Dans une forêt de Calabre, un vieux moine écrit à un ami de longue date, devenu un homme important à Reims, pour lui rappeler un jardin et une promesse faite à Dieu. Ce vieil homme, c'est saint Bruno de Cologne. Il avait été maître à Reims, et la ville l'avait voulu pour archevêque. Il a choisi le désert, la solitude de la montagne, et c'est de là que sont nés les chartreux. Depuis des siècles, on raconte qu'il y fut poussé par un mort qui s'était redressé en pleines funérailles, à Paris. Bruno a gardé une autre scène: trois amis qui promettent, «brûlant d'amour divin», de quitter ce qui passe pour ce qui est éternel. Tenir cette promesse lui a coûté une chaire, un siège archiépiscopal et, pour avoir obéi à un pape qui avait été son élève, la maison qu'il avait bâtie dans la neige.
Et cet ami? A-t-il tenu parole, lui aussi?
Le maître du cloître de Reims
Pendant une vingtaine d'années, la voix de ce vieil homme a rempli le cloître de la cathédrale de Reims. Sous les arcades, Maître Bruno, un clerc venu de Cologne, explique à voix haute les Psaumes et les lettres de saint Paul. Ses élèves l'écoutent dans l'une des écoles les plus prestigieuses de son temps. Parmi ces jeunes gens est assis un certain Eudes de Châtillon. Un jour, il sera pape.
Avec les années, on confie au maître une autre charge. Il devient chancelier de l'Église de Reims, et les actes de la cathédrale passent entre ses mains.
Ce cloître est au cœur de l'Église de France: Reims en est la grande métropole, et Bruno est l'un des soixante-douze chanoines de sa cathédrale. Il a une chaire de maître, une charge, une maison, des revenus et un nom respecté.
Mais l'Église de ces années-là combat la simonie, c'est-à-dire l'achat d'une charge d'Église contre de l'argent ou des faveurs.
Dans cette même ville, quand Bruno était étudiant, un pape a réuni un concile et déposé des évêques qui avaient acheté leur siège.
Désormais, la blessure est dans la maison même. Le siège de Reims tombe aux mains de Manassès de Gournay, que l'on accuse d'avoir acheté des consciences pour l'obtenir.
S'opposer à lui a un prix.
À la fin de 1076, plusieurs chanoines quittent Reims de leur plein gré. Ils savent qu'ils peuvent tout perdre. Parmi eux se trouvent Bruno et deux de ses amis, Raoul le Verd et Foulques, que tout le monde surnomme le Borgne. Hors de la ville, le comte de Roucy leur ouvre les portes de son château.
Des chanoines en exil ne peuvent pas grand-chose contre un archevêque. Mais il leur reste une voie. Le légat du pape, son envoyé en France, a convoqué Manassès à un concile à Autun pour qu'il réponde des accusations portées contre lui.
Presque seul face à l'archevêque
À Autun, un concile d'évêques attend l'archevêque de Reims. Nous sommes en septembre 1077. Le concile est présidé par le légat, qui a convoqué là les prélats soupçonnés de simonie. Manassès ne se présente pas.
Les chanoines exilés, eux, sont venus. Devant le concile, ils accusent leur archevêque d'avoir acheté le siège de Reims et d'avoir consacré un évêque qui avait reçu sa charge des mains du roi. Le concile suspend Manassès.
La riposte les attend au retour. Un chroniqueur de ces années-là, Hugues de Flavigny, raconte que l'archevêque «leur tendit une embuscade, pilla leurs maisons, vendit ce qu'ils avaient pour vivre et confisqua leurs biens». Les hommes qui ont parlé à Autun se retrouvent sans toit et sans revenus.
Pendant ce temps, le légat écrit au pape. Dans sa lettre, il lui recommande Bruno comme un maître intègre de l'Église de Reims, digne de souffrir persécution pour le nom de Jésus.
Mais l'archevêque ne s'avoue pas vaincu. Il se rend à Rome et, devant le pape Grégoire VII, il jure sur le corps de saint Pierre. Et le pape lui rend son siège.
Manassès revenu à sa place, le front des exilés se brise. Le prévôt, qui préside les chanoines de la cathédrale et avait pris avec eux le chemin de l'exil, se réconcilie avec l'archevêque et entraîne tous les autres avec lui. Tous, sauf deux: Bruno et un autre chanoine, Pons. Tous deux restent en exil, leurs biens confisqués.
L'archevêque rédige alors une défense à l'intention du concile de Lyon. On y lit: «Mais ce Bruno n'appartient pas à mon Église. Il n'y est pas né et n'y a pas été baptisé.» Et il se plaint de n'avoir reçu de lui qu'un traitement malveillant et immérité.
Le clerc venu de Cologne se retrouve presque seul.
Ce plaidoyer ne sauve pas Manassès. Le concile de Lyon le dépose, et le pape lui ordonne de rendre ce qu'il a pris à Bruno et aux autres chanoines qui ne cherchaient que la justice. Finalement, le peuple de Reims chasse Manassès de la ville.
Les exilés rentrent chez eux. Bruno ne retrouve ni sa chaire ni la chancellerie. Mais Reims l'approuve et, pour archevêque, le préfère à tout autre.
La victoire met le siège de la ville à portée de sa main. Bruno ne le prend pas. Sa réponse venait de plus loin, et autour de cette décision, on a raconté pendant des siècles une autre histoire.
Un mort à Paris et un jardin
La version la plus connue de son appel commence par des funérailles. Les chartreux l'ont racontée de génération en génération, et un peintre du dix-septième siècle l'a représentée pour le cloître des chartreux de Paris. Bruno assiste, dans cette même ville, aux obsèques d'un chanoine, Raymond Diocrès. L'office avance, et l'on entend lire la question: «Combien as-tu d'iniquités et de péchés?»
Alors, sous les yeux de Bruno, le mort se redresse dans son cercueil. Sa voix résonne en latin, «Justo Dei judicio accusatus sum»: «Par le juste jugement de Dieu, j'ai été accusé.» Le lendemain, le corps se redresse de nouveau. Le troisième jour, encore une fois. Dans ce récit, Bruno sort de l'église résolu à quitter le monde.
Est-ce ainsi que tout a commencé? Sur ces funérailles, ceux qui ont connu Bruno se taisent, tout comme les premiers à avoir mis sa vie par écrit. Lui-même se tait. Et rien ne le place à Paris. Ce que Bruno a laissé de son appel, c'est une autre scène, bien plus paisible.
Il y a un petit jardin attenant à la maison d'un certain Adam, chez qui Bruno loge. Trois amis s'y assoient: Bruno, Raoul le Verd et Foulques le Borgne. Ils parlent longuement. Ils parlent de ce que le monde promet et ne donne pas, de richesses qui s'épuisent et des joies de la vie éternelle.
Et là, «brûlant d'amour divin», tous trois promettent, font vœu et décident d'abandonner sous peu «les ombres fugitives du monde». Ils veulent prendre l'habit de moine. C'est un vœu, une promesse faite à Dieu.
Il suffit d'attendre un peu. Foulques doit partir pour Rome, et tous trois conviennent d'attendre son retour. Foulques tarde. D'autres affaires s'en mêlent. La ferveur se refroidit.
Raoul poursuit sa vie de chanoine à Reims. Bruno, lui, alors que le siège de Reims est à portée de main, quitte la ville pour suivre le Christ. Deux compagnons partent avec lui, Pierre et Lambert.
Ensemble, ils gagnent la Bourgogne, à Sèche-Fontaine, un lieu dans la forêt près de l'abbaye de Molesme, avec l'accord de son abbé. Ils y vivent en ermites, c'est-à-dire en hommes qui cherchent Dieu à l'écart de tout.
Mais c'est là que leurs chemins se séparent. Pierre et Lambert restent auprès des moines de Molesme. Bruno comprend alors que son chemin est autre: non pas la vie commune, mais la solitude.
Il a commencé à tenir sa promesse, mais il n'a pas encore de lieu où la vivre. Six autres hommes cherchent la même chose que lui, et avec eux Bruno va frapper à la porte d'un tout jeune évêque, à Grenoble.
Sept étoiles sur le désert
Celui qui ouvre sa maison à ces voyageurs s'appelle Hugues, et il est évêque de Grenoble depuis à peine quatre ans. Nous sommes en juin 1084. Devant lui se tiennent Bruno et ses six compagnons, parmi lesquels maître Landuin, un homme savant et déjà âgé, venu de Lucques. Ils cherchent un lieu où vivre en ermites et ne l'ont pas encore trouvé. Ils viennent jusqu'à lui, attirés par la renommée de sa sainte vie.
Peu de temps auparavant, l'évêque avait fait un rêve. Il l'a raconté à Guigues, son ami et son confident pendant vingt-six ans. Dans ce rêve, Hugues avait vu Dieu bâtir au désert une demeure pour sa gloire. Et il avait vu sept étoiles qui lui montraient le chemin.
Maintenant, à sa porte, se tiennent sept hommes.
Hugues les accueille avec joie, et même avec respect. Il les écoute et fait sien leur projet.
«Ipso consulante, juvante, comitante»: avec Hugues qui les conseille, les aide et les accompagne, les sept montent dans la montagne.
C'est là qu'est leur désert: une gorge étroite entre les sommets, la neige, le froid, et un seul passage pour y entrer. Ce lieu s'appelle la Chartreuse, et c'est de lui que naîtront les chartreux.
Ils élèvent des cellules de rondins et de planches, d'abord pour deux moines chacune. Un cloître couvert les relie. L'eau de la source arrive par des troncs évidés. Seule l'église est en pierre, et ils la dédient à la Vierge et à saint Jean-Baptiste.
Dans la cellule, on prie, on étudie l'Écriture, on copie des livres à la main. Dehors, la neige. Dedans, le silence. Bruno vit enfin ce qu'il a promis dans le jardin.
L'évêque, pourtant, ne reste pas en bas. Chez Hugues, la lutte contre les abus de son diocèse avait ravivé un vieux désir de devenir moine. Un jour, il s'était enfui à l'abbaye de la Chaise-Dieu pour y rester, et il avait fallu un ordre exprès du pape Grégoire VII pour le renvoyer à Grenoble.
Ce désir est resté intact. Hugues monte souvent au désert. Il aime s'entretenir avec Bruno, se laisser former par lui, vivre à ses côtés, et il finit par être comme l'un des leurs. Vingt ans séparent les deux hommes.
Et il n'est pas rare que Bruno doive chasser l'évêque de la montagne: «Va, va vers ton troupeau, et remplis tes obligations envers lui.» Hugues redescend, et quelque temps après, il remonte.
Ce qui vient de naître semble fait pour durer.
Loin de cette gorge, le jeune homme qui s'asseyait dans le cloître de Reims pour écouter Maître Bruno a été élu pape. Et il a besoin de son ancien maître.
Obéir et perdre le désert
Ce pape, c'est Eudes de Châtillon, et il s'appelle désormais Urbain II. Au début de 1090, après six ans passés dans la montagne, Bruno reçoit de lui un ordre formel. pour l'aider de son concours et de ses conseils.
Bruno obéit, «l'âme endolorie».
Ses frères ne se sentent pas capables de continuer sans lui et décident de se disperser. Bruno tente de les en empêcher, mais il n'y parvient pas.
Alors, en accord avec l'évêque Hugues, il cède les terres du désert à l'abbaye de la Chaise-Dieu, celle-là même où Hugues avait voulu rester comme moine. Il rédige l'acte de cession de sa propre main. Avec ce parchemin, le désert qu'il avait bâti cesse d'être à lui.
Puis les frères se ravisent. Ils se rassemblent de nouveau, suivent son conseil et décident de rester. Bruno place à la tête de la communauté, comme prieur, Landuin, l'homme savant de Lucques qui était monté avec lui. Et il quitte la montagne par l'unique passage de la gorge, en route vers le pape.
Les terres, pourtant, appartiennent désormais à l'abbaye, et leur restitution avance plus lentement que Bruno ne l'espérait.
Alors le pape intervient. Il écrit à Seguin, l'abbé de la Chaise-Dieu: «Nous avons appelé notre très cher fils Bruno au service du Siège apostolique. Puisqu'il est venu à Nous, nous ne pouvons — parce que nous ne le devons pas — permettre que son ermitage subisse le moindre dommage.» Il lui fait savoir aussi que les frères dispersés se sont de nouveau rassemblés sous l'inspiration de Dieu.
Seguin rend la Chartreuse à Landuin. Dans l'acte, il note un détail: l'acte de cession écrit de la main de Bruno reste introuvable.
La maison de la montagne est sauvée, et ses frères y demeurent. Celui qui l'a bâtie est loin, au service de son ancien élève.
Et la cour du pape n'est plus à Rome.
Une mitre refusée et une forêt en Calabre
Bruno descend vers le sud à la suite d'un pape qui n'a plus de ville. À l'été 1090, les troupes de l'empereur Henri IV et de son antipape, un pape imposé par l'empereur face au pape légitime, ont contraint Urbain II à quitter Rome. Toute sa cour part avec lui, sur les routes d'un Sud où règnent les princes normands.
En chemin, une Église sans pasteur pose les yeux sur l'ancien maître de Reims: celle de Reggio, en Calabre, qui vient de perdre son archevêque.
Son clergé élit Bruno. Le pape approuve l'élection. Le duc normand des Pouilles aussi. Et tous deux le pressent d'accepter. À Reims, il avait échappé à un siège épiscopal en partant. Cette fois, il y échappe grâce à un nom: celui de Rangier, un autre de ses anciens élèves, qui vit tout près, à l'abbaye de La Cava. Bruno obtient que l'on élise Rangier.
Où que la cour s'arrête, son tumulte la suit. Bruno ne supporte ni ce vacarme ni ces mœurs. Il reste épris de sa solitude d'autrefois et de sa paix, et il craint qu'on ne lui propose encore un siège. Il supplie le pape et, à force d'efforts, obtient la permission de revenir à la vie solitaire.
Il voudrait rejoindre ses frères de la Chartreuse, dans son désert de neige. Mais le pape le retient en Italie, et les siens restent de l'autre côté des Alpes.
Une haute vallée couverte de forêt, sur le versant oriental de la chaîne de montagnes qui traverse la Calabre. On l'appelle La Torre, et elle se trouve dans le diocèse de Squillace. C'est le lieu que Bruno choisit en 1091, avec quelques compagnons. Avec des planches, ils élèvent une petite chapelle pour s'y réunir et prier. Et au plus profond de la forêt, pour y vivre, des cabanes couvertes de boue.
C'est son second désert.
Une légende aimable raconte que ce sont les chiens de chasse du comte Roger, le grand seigneur normand de Calabre, qui trouvèrent Bruno en prière à cet endroit, et que le comte s'inclina devant lui. Le plus probable, c'est que le comte le connaissait déjà. La même année, le comte leur rend visite et leur donne les terres qu'ils occupent.
Bruno a retrouvé le silence, mais ses frères de la montagne ne pourront plus recevoir de lui que des lettres.
Les années passent dans la forêt. À Reims, l'ami du jardin, Raoul le Verd, préside désormais les chanoines de la cathédrale.
Lettre à un ami qui n'est pas venu
Bruno trempe sa plume pour écrire à son vieil ami. Raoul ne l'a pas oublié: il lui a envoyé des lettres pleines d'affection et lui a rendu bien des services. Bruno lui avait déjà écrit, par l'intermédiaire d'un pèlerin qu'on n'a jamais revu. Cette lettre-ci, c'est l'un de ses frères qui la lui portera, et il lui racontera de vive voix la vie qu'ils mènent là-bas. Et Bruno lui parle du lieu: «J'habite un désert de Calabre, assez éloigné de toutes parts de toute habitation.»
Il ne vit pas seul. Quelques frères l'accompagnent, dont plusieurs très savants, qui veillent comme des sentinelles dans l'attente du Seigneur, pour lui ouvrir dès qu'il frappera à la porte.
Puis il se laisse porter par ce qu'il a sous les yeux. Un air doux et sain. De larges plaines entre les monts, de vertes prairies. Des vallées pleines d'ombre où coule l'eau des rivières, des ruisseaux et des sources. Des jardins irrigués et des arbres fruitiers.
Mais il se retient. Les délices du sage sont autres: elles sont divines. Pourtant, ces paysages offrent repos et répit à l'esprit las d'une rude discipline, car «l'arc toujours tendu se relâche ou se brise».
Ce qui le retient dans la forêt, cependant, ce n'est pas le paysage. Ce que la solitude et le silence du désert apportent de profit et de joie divine à qui les aime, «seuls le savent ceux qui en ont fait l'expérience». Là, les jours ont une autre mesure: «Ici l'on vit un loisir actif, on se repose dans une paisible activité.» On travaille sans s'agiter, et l'on se repose sans cesser d'agir.
Et alors il pose à Raoul la question de toute sa vie: «Et quel bien plus grand que Dieu? Mieux encore, existe-t-il quelque autre bien hors de Dieu?» Il place devant son ami le Christ, «la Vérité qui ne trompe jamais», qui invite à venir à lui tous ceux qui peinent sous le poids du fardeau.
C'est pourquoi il lui rappelle qu'il est lié par un vœu au Seigneur tout-puissant. «Te souviens-tu, mon ami, du jour où nous nous trouvions ensemble, toi et moi, avec Foulques le Borgne, dans le petit jardin attenant à la maison d'Adam, où je logeais alors?»
Bruno le presse de s'acquitter au plus tôt de la dette de ce vœu. Et il lui ouvre son cœur: «s'il arrivait — à Dieu ne plaise — que tu quittes cette vie sans avoir payé la dette de ton vœu, tu me laisserais plongé dans la plus profonde tristesse». Il lui demande de venir en pèlerinage à Saint-Nicolas, puis de passer rendre visite à celui qui le chérit plus que personne.
Et l'ami du jardin, a-t-il fini par tenir sa promesse? Raoul reste à Reims.
Il ne viendra pas. Un autre, lui, arrive en Calabre depuis les Alpes: Landuin, le prieur de la Chartreuse, malade.
Landuin et la lettre qui est arrivée
Assis face à Bruno, le prieur lui raconte en détail comment vivent les frères dans la montagne: la rigueur avec laquelle ils gardent leur observance, leur saint amour, leur zèle infatigable pour la pureté du cœur. À travers lui, Bruno revoit ses fils.
Mais celui qui parle souffre de maladies nombreuses et graves, et Bruno voudrait le garder en Calabre, auprès de lui, pour qu'il se soigne. Landuin refuse. Loin de ses frères, rien ne lui paraît sain ni joyeux. Avec bien des larmes et des soupirs, il lui laisse voir combien il les aime.
Bruno n'insiste pas, pour ne blesser ni lui ni ses frères. Il le laisse repartir et lui confie une lettre pour eux.
Il l'ouvre ainsi: «Frère Bruno, à ses frères bien-aimés dans le Christ». Il se réjouit de vertus qui grandissent et, aussitôt après, il s'accuse: «je m'afflige et j'ai honte de demeurer inerte et négligent dans la misère de mes péchés».
Puis il les encourage: «Réjouissez-vous donc, mes très chers frères, de votre heureux sort». Ils ont atteint «le repos tranquille et sûr du port le plus abrité». Aux frères convers, ceux qui travaillent de leurs mains, il s'adresse à part: «bien que vous ne soyez pas lettrés, le Dieu tout-puissant grave de son doigt dans vos cœurs non seulement l'amour, mais aussi la connaissance de sa sainte loi». Et l'obéissance, il l'appelle la clé et le sceau de toute observance spirituelle.
Au sujet de Landuin, Bruno accorde à la communauté une permission unique: tenir la place de Bruno lui-même et obliger leur prieur, avec respect, à prendre ce qu'on lui préparera pour sa santé.
Et il conclut: «mon unique désir, après Dieu, est d'aller vous voir».
Landuin prend le chemin du retour. En route, le schisme se dresse devant lui: il tombe aux mains des partisans de l'antipape. Ils veulent le forcer à reconnaître l'antipape, et ils essaient tout, les menaces et les promesses, les ruses et les violences. Le prieur ne plie pas, et ils le retiennent prisonnier plusieurs mois.
Quand on le relâche enfin, très affaibli, il se réfugie au monastère Saint-André, au pied du mont Soratte, au nord de Rome. C'est là qu'il meurt, en septembre 1100, et là qu'on l'enterre, loin des frères pour lesquels il avait pleuré.
La lettre, elle, arrive à la Chartreuse, aux frères pour qui elle avait été écrite. Le messager n'a jamais revu leurs cellules. Les paroles de Bruno, elles, y sont arrivées.
En Calabre, Bruno reste loin de tous ceux qu'il voulait revoir. L'année suivante, c'est lui qui sent venir son heure, et il appelle ses frères auprès de lui.
«Je crois fermement»
Les frères sont déjà auprès de lui, dans la forêt de Santa Maria della Torre. Bruno sait que son heure est venue de passer de ce monde à son Seigneur et Père.
Devant eux, il parcourt toutes les étapes de sa vie, depuis l'enfance. Il rappelle avec vivacité les faits marquants de son temps.
Puis il leur adresse une demande expresse: qu'ils soient témoins de sa foi devant Dieu.
Alors il parle à voix haute, longuement et avec profondeur: «Je crois fermement au Père, au Fils et au Saint-Esprit».
Il confesse le Fils de Dieu, conçu du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie. Il confesse qu'il a été arrêté par jalousie, outragé et flagellé. Qu'il est mort et a été enseveli. Qu'il est ressuscité et monté au ciel.
Il confesse les sacrements de l'Église. Et sur l'un d'eux, il s'arrête expressément: ce qui est consacré sur l'autel est vrai Corps, vraie Chair et vrai Sang de notre Seigneur Jésus-Christ.
Il confesse enfin la résurrection de la chair et la vie éternelle.
Vient le dimanche suivant, le jour où l'Église célèbre la résurrection du Christ. C'est le 6 octobre 1101.
L'âme de Bruno quitte sa chair mortelle.
Les frères mêmes qui ont entendu sa foi le portent au petit cimetière de l'ermitage de Santa Maria, parmi les arbres. Là, ils lui donnent sépulture. C'est la terre qu'il avait choisie pour vivre dans le silence, et il y demeure.
Aujourd'hui, dans ce coin de forêt qu'on appelle le Dormitorio, la fosse creusée dans la roche où l'on a déposé son corps reste visible pour qui s'y rend.
À l'ermitage, après l'inhumation, les frères prennent la plume. Il faut annoncer sa mort aux églises et aux monastères d'Europe, et leur demander de prier pour lui.
Cent soixante-dix-huit voix
La nouvelle quitte la forêt dans un rouleau des morts, un long parchemin qu'un messager porte d'église en église, suspendu à son cou, pour que chaque communauté y écrive l'éloge du défunt.
Le messager traverse l'Italie, la France, l'Allemagne et l'Angleterre. À chaque porte, on déroule le parchemin, et quelqu'un ajoute quelques lignes sous celles des autres. Au bout du compte, ce sont cent soixante-dix-huit églises et communautés. Beaucoup de ceux qui écrivent l'avaient connu.
Son épitaphe le dépeint tel que le voyaient ceux qui avaient vécu à ses côtés: le visage toujours joyeux, peu de paroles et une humeur toujours égale. Il guidait les siens avec l'autorité d'un père et la tendresse d'une mère.
L'une de ces voix vient de Cormery, en France. Maynard, prieur de cette maison, avait été l'élève de Bruno dans le cloître de Reims. Il préparait le voyage en Calabre pour revoir son vieux maître et lui confier son âme. Cette fois, c'était le disciple qui voulait aller le voir.
Le jour de la Toussaint de l'année suivante, le parchemin arrive à Cormery avant qu'il ne se mette en route. Maynard pleure. Sur le rouleau même, il laisse écrit qu'il n'a pas pu retenir ses larmes.
L'Église n'a jamais ouvert de procès de canonisation pour Bruno. En 1514, Léon X a autorisé sa fête de sa propre autorité, ce qu'on appelle une canonisation équipollente, et en 1623 Grégoire XV l'a étendue à toute l'Église.
Aujourd'hui encore, des chartreux vivent à la Grande Chartreuse, à Portes et à Montrieux, et en Suisse romande à La Valsainte. Habitée depuis 1084, la Grande Chartreuse est restée deux fois sans moines, de 1794 à 1816, puis de 1903 à 1940.
À Serra, le bourg qui a grandi auprès de sa forêt, les restes de Bruno ont été retrouvés au début du seizième siècle sous l'église de Santa Maria, avec ceux de son compagnon et successeur en Calabre. Un buste d'argent fait à Naples les garde tous les deux, avec une inscription latine:
«In morte quoque non sunt divisi»: même dans la mort, ils n'ont pas été séparés.
À la Pentecôte, ses reliques sont portées en procession parmi les sapins jusqu'à Santa Maria, le lieu où Bruno a vécu ses dernières années et où il est mort.
Là, dans cette forêt, le maître qui avait quitté une chaire et un siège jusqu'à son dernier dimanche la promesse qu'il avait faite à Dieu dans un jardin.
Saint Bruno, prêtre et ermite, père des chartreux, vous qui, brûlant d'amour divin, avez quitté les ombres fugaces du monde, avez obéi même au prix de votre désert et avez confessé votre foi devant vos frères au terme de votre vie: obtenez-nous de Dieu d'être fidèles à ce que nous lui avons promis et de découvrir, dans le silence, qu'il n'est d'autre bien que Lui. Priez pour nous. Amen.





