qu'on appelait l'Asie, et l'Esprit Saint les en empêche. Ils obliquent vers le nord, et l'Esprit ne les laisse pas davantage passer.
Leurs deux routes fermées, ils descendent jusqu'à la côte et arrivent à Troas, un port ouvert sur la mer. Devant eux, il n'y a plus de terre. Ce qui arrive après la vision de l'homme de Macédoine est raconté par quelqu'un qui se trouve au port avec eux. «Aussitôt, nous avons tenté de passer en Macédoine, convaincus que Dieu nous avait appelés à y annoncer la Bonne Nouvelle.»
Il écrit nous avons tenté, au pluriel. La vision, c'est Paul qui l'a eue, mais la décision de traverser la mer, ils la prennent tous ensemble.
Cette voix est celle de Luc. La mémoire la plus ancienne de l'Église le fait naître à Antioche, la grande ville de Syrie, et lui donne le métier de médecin. La liturgie de sa fête ajoute qu'il est né dans une famille païenne, de celles qui rendaient un culte aux dieux anciens, et qu'il a embrassé la foi. Comment il en est venu à croire, et qui lui a parlé du Christ pour la première fois, personne ne l'a raconté. Ce que l'on voit, c'est que, la première fois qu'on l'entend, il parle déjà comme quelqu'un que Dieu a appelé.
Dès les premiers siècles, l'Église reconnaît dans ce compagnon de Paul l'auteur du livre qui raconte ces voyages et de l'un des quatre Évangiles. Il n'était pas l'un des douze apôtres, et il n'a pas connu Jésus en personne.
Le voyage décidé, ils embarquent à Troas et font voile droit vers l'île de Samothrace. Le lendemain, ils touchent terre à Néapolis, et de là ils montent à Philippes, une colonie romaine, la première ville de cette partie de la Macédoine. Ils y restent quelques jours.
Un jour de sabbat, le jour du repos pour les Juifs, ils sortent par la porte de la ville jusqu'au bord de la rivière, où ils pensaient trouver un lieu de prière. Ils s'assoient et parlent aux femmes qui s'y sont rassemblées. L'une d'elles, Lydie, est marchande de pourpre, la teinture coûteuse des manteaux de luxe, et elle vient de la ville de Thyatire. Elle adorait déjà le Dieu d'Israël. Elle écoute Paul, et le Seigneur lui ouvre le cœur.
Lydie reçoit le baptême avec toute sa maison. Puis elle les prie, s'ils la tiennent vraiment pour une croyante fidèle au Seigneur, de venir demeurer chez elle, et elle insiste tant qu'ils ne peuvent pas lui dire non. Parmi les hôtes de cette maison, il y a Luc.
Paul et nous
Un jour, alors qu'ils se rendent au lieu de prière, une jeune fille se met à les suivre en criant. C'est une esclave possédée par un esprit de divination, et ses maîtres tirent beaucoup d'argent de ses prédictions. Pendant des jours, elle marche derrière Paul et les siens, ceux que Luc appelle encore nous, en criant dans la rue que ces hommes sont les serviteurs du Dieu Très-Haut et qu'ils annoncent le chemin du salut.
Paul le supporte, jusqu'au moment où, excédé, il se retourne. Il s'adresse à l'esprit et lui ordonne, au nom de Jésus-Christ, de sortir de la jeune fille. L'esprit sort à l'instant même.
Avec l'esprit s'en va aussi le profit, et les maîtres le comprennent aussitôt. Ils se saisissent de Paul et de Silas, d'eux deux seulement, et les traînent devant les magistrats de la colonie, qui marchent escortés de gardes portant des faisceaux de verges. Ils les accusent d'être des Juifs qui troublent la ville avec des coutumes que des Romains ne peuvent pas accepter. Les magistrats les font dépouiller de leurs vêtements et battre de verges, puis les font jeter dans le cachot du fond, les pieds pris dans des entraves, une pièce de bois percée de trous qui empêche de bouger.
Vers minuit, dans l'obscurité, Paul et Silas prient et chantent des hymnes à Dieu. Un tremblement de terre secoue la prison et en ouvre les portes. Le geôlier croit que les prisonniers se sont enfuis et s'apprête à se donner la mort, et Paul lui crie de ne se faire aucun mal, qu'ils sont tous là.
Le geôlier leur demande ce qu'il doit faire pour être sauvé. Il lave leurs plaies, reçoit le baptême avec toute sa famille et les fait asseoir à sa table. Le lendemain, Paul fait savoir que Silas et lui sont des citoyens romains, qu'on n'avait pas le droit de battre de verges sans jugement, et il exige que les magistrats viennent en personne les faire sortir. À leur sortie, ils passent chez Lydie, encouragent les nouveaux chrétiens et quittent la ville.
Depuis qu'on a emmené Paul et Silas, celui qui raconte tout cela a cessé de dire nous. Peut-être Luc est-il resté à Philippes pour continuer à annoncer l'Évangile. C'est ce que supposent les spécialistes, car lui ne le raconte pas.
La voix qui s'est tue à Philippes se fait entendre de nouveau à Philippes. Quelques années ont passé. Une fois finie la fête des Pains sans levain, la semaine de la Pâque juive, Luc se remet à écrire nous, et il embarque de là avec Paul.
En cinq jours, ils arrivent à Troas, le port même de ce premier appel. Le premier jour de la semaine, le dimanche, ils se réunissent dans une chambre haute pour rompre le pain, la messe de ces premiers chrétiens. La salle est pleine de lampes. Paul, qui doit partir le lendemain, s'adresse à l'assemblée et prolonge son discours jusqu'à minuit.
Ce qui arrive alors, Luc l'a vu. Un jeune garçon nommé Eutyque est assis sur le rebord de la fenêtre, et il s'endort peu à peu pendant que Paul parle. Vaincu par le sommeil, il tombe du troisième étage. Quand on le relève, il est mort.
Paul descend, se penche sur lui et le prend dans ses bras. Puis il dit à tous «Ne vous troublez pas, car il est vivant.» Il remonte, rompt le pain, mange et continue de leur parler jusqu'à l'aube. On ramène le garçon chez lui, vivant, et tous en sont grandement réconfortés.
Aux premières lueurs, Paul se met en route.
Que la volonté du Seigneur soit faite
Pendant ce voyage, Paul est pressé. Il veut être à Jérusalem pour la Pentecôte, la grande fête juive, et il ne s'arrête donc pas à Éphèse. Depuis le port de Milet, il fait appeler les anciens de cette Église, les responsables de la communauté, et ceux-ci descendent jusqu'à la côte.
Paul leur rappelle qu'il a servi le Seigneur en toute humilité et avec bien des larmes, et qu'il a gagné son pain de ses propres mains. À présent, il va à Jérusalem comme enchaîné par l'Esprit, sans savoir ce qui l'y attend. De ville en ville, l'Esprit Saint l'avertit que des chaînes et des épreuves l'attendent. Il leur dit qu'ils ne le reverront plus, et il les remet entre les mains du Seigneur.
Avant de terminer, il leur rappelle ce qu'a dit le Seigneur Jésus «Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.» Luc entend cette parole dans ce port et la consigne par écrit, comme il consignera d'autres paroles de Jésus que lui rapporteront les témoins.
Puis Paul se met à genoux et prie avec eux tous. Tous pleurent. Ils se jettent à son cou et l'embrassent, affligés surtout de ne plus jamais revoir son visage. Ensuite, ils l'accompagnent jusqu'au bateau.
Le vent les porte rapidement de port en port, puis, sur un autre bateau, jusqu'à Tyr, sur la côte de Phénicie. Ils y passent une semaine avec les chrétiens de la ville. Poussés par l'Esprit, ceux-ci disent à Paul de ne pas monter à Jérusalem.
Au moment de les laisser partir, la communauté tout entière, avec les femmes et les enfants, se met à genoux avec eux sur la plage pour prier.
À Césarée, l'avertissement cesse d'être une simple parole. Le groupe loge chez un chrétien de l'endroit, et ils y passent de nombreux jours. Un prophète descend de Judée, Agabus. Il entre, prend la ceinture de Paul et s'en lie les pieds et les mains. Il dit que l'Esprit Saint annonce qu'à Jérusalem on liera ainsi le propriétaire de cette ceinture et qu'on le livrera aux païens.
Alors tous, les chrétiens de Césarée comme ceux qui voyagent avec lui, Luc parmi eux, supplient Paul en pleurant de ne pas monter.
Paul les regarde et leur dit «Pourquoi pleurez-vous ainsi et me brisez-vous le cœur?» Il est prêt à être enchaîné, et même à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus.
Comme ils ne parviennent plus à le convaincre, ils cessent d'insister et disent la seule chose qui reste à dire «Que la volonté du Seigneur soit faite.»
Quelques jours plus tard, les préparatifs terminés, ils montent avec lui à Jérusalem.
À Jérusalem, les chrétiens les accueillent avec joie. Le lendemain, Paul se rend avec Luc et les autres chez les responsables de cette Église, tous réunis dans une maison. Il leur raconte ce que Dieu a fait parmi les païens, et eux rendent gloire à Dieu en l'écoutant. Là, Luc cesse une nouvelle fois de dire nous.
Quelques jours plus tard, au Temple, des Juifs venus d'Asie reconnaissent Paul. Ils ameutent la foule et l'accusent d'avoir fait entrer des païens dans l'enceinte sacrée. On le traîne dehors et on le frappe, jusqu'à l'arrivée du tribun, le chef de la garnison romaine, avec ses soldats. Le tribun le fait lier de deux chaînes, comme Agabus l'avait annoncé avec la ceinture, et ordonne de le conduire à la forteresse, tandis que la foule crie qu'on le mette à mort.
En haut de l'escalier, Paul demande la permission de parler. Un grand silence se fait, et il leur parle en hébreu, les chaînes aux poignets.
Ni le soleil ni les étoiles
Paul est toujours enchaîné. Il passe deux ans prisonnier à Césarée, la ville où Agabus l'avait averti avec la ceinture, et il finit par demander à être jugé par César, l'empereur de Rome. Vers l'an 60, dans le port de cette même ville, la voix de Luc, muette depuis Jérusalem, se remet à dire nous, et l'on décide qu'ils embarqueront pour l'Italie. Luc monte à bord aux côtés de Paul.
Paul et d'autres prisonniers sont confiés à un centurion nommé Julius, un officier romain qui commande cent soldats. Avec Luc voyage aussi Aristarque, un Macédonien de Thessalonique. À Sidon, la première escale, Julius traite Paul avec humanité et lui permet d'aller voir ses amis.
À partir de là, les vents sont contraires. Plus loin, ils passent sur un bateau d'Alexandrie qui fait route vers l'Italie, et ils avancent à grand-peine jusqu'à un endroit de Crète appelé Bons-Ports. Le jeûne des Juifs, le jour du Grand Pardon, est déjà passé quand commencent les tempêtes, et la navigation est devenue dangereuse. Paul prévient que le voyage causera des dommages à la cargaison, au bateau et aussi aux vies humaines. Mais ce port ne convient pas pour passer l'hiver, et le centurion se fie davantage au pilote et à l'armateur. Ils décident de partir.
À peine ont-ils levé l'ancre que l'Euraquilon, un vent violent du nord-est, s'abat sur eux. Le bateau ne peut pas lui tenir tête, et on le laisse aller à la dérive. Les marins passent des cordages sous la coque pour qu'elle ne s'ouvre pas. Puis ils jettent une partie de la cargaison à la mer, et ensuite, de leurs propres mains, les agrès du bateau.
Les jours passent sans qu'on voie le soleil. Les nuits passent sans étoiles. La tempête ne faiblit pas. À bord, Luc et ses compagnons perdent eux aussi tout espoir d'être sauvés.
Depuis longtemps, personne ne mange plus. Alors Paul se tient debout au milieu de tous. Il leur raconte qu'un ange du Dieu auquel il appartient et qu'il sert s'est présenté à lui. L'ange lui a dit de ne pas craindre, qu'il doit comparaître devant César, et que Dieu lui accorde la vie de tous ceux qui naviguent avec lui.
Arrive ainsi la quatorzième nuit. Les marins jettent la sonde, une corde lestée d'un poids pour mesurer le fond, et trouvent vingt brasses, chacune de la longueur de deux bras écartés. Un peu plus loin, quinze. La terre est proche. Ils jettent quatre ancres à la poupe et attendent que vienne le jour.
Quelques marins tentent alors de s'enfuir dans la chaloupe. Paul s'en aperçoit et avertit le centurion et les soldats que, si ces hommes ne restent pas à bord, personne ne pourra être sauvé. Les soldats coupent les cordes et laissent la chaloupe tomber à la mer.
À l'aube, Paul les supplie tous de manger. Voilà quatorze jours qu'ils attendent sans presque rien avaler. Il leur assure qu'aucun d'eux ne perdra un seul cheveu de sa tête.
Il prend du pain. Il rend grâce à Dieu devant tous. Il le rompt, et il commence à manger.
C'est le geste de la salle pleine de lampes à Troas, maintenant sur le pont d'un bateau perdu. Tous reprennent courage et mangent à leur tour. Ils sont deux cent soixante-seize.
Une fois rassasiés, ils jettent à la mer le blé que transportait le bateau, pour l'alléger. Au jour, ils aperçoivent une baie bordée d'une plage et essaient d'y mener le bateau. Mais ils s'échouent. La proue reste enfoncée dans le fond, et la poupe se disloque sous les coups des vagues.
Les soldats veulent tuer les prisonniers pour qu'aucun ne s'échappe. Le centurion Julius les en empêche, parce qu'il veut sauver Paul. Les uns à la nage, les autres accrochés à des planches du bateau, tous parviennent à terre.
Pas un seul des deux cent soixante-seize n'a péri. L'île s'appelle Malte.
Le médecin bien-aimé
De ceux qui sont sortis vivants de la mer, deux suivent Paul jusqu'à Rome, Aristarque, le Macédonien, et Luc. Dans la capitale de l'empire, Paul attend son procès sous bonne garde pendant deux années encore, et Luc est souvent à ses côtés.
Du fond de cette captivité, Paul écrit à des communautés lointaines, et à la fin de chaque lettre il laisse ceux qui l'entourent ajouter leurs salutations. C'est là qu'apparaît enfin le nom de l'homme qui, dans son propre livre, n'a jamais dit qui il était.
Aux chrétiens de Colosses, une ville d'Asie Mineure, Paul envoie les salutations de Luc, le médecin bien-aimé, et aussi de Démas, un autre de ses compagnons.
Ce sont deux mots, médecin et bien-aimé, glissés en passant, à la fin d'une lettre. L'un dit le métier de ce compagnon. L'autre, ce qu'il était pour le prisonnier qui l'écrit.
C'est en raison du premier de ces mots que l'Église invoque aujourd'hui Luc comme saint patron des médecins et de tous ceux qui soignent les malades. Au Brésil, le jour de sa fête, on célèbre des messes pour eux.
Dans cette même captivité romaine, une autre lettre se termine de la même manière. Elle est adressée à un seul homme, un ami de Paul. Marc, Aristarque, Démas et Luc lui envoient leurs salutations, eux que Paul appelle ses compagnons de travail, ceux qui œuvrent avec lui pour l'Évangile.
Luc est nommé tout près de Marc, l'homme qui donne son nom à un autre des quatre Évangiles.
Ce sont quatre compagnons autour d'un prisonnier, et Paul les nomme un à un.
Seul Luc est avec moi
Dans les lettres de cette première captivité, Démas envoyait ses salutations aux côtés de Luc. Plus tard, au temps de l'empereur Néron, Paul est de nouveau prisonnier à Rome, et cette prison sera la dernière. De là, il écrit à Timothée, le jeune homme qui marchait avec lui quand le nous est apparu à Troas.
Paul fait le bilan de sa vie. Il dit à Timothée qu'il a mené le bon combat et qu'il a achevé sa course. Puis il lui demande de venir le voir au plus vite, et il lui raconte qui est parti et qui est resté avec lui.
La liste est courte.
Démas a abandonné Paul, par amour du monde présent. Crescens est parti pour la Galatie. Tite s'en est allé en Dalmatie.
Et alors Paul écrit une phrase, toute seule.
«Seul Luc est avec moi.»
Le mot né cette nuit-là à Troas arrive jusque dans cette prison de Rome. Pendant des années, le compagnon a raconté l'histoire sans dire qui il était, caché dans un nous qui passait par la rivière, par la salle aux lampes, par la maison de Césarée où tous ont pleuré et par le bateau à la dérive. À la fin, c'est Paul qui dit le nom de celui qui est resté.
Ainsi s'achève le chemin de Paul. Il meurt martyr à Rome, dans la ville même où l'on crucifie l'apôtre Pierre.
De cette dernière lettre reste la phrase sur le compagnon. Aujourd'hui encore, à la messe de la fête de saint Luc, l'Église la relit à voix haute, avec Démas, avec Crescens, avec Tite et avec le seul qui est resté.
Ce que Paul prêchait de ville en ville ne disparaît pas avec lui, pas plus que ce qu'ont raconté ceux qui avaient vu Jésus de leurs propres yeux, car l'homme resté aux côtés de Paul a tout mis par écrit.
Un exposé suivi
À la fin du deuxième siècle, à Lyon, en Gaule, l'évêque de la ville, Irénée, passe en revue les Évangiles que lisent les Églises et rend à chacun son origine. Du troisième, il dit que Luc, le compagnon de Paul, a mis dans un livre l'Évangile que Paul prêchait.
Ce livre commence comme une lettre. Il s'adresse à un homme nommé Théophile et, avant de rien raconter, il lui explique d'où vient tout ce qu'il va lire.
Il rappelle que beaucoup avaient déjà entrepris de mettre par écrit ce qui s'était passé, tel que l'ont transmis ceux qui l'ont vu depuis le commencement. Puis il parle de lui-même. «Il m'a paru bon, à moi aussi, après m'être informé soigneusement de tout depuis les origines, d'en écrire pour toi un exposé suivi, excellent Théophile, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.»
Dans ces pages, il y a des scènes qu'aucun autre Évangile ne rapporte. Le bon Samaritain. Le fils prodigue. Le mendiant Lazare de la parabole, couché à la porte du riche. La femme que tous montrent du doigt comme une pécheresse et qui, pardonnée, lave les pieds de Jésus. Ce sont des histoires de pauvres, de blessés et de gens qui reviennent. Viendra ensuite un second livre, les Actes des Apôtres, qui nomme de nouveau Théophile et où, un jour, apparaîtra le mot nous.
Ce compagnon qui n'a jamais vu Jésus est aussi celui qui raconte ce que personne d'autre ne raconte de la Mère de Jésus. L'annonce de l'ange à Marie. Son voyage pour rendre visite à Élisabeth. Son chant, où Dieu élève les humbles et comble de biens les affamés. La présentation de l'Enfant au Temple. Et l'angoisse de Marie et de Joseph quand ils perdent l'Enfant et le cherchent.
Le cœur de Lydie, que le Seigneur avait ouvert au bord de la rivière, revient dans ces pages comme celui d'une mère. Luc s'arrête deux fois sur le même geste, et il l'écrit ainsi.
«Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.»
Autour de Luc a grandi aussi un souvenir très cher. En Orient, on racontait depuis des temps très anciens que l'homme qui a écrit ces pages avait aussi peint le visage de la Mère de Dieu, l'Enfant dans les bras, sur un panneau de bois.
Dans la ville italienne de Bologne, les habitants racontent leur propre histoire de cette Vierge. Un ermite venu de Constantinople est monté sur la colline de la Guardia avec une image peinte sur du bois de cèdre, qui, d'après eux, était l'œuvre de Luc. L'image a été confiée à une femme de la ville, qui n'a eu de cesse de lui bâtir un sanctuaire tout en haut.
Des siècles plus tard est venu un temps de pluies et de famine. Les Bolonais ont descendu l'image en ville avec une grande dévotion. Le mauvais temps a cessé, le soleil est revenu, et ils y ont vu le signe que la Vierge avait prié pour eux.
Depuis, chaque année, la Madonna di San Luca, la Vierge de saint Luc, descend de sa colline en procession et reste une semaine parmi les siens. En raison de ce souvenir de Luc peintre de la Vierge, les artistes l'ont pour saint patron.
Un cercueil de plomb
Le livre de Luc passe d'une Église à l'autre, et toutes le lisent. De sa vie à lui, il reste beaucoup moins. Les chrétiens des premiers siècles se sont souvenus de sa vieillesse, mais pas tous de la même façon.
Les uns racontent qu'il ne s'est pas marié, qu'il a écrit son Évangile en Achaïe, en Grèce, et qu'il est mort à soixante-quatorze ans, rempli de l'Esprit Saint. D'autres disent qu'il a vécu jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, à Thèbes, une ville de Grèce, et certains ajoutent qu'il est mort martyr, même si personne ne le sait avec certitude. C'est de ce souvenir que vient le tombeau de pierre, un sarcophage antique que les chrétiens de Grèce vénèrent comme son premier sépulcre.
Mais ses ossements ne sont pas restés à Thèbes. Au quatrième siècle, on les a transportés à Constantinople, la nouvelle capitale de l'Empire, avec ceux de l'apôtre André, et on les a déposés dans la basilique des Saints-Apôtres. À la fin de ce même siècle, saint Jérôme, l'un des grands maîtres de l'Église ancienne, le consigne par écrit.
À un moment donné, ces ossements ont voyagé vers l'Occident, et la trace suivante apparaît sous terre. Au douzième siècle, dans le cimetière voisin de l'église Santa Giustina de Padoue, dans le nord de l'Italie, un cercueil de plomb est mis au jour. D'après le récit de la découverte, il porte gravés à l'extérieur des veaux et une double croix, et à l'intérieur, le nom de l'évangéliste. À ces signes, on le reconnaît comme le cercueil de Luc.
Plus d'un siècle plus tard, l'abbé du monastère de Santa Giustina fait faire pour ces restes une demeure digne d'eux, un tombeau de marbre. Quatre anges le soutiennent, et sur ses reliefs apparaissent la figure de Luc, des anges portant des flambeaux et des bœufs sculptés. Ce tombeau est toujours là aujourd'hui, dans la basilique, où les fidèles vénèrent l'évangéliste.
Ces veaux et ces bœufs viennent de très loin. Irénée, cet évêque de Lyon, avait donné à Luc un animal, le veau qu'on offrait en sacrifice au Temple de Jérusalem, parce que son Évangile commence par un prêtre, Zacharie. De là vient le bœuf qui l'accompagne dans les images, le taureau, comme beaucoup l'appellent.
En 1354, une demande arrive à Padoue de la part de l'empereur Charles IV, roi de Bohême. Pour la nouvelle cathédrale Saint-Guy, à Prague, sa ville natale, il veut le prestige d'une relique du temps des apôtres. Le crâne de Luc quitte Padoue et part vers le nord.
Le corps reste dans le tombeau de marbre, sans tête. Pendant plus de six siècles, la tête et le corps reposent dans deux pays différents, et à Thèbes, le tombeau de pierre reste vide.
Le soir où l'on ouvrit le tombeau
Des siècles plus tard, l'évêque orthodoxe de Thèbes souhaite déposer dans ce tombeau vide une petite relique de Luc, en signe d'amitié entre son Église et celle de Rome, et il écrit à Padoue pour la demander.
À Padoue, l'évêque catholique de la ville ordonne une reconnaissance officielle des reliques, l'examen que l'Église fait de restes vénérés, et il fait appel à quatorze experts. Ils travaillent sous la direction d'un médecin qui étudie le corps humain après la mort.
Dans la soirée du 17 septembre 1998, on soulève le couvercle du tombeau de marbre, qui n'avait pas été ouvert depuis près de cinq siècles. À l'intérieur se trouve le vieux cercueil de plomb, long de près de deux mètres, toujours scellé, et il contient le squelette sans tête, bien conservé, d'un homme mort âgé. Parmi les ossements, il y a quelques pièces de monnaie anciennes, dont l'une de l'an 299, et l'un des experts y voit le signe qu'autrefois, quelqu'un avait ouvert le cercueil puis l'avait refermé.
Restait la question laissée par le voyage de la tête. Le crâne de Prague et le corps de Padoue appartenaient-ils au même homme? On fait venir le crâne de Prague, on l'approche du squelette, et il s'ajuste à la première vertèbre du cou. La tête et le corps, séparés au temps de l'empereur Charles IV, sont de nouveau réunis.
Les experts travaillent près de trois ans. Les ossements sont ceux d'un homme d'un mètre soixante-trois, avec l'arthrose que laissent les années. L'analyse au carbone 14, qui mesure l'âge des os, les situe entre la seconde moitié du premier siècle et le début du cinquième. L'ADN que l'on reçoit de sa mère indique une origine syrienne et non grecque, et Antioche, la ville que la mémoire ancienne lui donnait pour patrie, se trouvait en Syrie.
Dans le cercueil, il y a aussi une tablette de plomb, gravée en latin et en grec, copie d'une inscription plus ancienne.
On y lit «Ossa Lucae Evangelistae», les ossements de Luc l'évangéliste.
Au terme de l'étude, la commission conclut que pas un seul élément ne s'oppose à ce qu'il s'agisse du squelette de saint Luc l'évangéliste.
Les mêmes analyses concernent aussi Rome. Au sixième siècle, un ambassadeur du pape à Constantinople avait rapporté à Rome une tête vénérée comme celle de Luc. L'analyse au carbone 14 montre qu'elle est postérieure à Luc de plusieurs siècles. Elle ne peut pas être la sienne.
Et la lettre de Thèbes reçoit sa réponse. En l'an 2000, une côte du squelette de Padoue part pour la Grèce, jusqu'au sarcophage qui fut peut-être le premier tombeau de Luc. Elle quitte une basilique catholique et entre dans le tombeau que vénère une Église orthodoxe. Deux Églises qui ne sont pas encore unies se retrouvent, l'espace d'un instant, devant le même saint.
Un seul cœur et une seule âme
La première chose que Luc a racontée de l'Église dans son second livre se passe à Jérusalem. Une fois Jésus emporté au ciel, les onze apôtres reviennent du mont des Oliviers et montent dans la chambre haute d'une maison. Là, ils sont assidus à la prière, tous ensemble, avec quelques femmes et avec Marie, la mère de Jésus.
Vient la Pentecôte, le jour où l'Esprit Saint descend sur eux. Ensuite, ceux qui ont reçu le baptême sont assidus à l'enseignement des apôtres, à la vie commune, aux prières et à la fraction du pain, le geste même que Paul refera des années plus tard, de nuit, à Troas. Ils rompent le pain dans leurs maisons avec allégresse et simplicité de cœur, et personne ne considère comme sien ce qu'il possède. Tout tient dans la phrase par laquelle Luc les décrit «La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme.»
Cette phrase résonne de nouveau chaque 18 octobre, le jour de la fête de Luc. À la messe de ce jour-là, devant le tombeau de marbre de Padoue ou dans n'importe quelle paroisse du monde, le prêtre étend les mains et s'adresse à Dieu par une prière ancienne, écrite en latin. Il rappelle à Dieu qu'il a choisi Luc pour révéler, par sa prédication et ses écrits, le mystère de son amour pour les pauvres. Puis il demande que ceux qui croient déjà en Dieu persévèrent avec un seul cœur et une seule âme, et que tous les peuples voient son salut.
Ce que Luc a raconté de ces maisons de Jérusalem, l'Église le demande aujourd'hui pour elle-même, avec les mêmes mots. Et le compagnon qui, dans le récit des voyages, ne s'est fait entendre que par le mot nous est nommé en toutes lettres dans la prière de l'Église tout entière.
Luc n'a jamais écrit son nom dans son livre, mais il était sur le bateau et, dans la dernière prison, auprès de celui qui souffrait.
Saint Luc, médecin bien-aimé, vous avez cherché les témoins et mis en ordre ce que Jésus a fait et enseigné. Vous êtes resté auprès de Paul sur le bateau à la dérive et dans sa dernière prison, quand les autres sont partis. Accompagnez aujourd'hui les malades, ceux qui les soignent et ceux qui sont restés seuls. Obtenez-nous un cœur qui garde la Parole comme Marie la gardait. Et demandez à Dieu que tous ceux qui croient en son Fils deviennent un seul cœur et une seule âme. Priez pour nous. Amen.





