Il brûle de fièvre. Et dans cette fièvre, il se voit traîné devant un tribunal. Quelqu'un lui demande qui il est.
«Chrétien», répond-il.
Et du siège du Juge s'élève la voix: «Tu mens; tu es cicéronien, tu n'es pas chrétien.»
Cicéron, le grand orateur de la Rome antique, était l'écrivain que cet homme aimait le plus. Il s'appelait Jérôme, et c'est lui-même qui a raconté ce rêve, des années plus tard.
Aujourd'hui, presque tout le monde le connaît pour autre chose. C'est le saint qui a traduit la Bible, le vieillard à qui les peintres mettent un lion aux pieds. Mais dans cette fièvre, il n'avait qu'un verdict planté dans le cœur, et toute une vie devant lui pour y répondre.
Comment celui qui préférait Cicéron en est-il venu à donner à l'Église la Bible dans sa propre langue, près de la crèche de Bethléem? Et d'où vient ce lion?
Un jeune provincial épris de Cicéron
Rome, au milieu du quatrième siècle. La capitale d'un empire qui se dit déjà chrétien voit arriver un jeune provincial. Il vient de Stridon, à la frontière entre la Dalmatie et la Pannonie, où il est né vers l'an trois cent quarante-cinq. Sa famille est chrétienne et aisée, et elle l'envoie à Rome étudier la rhétorique, l'art de bien parler et de bien écrire.
En classe, il découvre les classiques latins, et surtout Cicéron. Le rouleau de l'orateur ne quitte pas ses mains. Avec beaucoup de soin et beaucoup d'efforts, il se constitue peu à peu sa propre bibliothèque.
Il a aussi la Bible sous la main, mais pas en entier: les chrétiens de langue latine la lisent par morceaux, dans des traductions partielles faites à partir du grec. À côté de Cicéron, ces pages lui semblent frustes et pauvres de style. Et la grande ville lui offre en plus la vie du monde, avec ses plaisirs et son bruit.
Mais le dimanche, Rome lui montre autre chose. Avec d'autres garçons de son âge, il fait le tour des tombeaux des apôtres et des martyrs et descend dans les catacombes: des galeries creusées sous terre, où les morts sont ensevelis dans les parois, d'un côté comme de l'autre. Là-dessous, il n'y a presque pas de lumière. Et jusque dans cette obscurité, il s'en souviendra lui-même, un vers de Virgile, le poète de Rome, lui revient à l'esprit: «Partout l'horreur, et le silence même épouvante.»
Dans cette même Rome, déjà jeune adulte, il reçoit le baptême. Des années plus tard, écrivant au pape, il dira qu'il y a reçu «le vêtement du Christ». Mais son trésor reste sur les rayons de sa bibliothèque. Un jour, un juge le lui reprochera.
Ses études terminées, il part vers le nord, à Trèves, une ville impériale au bord de la Moselle. Là, il découvre pour la première fois quelque chose qui vient d'Orient: des hommes qui quittent tout pour vivre seuls au désert, voués à la prière.
De retour en Italie, à Aquilée, il rejoint un groupe de chrétiens fervents qui vivent en communauté. Il les appellera le «chœur de bienheureux», autrement dit une compagnie d'hommes heureux. Parmi eux se trouve Rufin, son ami de jeunesse. Ils partagent la foi et le désir de se donner tout entiers à Dieu.
Quand ce chœur se disperse, Jérôme fait ce qu'il avait vu à Trèves. Pour le Royaume des cieux, il le racontera lui-même, il quitte sa maison, ses parents, sa sœur, ses proches et, ce qui lui coûte le plus, la nourriture raffinée à laquelle il était habitué.
Il n'y a qu'une chose qu'il n'arrive pas à laisser: la bibliothèque qu'il avait rassemblée à Rome. Avec elle, il prend la route de l'Orient. Vers l'an trois cent soixante-quatorze, il passe par Antioche et poursuit son chemin, jusqu'à un désert de Syrie.
Le désert de Chalcis: des larmes aux pieds de Jésus
Ce désert s'appelle Chalcis. Ce ne sont que vallées profondes, monts escarpés et rochers que le soleil brûle dès le matin. Jérôme y vit en ermite, c'est-à-dire en moine qui vit seul, loin de tout.
Des années plus tard, il le racontera à une jeune fille de Rome sans rien s'épargner. Le jeûne ne lui a laissé que les os. Le sac rugueux qu'il porte sur lui lui déforme les membres. Sa peau a noirci sous le soleil et l'abandon, et son visage est pâle et froid. Et pourtant, dans cette solitude brûlée, son imagination le ramène aux plaisirs de Rome, au milieu des rondes de jeunes filles. Le corps est presque mort, mais le désir reste bien vivant.
Il pleure et gémit chaque jour. Il se jette aux pieds de Jésus, les arrose de ses larmes et les essuie de ses cheveux. Il se frappe la poitrine des nuits entières, jusqu'à ce que, sous le reproche du Seigneur, le calme revienne.
Il cherche les vallées les plus profondes et les rochers les plus âpres pour prier. Ces rochers sont son oratoire, son lieu de prière. Parfois, après bien des larmes, il lui semble être parmi les chœurs des anges, et il chante de joie. Il n'a pas honte d'avouer sa misère.
Les jeûnes ne suffisent pas à apaiser ses pensées. Alors il cherche un autre remède, et cela aussi, il le racontera lui-même: il demande à un frère, qui avait été juif avant de devenir chrétien, de lui enseigner l'hébreu, la langue dans laquelle a été écrite la plus grande partie de l'Ancien Testament.
Le jeune homme qui s'était nourri de l'éloquence de Cicéron réapprend les lettres depuis le début. Il doit prononcer des mots rudes et gutturaux. Que de fois il désespère, que de fois il abandonne, et, avide d'apprendre, il recommence! Bien plus tard, il en rendra grâce à Dieu: de cette semence semée dans l'amertume, dit-il, il récolte des fruits pleins de douceur.
Mais dans ces années de Syrie, une chose n'a pas changé: les livres de Rome sont toujours avec lui. Il avouera lui-même ce qu'il faisait. Il jeûnait pour pouvoir lire ensuite Cicéron. Après des nuits de veille et de larmes sur ses péchés, il reprenait en main Plaute, un auteur de comédies. Et quand il ouvrait les prophètes de la Bible, leur style lui paraissait fruste et le rebutait.
«Comme mes yeux aveugles ne voyaient pas la lumière, écrira-t-il, je pensais que la faute n'en était pas à mes yeux, mais au soleil.»
Au milieu d'un Carême, peut-être celui de l'an trois cent soixante-quinze, une fièvre s'abat sur ce corps affaibli et ne lui laisse que la peau et les os. On le croit mort. On prépare déjà ses funérailles. Son corps se refroidit peu à peu, et la vie ne bat plus que dans sa poitrine.
Soudain, il se sent emporté en esprit et traîné devant le tribunal du Juge: le tribunal du début de cette histoire. La lumière est si forte qu'il se jette à terre et n'ose pas lever les yeux. On lui demande qui il est; il répond qu'il est chrétien, et il s'entend répondre qu'il ment. Mais le Juge ne s'arrête pas là. Il ajoute une parole de l'Évangile: Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.»
Puis il ordonne qu'on le fouette. Et plus encore que les coups, c'est sa conscience qui le brûle. Il crie: «Aie pitié de moi, Seigneur, aie pitié de moi.» Ceux qui entourent le tribunal tombent à genoux et supplient le Juge de pardonner à sa jeunesse et de lui laisser le temps de se repentir.
Alors Jérôme fait un serment, en invoquant le nom de Dieu: «Seigneur, si jamais je possède des livres profanes, ou si je les lis, c'est que je t'ai renié.»
Et il revient à lui. Ceux qui le veillent le voient ouvrir des yeux si pleins de larmes que même les incrédules le croient. Il affirme que ce n'était pas un vain songe: il avait les épaules meurtries et il a senti les coups longtemps après son réveil.
Depuis lors, écrit-il, il a lu les livres de Dieu avec plus de passion qu'il n'en avait mis à lire les livres des hommes.
Rome, de nouveau: la mission du pape Damase
Il quitte le désert avec deux choses qui lui ont coûté cher: un serment et une langue nouvelle. À Antioche, il est ordonné prêtre.
Du désert, il avait déjà écrit au pape Damase, l'évêque de Rome. Dans une Église d'Orient déchirée en factions, il lui disait de quel côté il se tenait: «Celui qui est uni à la chaire de Pierre est des miens.» La chaire, c'est le siège d'où Pierre et ses successeurs guident l'Église.
En l'an trois cent quatre-vingt-deux, Jérôme revient à Rome, et ce pape, désormais âgé, se trouve devant lui. Il le prend comme secrétaire et conseiller. Et bientôt, il lui confie bien plus que la correspondance du pape: une nouvelle traduction latine de la Bible. Cette même Bible qui, lorsqu'il était étudiant, lui paraissait fruste.
Sur la colline de l'Aventin, chez Marcelle, une veuve de la noblesse, un groupe de femmes des grandes familles romaines le choisit pour maître dans l'Écriture. Parmi elles se trouvent Paule, veuve elle aussi, et sa fille Eustochium.
Elles ne se contentent pas de l'écouter. Elles apprennent le grec et l'hébreu. Paule et Eustochium en viennent à lire et à chanter les Psaumes dans la langue où ils ont été écrits. Les lettres que Jérôme épelait avec désespoir parmi les rochers de Syrie résonnent maintenant, chantées, dans une maison de Rome.
Eustochium décide de consacrer sa virginité à Dieu. Et Jérôme lui écrit une longue lettre sur la vie qu'elle a choisie. C'est à cette jeune fille qu'il raconte le désert et le tribunal de la fièvre. Dans la même lettre, il lui apprend à prier: «Si tu pries, tu parles à l'Époux; si tu lis, c'est lui qui te parle.» L'Époux, c'est le Christ.
Tout en enseignant, il accomplit la mission que lui a confiée le pape. En l'an trois cent quatre-vingt-quatre, il corrige le texte latin des quatre Évangiles et fait une première révision du psautier, le livre des Psaumes. Le jeune homme à qui la Bible semblait fruste passe désormais ses journées à en peser chaque mot. C'est là que commence le travail qui, avec les années, deviendra la Vulgate.
Dans le cercle de l'Aventin se trouve aussi Blésille, une autre fille de Paule. Devenue veuve à vingt ans, elle décide de se consacrer à Dieu. Quelques mois plus tard, Jérôme devra écrire à Paule une lettre que personne ne voudrait avoir à écrire.
Calomnies à Rome et une lettre écrite à bord
Blésille meurt peu de temps après s'être consacrée à Dieu. Jérôme écrit à Paule pour la consoler, et il avoue qu'il le fait en larmes: il se dit lui-même le père de Blésille selon l'esprit. Mais dans sa lettre, il rappelle aussi ce que l'on a entendu à l'enterrement.
Il a fallu emmener Paule, évanouie, hors du cortège. Et dans la foule couraient des murmures: c'est le jeûne qui a tué la jeune femme. Certains allaient plus loin: «Quand donc chasserons-nous de Rome ces détestables moines? Pourquoi ne pas les lapider, ou les jeter dans le Tibre?»
C'est pourquoi Jérôme demande à la mère quelque chose de plus difficile que de pleurer ensemble: modérer sa douleur. Un chagrin sans mesure donnerait à ces gens l'occasion qu'ils cherchent. Et l'homme qui guide ces femmes dans l'Écriture est au centre de tous les regards.
Tant que Damase est en vie, les critiques ont une limite. En décembre de l'an trois cent quatre-vingt-quatre, le vieux pape meurt.
Alors apparaît au grand jour tout ce que la plume de Jérôme avait blessé. Pendant des années, il a durement critiqué beaucoup de gens, et maintenant ces paroles se retournent contre lui. L'envie et l'incompréhension font le reste. Il racontera lui-même qu'on lui reprochait tout: «l'un s'en prenait à ma façon de marcher ou de rire».
L'accusation la plus grave vise son amitié avec Paule. Un homme l'accuse, puis se rétracte. Mais beaucoup de ceux qui l'avaient cru quand il mentait ne le croient plus quand il se dédit. La vie que Jérôme menait à Rome devient impossible, et on le pousse à partir.
Août trois cent quatre-vingt-cinq. Au port d'Ostie, près de l'embouchure du Tibre, un navire est sur le point de lever l'ancre. Jérôme est déjà à bord. Il écrit en toute hâte à Asella, l'une des femmes de l'Aventin, qui reste à Rome.
Il est accablé de douleur et de larmes. Il lui rappelle qu'avant de connaître Paule, presque tout Rome le jugeait digne d'être évêque. Et il lui dit qu'aucune autre dame de la ville n'a pu le dompter, sinon Paule, par sa pénitence.
L'homme dont la ville voulait faire un évêque la quitte en accusé.
Et pourtant, la lettre ne s'achève pas sur la vengeance. Jérôme rend grâce à Dieu d'être digne de la haine du monde. Puis il demande à Asella de prier pour lui, afin qu'il puisse arriver à Jérusalem, la ville où le Christ est mort et ressuscité.
Avec le quai d'Ostie s'éloignent le secrétaire du pape, le maître de l'Aventin et l'évêque qu'il aurait peut-être été. Ce qui part avec lui, sur ce navire, c'est la gratitude.
La même année, à Portus, l'autre port de Rome, Paule monte à son tour sur un navire en partance pour l'Orient.
Sur la rive restent ses enfants. Le petit Toxotius lui tend les mains depuis la terre ferme. Rufina, sa fille, pleure. Paule lève les yeux au ciel et surmonte son amour de mère par l'amour de Dieu.
Jérôme n'est pas sur cette rive. Des années plus tard, il racontera l'adieu geste par geste: les mains de l'enfant, les larmes de la fille, le regard de la mère levé vers le ciel.
En Orient, leurs chemins se rejoignent. Et le pèlerinage les conduit jusqu'à une petite ville de Judée appelée Bethléem.
Bethléem: la crèche et une maison pour les pèlerins
À Bethléem, Paule descend dans la grotte où le Christ est né. Jérôme est à ses côtés.
La grotte est petite, toute de roche. Paule regarde la crèche et affirme, devant Jérôme, qu'elle y voit l'Enfant avec les yeux de la foi. Elle voit les Mages. Elle voit l'étoile. Elle voit la Mère vierge et Joseph.
Puis elle éclate en sanglots. Et au milieu des larmes, la joie monte en elle. Elle aussi, s'écrie-t-elle, une pécheresse, a été jugée digne d'embrasser la crèche où le Seigneur enfant a pleuré, et de prier dans cette grotte.
Paule embrasse la crèche.
Jérôme a passé la moitié de sa vie au milieu des mots écrits. Dans cette grotte, la Parole de Dieu s'est faite chair et a pleuré comme un nouveau-né.
Il garde ce qu'il a entendu. Il le mettra par écrit bien plus tard, quand Paule ne pourra plus le raconter.
De là, ils continuent à parcourir la Terre sainte et poussent jusqu'en Égypte. Mais ils reviennent à Bethléem, et cette fois pour y rester. En l'an trois cent quatre-vingt-six, grâce aux biens de Paule, s'élèvent un monastère d'hommes, un autre de femmes et une hôtellerie pour les pèlerins qui viennent de partout vers les lieux du Christ.
Jérôme expliquera pourquoi ils ont voulu cette maison. Ils l'ont bâtie, écrit-il, «en pensant que Marie et Joseph n'avaient pas trouvé de lieu où loger».
L'homme qui s'est retrouvé sans place à Rome est désormais celui qui ouvre la porte.
Des siècles plus tard, les peintres lui donneront deux choses qu'il n'a jamais eues. La première est un manteau rouge de cardinal: par cette pourpre, ils voulaient dire qu'il avait servi auprès du pape, comme membre du clergé de Rome. Mais à son époque, cette pourpre n'existait pas encore.
La seconde, c'est le lion. Il est arrivé bien plus tard, avec une légende du Moyen Âge: un jour, un lion blessé à la patte entre dans le monastère de Bethléem; Jérôme fait soigner sa blessure, et l'animal, reconnaissant, reste vivre avec les moines. On racontait déjà cette histoire à propos d'un autre moine, et au fil des siècles elle est passée à Jérôme. Les peintres l'ont accueillie avec bonheur: un fauve apprivoisé aux côtés de l'homme des livres.
Ce qu'a vu dans cette maison un voyageur venu de Gaule, Postumien, qui a vécu quelques mois avec lui, ce n'est pas un lion. Il l'a raconté en quelques lignes: «Il est tout entier à la lecture, tout entier aux livres; il ne se repose ni le jour ni la nuit; toujours il lit ou écrit quelque chose.»
La Bible traduite de l'hébreu
C'est le même homme qui, étudiant, restait sous le charme d'une phrase de Cicéron. La passion des mots est intacte. Ce qui a changé, c'est le livre posé devant lui.
Vers l'an trois cent quatre-vingt-dix, il se lance dans la tâche la plus longue de sa vie. L'Ancien Testament que lisaient les chrétiens de langue latine venait du grec, de la version des Septante. Jérôme décide de remonter plus haut: le traduire directement de l'hébreu, cette langue rugueuse qu'il a eu tant de mal à apprendre au désert.
Il lui faudra une quinzaine d'années, jusqu'en quatre cent cinq.
Il a sous la main la grande œuvre d'Origène, un maître chrétien d'Alexandrie, qui disposait le texte hébreu en colonnes, à côté des traductions grecques, pour pouvoir les comparer. Ligne après ligne, il regarde une colonne, puis l'autre. Il pèse chaque mot. Il revient en arrière.
Dans ces premières années, il franchit un pas décisif. Il avait tenu la traduction grecque pour inspirée, et désormais il cesse de le faire. Pour lui, seul l'original est inspiré.
Ses règles sont simples et exigeantes. Il respecte jusqu'à l'ordre des mots, car dans l'Écriture, écrit-il, cet ordre «est un mystère». Et quand les manuscrits latins ou grecs ne concordent pas entre eux, il revient à la source: à l'hébreu ou au grec original.
Tout cela, il le fait en priant. Il demande à Dieu que sa traduction se fasse dans le même esprit que celui dans lequel les livres ont été écrits.
C'est ainsi qu'il répond, au fil des années, au juge de cette fièvre. Le talent pour la belle phrase, qui l'éloignait de l'Écriture, est maintenant à son service. Il ne veut plus que le texte sonne comme du Cicéron. Il veut qu'il dise ce que Dieu a voulu dire.
Au début, sa traduction ne fut pas bien reçue par tous. À Oea, une ville de la côte d'Afrique qui est aujourd'hui Tripoli, un évêque fait lire à l'église le livre de Jonas dans la nouvelle version. Il y a un passage que tous connaissent par cœur: la plante que Dieu fait pousser pour donner de l'ombre au prophète. Ils avaient toujours entendu «courge». Et voilà qu'ils entendent «lierre».
Le tumulte est tel que l'évêque manque de se retrouver sans fidèles, et il doit corriger le passage. C'est Augustin, le grand évêque d'Hippone, qui le raconte à Jérôme dans une lettre. Et Jérôme lui répond que l'hébreu ne dit pas courge: il nomme un arbuste aux grandes feuilles, qui pousse vite et tient debout tout seul.
Avec le temps, sa version devint un bien commun. C'est la Vulgate, la traduction latine qui finit par être le texte de toute l'Église d'Occident. Pendant des siècles, dans les monastères, les cathédrales et les paroisses, l'Écriture fut lue avec les mots qu'il avait pesés à Rome et à Bethléem.
Plus de mille ans plus tard, au seizième siècle, les évêques réunis au concile de Trente la déclarèrent «authentique»: la version latine que l'Église tenait pour fiable dans la lecture publique, la prédication et l'enseignement.
Ce qui l'animait durant ces années sans repos, face aux colonnes d'hébreu et de grec, il l'a dit lui-même dans sa phrase la plus souvent citée:
«Ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ.»
Mais la même plume qui servait la Parole savait aussi blesser. Parmi ceux qui finirent par s'opposer à lui se trouvait un ami du temps d'Aquilée: Rufin.
La plume qui blessait, le cœur qui pleurait
Entre les deux anciens amis s'est dressé Origène, le maître des colonnes. Il avait laissé une œuvre immense, et aussi des idées contestées. Jérôme l'avait traduit et s'en était servi dans son travail. Rufin, qui admirait Origène, a demandé à Jérôme de justifier l'usage qu'il en faisait.
Jérôme a répondu dans la hâte, avec des mots durs.
Les écrits ont fait l'aller-retour, et chaque réponse enflammait la suivante. Vers l'an quatre cent un, l'homme de Bethléem continuait de se défendre et d'attaquer, la plume à la main. Du «chœur de bienheureux» d'Aquilée, il ne restait entre eux qu'une querelle amère.
Ce ne fut pas la seule blessure ouverte par sa plume. Dans un livre contre un autre écrivain, il a parlé du mariage en termes méprisants, et dès son époque, des chrétiens le lui ont reproché.
Le pape François a reconnu sans détour les excès de Jérôme, un langage qui allait parfois jusqu'à la violence. Et il a rappelé, en même temps, ce que cet homme cherchait au fond: une paix du Christ, sans inimitiés.
En janvier de l'an quatre cent quatre, au milieu de ces batailles, Paule meurt. La femme qui, de ses biens, avait élevé la maison des pèlerins n'est plus à Bethléem.
Jérôme promet à Eustochium, la fille de Paule, une lettre pour dire qui était sa mère. Mais quand il prend la plume, il n'y arrive pas. Ses doigts se raidissent, sa main retombe, la force l'abandonne. Il doit la dicter. Il lui faut deux nuits.
Une fois la lettre achevée, il prévient lui-même que le style en est rude, sans élégance ni grâce. Cette maladresse, dit-il, témoigne de la douleur de celui qui écrit. Le jeune homme qui ne lâchait pas Cicéron ne cherche plus la belle phrase: dans ces pages, c'est la douleur qui commande.
Et dans cette lettre sont conservés l'enfant qui tendait les mains depuis le rivage de Portus et les larmes de joie devant la crèche. Ce que Paule a dit dans la grotte est parvenu jusqu'à nous parce que l'homme qui se tenait à ses côtés l'a dicté pour Eustochium.
C'est la même main qui avait blessé un ami. Pour Paule, cette main ne peut même plus tenir la plume.
Sur sa table, les prophètes attendent encore. Ceux-là mêmes qui, dans sa jeunesse, à côté de Cicéron, lui semblaient frustes.
Bethléem dans le cœur
Il y travaille quand arrive d'Occident une nouvelle terrible: Rome a été assiégée et prise. C'était la ville de sa jeunesse et de sa bibliothèque, celle qui lui avait confié la Bible latine et qui l'avait vu partir sous les calomnies.
Il l'écrit lui-même: «Ma voix s'étrangle dans ma gorge, et les sanglots me coupent la parole pendant que je dicte. La ville qui a conquis le monde entier a été conquise.»
Dans cette même lettre, il raconte ce qui est arrivé à Marcelle, la veuve de l'Aventin chez qui il enseignait l'Écriture. D'après ce qu'on lui a rapporté, des soldats entrent chez elle et lui réclament de l'or. Déjà âgée, elle leur montre sa pauvre robe: elle n'a rien caché. Ils ne la croient pas, et ils la frappent. Et elle, à leurs pieds, ne supplie que pour la jeune fille qui vit avec elle. Elle meurt quelques jours plus tard, dans les bras de cette jeune fille.
Le travail continua. Il acheva son commentaire d'Isaïe, puis se consacra à Ézéchiel. Ses dernières années furent pour Jérémie.
Mais sa plume lui réservait encore une dernière bataille. Déjà âgé, il avait écrit contre les disciples de Pélage, un moine qui comptait tant sur les forces de l'homme qu'il laissait peu de place à la grâce de Dieu. En l'an quatre cent seize, selon ce qui parvint aux oreilles d'Augustin, des partisans de Pélage attaquent les monastères de Bethléem. Ils frappent moines et moniales, tuent un diacre et mettent le feu aux maisons. Jérôme n'en réchappe que de justesse, réfugié dans une tour bien défendue.
Trois ans plus tard meurt Eustochium, la fille de Paule. Avec elle s'en va la dernière des deux femmes qui l'avaient suivi de Rome jusqu'à Bethléem. Il écrit lui-même à Augustin que la maladie et cette mort l'ont fait beaucoup souffrir.
Sur cette terre, il a laissé une phrase qui est presque son portrait: «Heureux celui qui porte Bethléem dans son cœur, et dans le cœur duquel le Christ naît chaque jour.»
Ce même pape, qui avait reconnu ses excès, racontait de lui une histoire, en précisant qu'elle était apocryphe. Jérôme y demande au Seigneur ce qu'il attend de lui.
«Tu ne m'as pas encore tout donné», entend-il.
Il énumère ce qu'il a déjà offert: ceci, et ceci, et ceci. Et le Seigneur lui répond: «Il manque une chose: donne-moi tes péchés, pour que j'aie la joie de les pardonner encore.»
Un 30 septembre, vers l'an quatre cent vingt, Jérôme meurt dans sa cellule, à côté de la grotte de la Nativité. Il meurt très âgé, au sein de la communauté qu'il avait fondée. On l'enterre dans une cavité creusée près de la grotte, auprès de Paule et d'Eustochium.
L'homme qui n'avait pas trouvé sa place à Rome quitte ce monde à quelques pas de l'endroit où Marie et Joseph n'avaient pas trouvé de place non plus. C'est là, sans un lieu pour l'accueillir, qu'était né le Christ.
La ville qui l'a vu partir garde aujourd'hui ce qui reste de lui. Ses restes sont conservés à Rome, dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, l'une des grandes églises dédiées à la Vierge.
À la fin du treizième siècle, le pape Boniface VIII ordonna que toute l'Église célèbre avec une solennité particulière la fête des quatre grands maîtres de l'Occident: Ambroise, Augustin, Grégoire et Jérôme. Il est Docteur de l'Église: un maître de la foi dont l'Église reconnaît l'enseignement comme sûr pour tous.
Chaque 30 septembre, l'Église entière célèbre sa mémoire et rappelle son amour vif et doux pour la sainte Écriture.
Cette mémoire ne reste pas enfermée dans les livres. En certains lieux, elle a ses rues, sa musique et ses fidèles à genoux.
Les fidèles de Masaya, au Nicaragua, l'appellent San Jerónimo Doctor, saint Jérôme Docteur. Chaque année, du vingt septembre au sept octobre, toute la ville est en fête pour lui.
Les promesantes, ceux qui viennent accomplir une promesse faite au saint, dansent au son des marimbas. Ils lui apportent des ex-voto, des offrandes en remerciement d'une grâce reçue, et ils habillent sa statue. Certains entrent à genoux dans l'église et récitent le chapelet devant les statues. Le 30, un torovenado sort dans la rue: une danse populaire qu'on ne voit que ce jour-là.
L'ermite qui arrosait de ses larmes les pieds de Jésus parmi les rochers de Syrie, tout un peuple l'accueille aujourd'hui à genoux.
Ce mot de «chrétien», qu'un juge avait refusé de croire en songe, il l'a tenu ensuite toute sa vie, page après page, jusqu'à mourir près de la crèche de Bethléem.
Seigneur Jésus-Christ, qui as voulu naître à Bethléem et nous parler dans ta Parole: tu as accueilli les larmes de saint Jérôme à tes pieds et changé son amour des mots en service de ton Écriture. Par son intercession, donne-nous un cœur qui ne se lasse pas de t'écouter dans le Livre saint, qui sache t'offrir aussi ses péchés et qui fasse place à celui qui n'en a pas, pour que tu naisses en nous chaque jour. Saint Jérôme, priez pour nous. Amen.





