Les galères s'entrechoquent à midi dans le golfe de Lépante.
Le même jour, à Rome, ceux qui ne peuvent pas combattre parcourent les rues en procession en priant le Rosaire. Nous sommes le dimanche 7 octobre 1571. Voilà pourquoi, chaque 7 octobre, l'Église fête Notre-Dame du Rosaire.
Rome mettra deux semaines à savoir qui a vaincu.
Mais cette prière est bien plus ancienne que la bataille. Elle est née entre des mains qui tenaient le compte de leurs prières avec des cailloux, et le nom de saint Dominique lui est, lui aussi, attaché. Celui qui la récite fait quelque chose de très simple: il regarde Jésus aux côtés de sa Mère, grain après grain.
En juillet 1917, dans un village du Portugal, une Dame promit à trois petits bergers de leur dire en octobre qui elle était.
Comment une prière que l'on comptait avec des cailloux en est-elle venue à avoir son propre jour?
Des cailloux, des Notre Père et une couronne de roses
Dans le désert d'Égypte, au quatrième siècle, un caillou tombe sur le sable. Puis un autre. C'est un ermite nommé Paul qui les laisse tomber, un homme retiré dans la solitude pour prier. Il s'est promis de dire trois cents prières chaque jour. Pour ne pas perdre le compte, il rassemble trois cents petits cailloux et en laisse tomber un chaque fois qu'il achève une prière. Et ainsi, avec quelques cailloux, la prière commence à se compter.
Sept siècles plus tard, dans la grande abbaye de Cluny, en France, la prière des moines, ce sont les psaumes, les cent cinquante chants de la Bible que l'Église prie depuis les premiers temps. Ils les chantent au chœur, de jour comme de nuit. Mais l'abbaye abrite aussi des frères convers, et la plupart ne savent pas lire. Comment pourraient-ils réciter cent cinquante psaumes? Quand un frère meurt, ils disent pour lui cinquante Notre Père à la place des psaumes. C'est comme un psautier pour ceux qui ne savent pas lire, fait de prières brèves, répétées et comptées.
Marie est vénérée depuis les premiers siècles. Mais au douzième siècle, le peuple se met à lui répéter, encore et encore, les paroles par lesquelles l'ange l'a saluée. Le Je vous salue Marie entre ainsi dans le compte. Certains le récitent à genoux. De saint Albert, on raconte qu'il s'agenouille cent fois par jour, et qu'à chaque fois il dit un Je vous salue Marie.
En Angleterre, la règle de certaines femmes qui vivent enfermées dans une cellule adossée à une église leur propose cinquante Je vous salue Marie, de dix en dix. C'est la dizaine que l'on récite encore aujourd'hui.
Mais tant compter a un danger, celui de prier vite seulement pour atteindre le nombre. Au Moyen Âge circule l'histoire d'Eulalie, une femme qui récite cent cinquante Je vous salue Marie chaque jour. Un jour, dit l'histoire, la Vierge lui demande de n'en dire que cinquante, mais lentement. Ce n'est plus le nombre qui compte, mais chaque salutation.
Pour compter, plus besoin de cailloux. Dans le Paris du treizième siècle, des corporations entières d'artisans fabriquent des cordons garnis de grains, qu'on appelle des «patenôtres».
De ce même siècle date une légende très aimée, que l'on raconte dans toute l'Europe. Un jeune moine récite des Je vous salue Marie. De ses lèvres, la Vierge cueille des boutons de rose, un à un, et en tresse une guirlande pour sa propre tête.
C'est à cause de cette image que la prière s'appelle rosaire, ce qui veut dire couronne de roses, comme les fleurs dont les fidèles couronnent les images de Marie. La prière qui a commencé avec des cailloux dans la main d'un ermite porte déjà un nom de fleurs. Des siècles plus tard, des villes entières verront couronner leurs images de Notre-Dame du Rosaire.
Il manque encore le nom que la tradition attachera pour toujours à ces grains. Sur les routes du sud de la France prêche alors un frère castillan, Dominique de Guzmán.
Saint Dominique, un chartreux et un prêcheur
Dominique va de village en village et parle du Christ à qui veut bien l'écouter. Dans ces contrées se sont répandus les albigeois, un mouvement qui s'est écarté de la foi de l'Église.
Pendant des siècles, à la fête du Rosaire, l'Église a lu cette histoire, «comme on le rapporte». Alors que les albigeois s'acharnaient contre les prêtres du Seigneur, Dominique leva les yeux au ciel, vers la Vierge Marie. Et il recourut à une manière simple de prier: le Rosaire, qu'on appelait aussi le Psautier de la Vierge. Elle lui demanda de le prêcher aux peuples, comme une défense contre les hérésies et les vices.
Le frère le répandit. Et les fidèles, la salutation de l'ange aux lèvres et embrasés par ces prières, commencèrent à devenir des hommes nouveaux.
C'est la scène que tant de tableaux peindraient ensuite: la Vierge qui remet le chapelet entre les mains de Dominique. Mais les grains ne sont encore que cela, des grains. Ce qui leur donnera une âme naîtra bien plus tard, dans la cellule silencieuse d'un moine.
Au début du quinzième siècle, à la chartreuse de Trèves, en Allemagne, vit un jeune moine nommé Dominique de Prusse. Il est chartreux, un moine qui passe presque toute sa vie dans le silence, seul dans sa cellule. Son supérieur lui conseille de dire chaque jour cinquante Je vous salue Marie. Et le jeune homme a une idée toute simple, écrire cinquante courtes phrases sur la vie de Jésus, une pour chaque Je vous salue Marie.
Ainsi, chaque Je vous salue Marie ouvre une scène de la vie de Jésus, de sa naissance à sa résurrection. Ce sont les mystères, que l'on contemple un Je vous salue Marie après l'autre. Le compte est devenu regard.
Il reste à tout ordonner. Une cinquantaine d'années plus tard, un frère dominicain, Alain de la Roche, découvre en Flandre ces phrases des chartreux et s'en éprend. Il les ordonne en quinze groupes de dix Je vous salue Marie, les dizaines, et fonde des confréries, des groupes de fidèles qui prient ensemble et s'entraident. Et partout où il passe, il raconte l'histoire de la Vierge et de saint Dominique. De sa voix, elle est passée aux couvents, aux confréries et à toute l'Église.
En 1569, à Rome, un pape qui, dans sa jeunesse, avait été frère dominicain consigne cette même histoire dans une bulle, un document solennel qui porte le sceau pontifical. Il la signe pour une Église qu'il voit «ébranlée par les hérésies» et «affligée par tant de guerres». Il s'appelle Pie V, et il gouverne une Rome qui regarde avec crainte avancer la flotte ottomane.
Lépante: ceux qui ne pouvaient pas combattre
Face à cette avancée, Pie V a réuni plusieurs royaumes et républiques chrétiens dans une alliance: la Sainte Ligue. Les galères de la Ligue se rassemblent en Méditerranée sous le commandement de don Juan d'Autriche. Avant qu'elles ne prennent la mer, le pape lui envoie sa bénédiction et un conseil qui n'a rien de stratégique: laisser derrière lui les soldats de mauvaise vie.
Le vieillard en habit blanc se prépare à sa manière: il jeûne trois jours par semaine et passe chaque jour de longues heures en prière. Il a ordonné que l'on prie dans toutes les églises de Rome.
Quant aux Romains, qui ne peuvent ni monter sur une galère ni prendre les armes, il les envoie réciter le Rosaire. Tandis que la flotte de la Ligue cherche la flotte ottomane, dans la ville, les grains glissent entre les doigts.
Le premier dimanche d'octobre, vers midi, les deux flottes se rencontrent près des îles Échinades, à l'entrée du golfe de Lépante. Elles combattent pendant environ trois heures. À la fin, la Ligue l'emporte.
Le prix est lourd. On estime que la flotte chrétienne perd quelque sept mille cinq cents hommes et dix-sept navires, et qu'entre vingt mille et trente mille Turcs sont mis hors de combat.
Sur les galères ottomanes ramaient, enchaînés aux bancs, des chrétiens réduits en esclavage. Entre douze et quinze mille d'entre eux, d'après les estimations, sont ce jour-là libérés de leurs chaînes.
À Rome, ce même dimanche, les confréries du Rosaire sortent en procession, tandis que, loin de là, on se bat sur la mer.
Les premiers biographes de Pie V racontent que ce jour-là, à l'heure où la bataille s'achève, il règle des affaires avec son trésorier, Bartolomeo Busotti. Soudain, le pape se lève. Il ouvre la fenêtre. Il regarde le ciel un instant. Puis il se tourne vers lui: «Ce n'est pas le moment des affaires; hâtez-vous de rendre grâce à Dieu, car notre flotte vient de vaincre les Turcs.»
Mais aucun messager ne vient confirmer ce que le pape a dit à la fenêtre. Rome ne sait rien. Les jours passent, et au palais, l'attente devient douloureuse.
Six jours après la bataille, la seule nouvelle qui parvient à la ville, c'est que les deux flottes sont proches l'une de l'autre. Rien de plus. Qui a gagné, qui est mort, si l'on s'est même battu: personne ne peut le dire.
Le pape fait prier jour et nuit dans tous les monastères de Rome. Et il est le premier à le faire. Les nuits se succèdent, et des couvents entiers veillent, priant pour des hommes qui ne sont peut-être plus en vie.
Dans la nuit du 21 au 22 octobre, un courrier entre enfin dans la ville. Il est envoyé par le nonce à Venise, le représentant du pape auprès de cette république. Il apporte la nouvelle de la victoire.
Le courrier la remet au cardinal Rusticucci, qui traite les affaires d'État du pape. Le cardinal n'attend pas le matin: il fait réveiller le pape.
Le vieillard écoute. Et il fond en larmes de joie. Ce qui lui monte aux lèvres, c'est une phrase de l'Évangile.
«Nunc dimittis servum tuum in pace». Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix. Ce sont les paroles du vieillard Siméon lorsqu'il tint l'Enfant Jésus dans ses bras.
Pie V se lève de son lit. Il s'agenouille et rend grâce à Dieu. Puis il se recouche, mais il ne parvient plus à dormir.
Maintenant que la ville sait, le pape rapproche les deux choses. La bataille a été gagnée le premier dimanche d'octobre. Ce même jour, les confréries récitaient le Rosaire dans les rues de Rome.
Pour Pie V, la victoire a une source: la Vierge Marie, que son peuple invoquait grain après grain pendant que d'autres combattaient. Il fait sonner les cloches. Et il ordonne que chaque année, à cet anniversaire, on fasse mémoire de Notre-Dame de la Victoire.
Ainsi naît la fête. La prière de ceux qui ne pouvaient pas combattre a désormais son propre jour.
Pie V ne verra pas le premier anniversaire. Il meurt au printemps suivant, et il repose aujourd'hui à Sainte-Marie-Majeure, la grande basilique de la Vierge à Rome. C'est son successeur qui changera le nom de cette fête.
Du nom d'une victoire au nom d'une prière
Les vainqueurs ne se sont pas attribué la victoire. À Venise, sous une peinture de la bataille au palais des Doges, le Sénat de la république a fait inscrire: «Ni notre puissance et nos armes, ni nos chefs, mais Notre-Dame du Rosaire nous a aidés à vaincre.»
En 1573, les dominicains s'adressent à Grégoire XIII, le successeur de Pie V. Il ordonne que le premier dimanche d'octobre soit célébré comme fête du Rosaire dans les églises qui possèdent un autel du Rosaire.
La fête d'une victoire porte désormais le nom d'une prière. Ce nom retentira de nouveau, des siècles plus tard, dans un champ du Portugal.
À cette époque, Notre-Dame du Rosaire a déjà traversé l'océan. Dans le Nouveau Royaume de Grenade, la terre qui forme aujourd'hui la Colombie, le peintre Alonso de Narváez l'a peinte sur une toile de coton tissée par des autochtones. De part et d'autre de la Vierge et de l'Enfant, il a placé saint André et saint Antoine de Padoue.
La toile finit dans une chapelle de Suta au toit de chaume. Plus de dix ans d'humidité la laissent presque effacée.
Des années plus tard, on l'emporte à Chiquinquirá, mais elle est si abîmée qu'on l'abandonne dans une pièce qui avait autrefois servi d'oratoire. Une femme née à Séville, María Ramos, vient s'installer au village. Elle répare le vieil oratoire et suspend la toile à la meilleure place de la chapelle, même si l'on distingue à peine ce qu'elle représente.
À Chiquinquirá, on raconte, et l'Église de Colombie le garde comme son histoire, que le 26 décembre 1586, María Ramos sort de l'oratoire. À ce moment-là passe une femme autochtone, Isabel, avec son fils. Elle regarde à l'intérieur et crie à María:
«Regardez, regardez, Madame!»
María tourne les yeux vers la peinture. L'image est entourée d'une vive lumière. Les couleurs sont revenues, avec tout leur éclat. Plus une déchirure, plus un trou.
Aujourd'hui, Notre-Dame du Rosaire de Chiquinquirá est la patronne de la Colombie, et les dominicains veillent sur cette toile.
La fête allait encore grandir à chaque victoire. En 1716, le prince Eugène bat de nouveau les Turcs, en Hongrie, près de la forteresse de Peterwardein. C'est le matin de la fête de Notre-Dame des Neiges.
À Rome, Clément XI voit dans cette date l'intercession de la Vierge et étend la fête du Rosaire à toute l'Église.
Ce qui avait commencé dans les rues de Rome se célèbre désormais dans le monde catholique tout entier. Mais un tableau du Rosaire devra encore voyager dans la plus pauvre des charrettes. Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, près des ruines de Pompéi, vit un avocat qui s'était éloigné de la foi.
Pompéi: l'avocat et le tableau de la charrette
Cet avocat s'appelle Bartolo Longo. Il est déjà revenu à l'Église après être passé par le spiritisme, la pratique qui consiste à invoquer les esprits. Depuis 1872, il s'occupe des terres de la comtesse De Fusco dans la vallée de Pompéi, où les paysans vivent dispersés dans des fermes et des maisons de campagne.
Ce retour ne lui a pas rendu le calme. Le 9 octobre de cette année-là, la tempête de son âme lui broie le cœur et le corps plus que d'habitude. Il sort de la maison et marche sans but. Il arrive dans le coin le plus désolé de la vallée, celui que les paysans appellent Arpaja, comme si les harpies des mythes anciens y vivaient.
Il n'y a personne.
Il s'arrête net. Il lui semble entendre une voix amie qui lui murmure: «Si tu cherches le salut, propage le Rosaire. C'est une promesse de Marie.»
Longo lève le front et les mains vers le ciel. Il crie à la Vierge que, si elle a vraiment promis à saint Dominique que celui qui propage son Rosaire sera sauvé, alors il sera sauvé, lui aussi, «car je ne sortirai pas de cette vallée sans avoir propagé ton Rosaire».
Personne ne répond. Autour de lui, un silence de tombeau. Mais soudain, un grand calme descend sur lui. Au loin sonne l'Angélus, la prière que les cloches annoncent à midi. Il tombe à genoux dans ce champ vide pour le réciter. En se relevant, il sent une larme sur sa joue.
Dès ce jour, il va de maison en maison à travers la vallée. Il frappe aux portes des paysans et leur offre des chapelets et des médailles. Comme ils sont en métal, ces gens pauvres les trouvent précieux et les acceptent volontiers. Mais beaucoup savent à peine réciter le Je vous salue Marie.
Avec les années, il veut leur donner davantage. En novembre 1875, une mission paroissiale a lieu dans la vallée: quelques jours de prédication pour les gens de la campagne. Longo ne veut pas qu'elle s'achève sans leur laisser un tableau de Notre-Dame du Rosaire, afin qu'ils se rassemblent devant lui chaque soir pour prier.
Pour le trouver, il se rend à Naples. Sur une place, près de l'atelier d'un peintre, il croise Alberto Radente, le frère dominicain qui l'avait accompagné dans son retour à la foi. Ils entrent ensemble. Un petit tableau de Notre-Dame du Rosaire coûte quatre cents francs. «C'est beaucoup trop!» dit le religieux. Une fois dans la rue, le religieux raconte à Longo qu'il en a acheté un vieux à un fripier, pour trois francs quarante, et qu'il l'a offert il y a des années à une religieuse, sœur Maria Concetta De Litala.
Longo va le lui demander. Dès qu'il le voit, son cœur se serre. La toile est rongée de partout. Juste au-dessus de la tête de la Vierge, il manque tout un morceau, large comme une main.
La religieuse ne le laisse pas repartir les mains vides: «Emportez cette image; elle saura bien arracher un Je vous salue Marie.»
Le tableau mesure un mètre sur un mètre quarante et n'entre pas dans le train. Angelo Tortora est le charretier de Pompéi: il vide les écuries des familles riches et vend le fumier aux paysans. Il accepte de s'en charger. Il pose le tableau sur le chargement que sa charrette transporte déjà. Et il ne veut pas un sou: il lui suffit d'avoir transporté la Vierge.
C'est ainsi que Notre-Dame du Rosaire entre dans la vallée de Pompéi. Sur une charrette de fumier.
Ce soir-là, dans l'église paroissiale, ceux qui sont présents regardent la toile, et un sourire leur monte aux lèvres devant cette «croûte». Le tableau reste dans un coin, derrière l'autel.
Quelques mois plus tard, une jeune fille qui était sur le point de mourir, Clorinda Lucarelli, guérit, et l'on voit dans sa guérison le signe que l'œuvre plaît à la Vierge. En mai, on pose la première pierre d'une église pour ce tableau relégué dans un coin. Sept ans plus tard, un pape écrit à tous les évêques du monde.
Octobre, le mois de la Reine
Ce pape, c'est Léon XIII, et ce qu'il demande à l'Église entière porte le nom d'un mois: il consacre tout le mois d'octobre 1883 à la Reine du Très Saint Rosaire.
Pour ce mois-là, il demande que, dans chaque paroisse, on récite cinq dizaines et les litanies, cette suite d'invocations à la Vierge, pendant la messe ou devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. La fête appartenait déjà à toute l'Église. Désormais, la prière a aussi son mois.
Ce même mois d'octobre, le 14, vingt mille pèlerins se rassemblent dans la vallée où Bartolo Longo avait frappé aux portes, une à une, des chapelets à la main.
Tous regardent la même toile. C'est celle qui, des années plus tôt, est arrivée sur la charrette et a passé son premier soir dans un coin, derrière l'autel. Devant elle, ils récitent ensemble, pour la première fois, la Supplique à la Reine du Saint Rosaire, la prière qui avait jailli du cœur de Longo.
Vingt mille voix s'achèvent sur les mêmes mots: «Ô Rosaire béni de Marie, douce chaîne qui nous relie à Dieu».
Le vœu crié à Arpaja ne reste pas lettre morte. Dans les années qui suivent, Longo bâtit un orphelinat près du sanctuaire. Depuis les prisons, les détenus eux-mêmes lui demandent de prendre soin de leurs enfants, et pour eux il ouvre une autre maison. Pour s'occuper des orphelines, il fonde lui-même une congrégation de sœurs dominicaines. À Pompéi, la prière égrenée sur les grains du chapelet devient pain, toit et école.
Il manquait encore un pas pour le jour de la fête. Pendant des siècles, on l'avait célébrée le premier dimanche d'octobre, si bien que sa date changeait chaque année. En 1913, saint Pie X la fixe au 7 octobre, le jour même où les galères se sont heurtées à Lépante. C'est le jour que l'Église garde aujourd'hui dans son calendrier comme la mémoire de Notre-Dame du Rosaire.
Depuis, ce jour ne bouge plus.
Quatre ans plus tard, dans un village du Portugal, trois petits bergers entendent la cloche de l'Angélus et se mettent à dire le chapelet.
Fatima: le nom promis pour octobre
Le champ où ils prient s'appelle la Cova da Iria, près de Fatima. Lucie, François et Jacinthe y mènent leur troupeau.
Ce 13 mai 1917, ils voient une Dame. Elle tient dans ses mains un chapelet aux grains blancs.
C'est Lucie qui lui parle, et c'est par Lucie que ses paroles nous parviennent. Ce jour-là, c'est une demande: «Récitez le chapelet tous les jours, pour obtenir la paix pour le monde et la fin de la guerre».
Sur son identité, pas un mot.
En juillet, au même endroit, la Dame demande de nouveau la même chose. Qu'ils poursuivent la récitation du chapelet chaque jour en l'honneur de Notre-Dame du Rosaire, pour obtenir la paix, «car Elle seule pourra vous secourir». Le titre a déjà été prononcé. Mais elle le dit comme si elle parlait de quelqu'un d'autre.
Lucie lui demande qui elle est.
La réponse reste en suspens: «En octobre, je dirai qui je suis, ce que je veux, et je ferai un miracle que tous verront, pour qu'ils croient».
Au village, tout le monde ne croit pas les enfants. Le curé doute de ce qu'ils racontent. Le maire de la commune tente de les convaincre de renoncer. Et un 13, le jour où ils devaient revenir, ils ne peuvent pas se rendre à la Cova da Iria: ils sont détenus.
Mais tous les trois continuent de revenir. Octobre approche, et avec octobre, la promesse.
Le 13 octobre 1917 est une journée froide et grise. Il pleut sans arrêt. Sur l'esplanade, entre cinquante et soixante-dix mille personnes attendent, trempées, les yeux tournés vers trois enfants.
Lucie demande à la Dame ce qu'elle veut.
Et la Dame dit enfin le nom promis en juillet: «Je veux te dire qu'on fasse ici une chapelle en mon honneur, que je suis la Dame du Rosaire, qu'on continue toujours à réciter le chapelet tous les jours».
C'est le nom de la fête née le jour de Lépante.
Ce qu'elle demande ensuite ne parle pas d'elle, mais de son Fils, Jésus. Le visage plus triste, elle dit: «N'offensez plus Notre-Seigneur, qui est déjà tant offensé».
Elle ouvre les mains et leur lumière se reflète sur le soleil. Tandis qu'elle s'élève, sa propre lumière continue de s'y projeter. Les enfants voient alors, près du soleil, saint Joseph avec l'Enfant Jésus, et la Vierge vêtue de blanc, avec un manteau bleu. Saint Joseph et l'Enfant semblent bénir le monde, en traçant de la main des signes de croix.
En bas, la foule trempée lève le visage vers le ciel et voit autre chose. Le soleil tourne. Il change de couleur.
Treize ans plus tard, l'Église déclare ces apparitions dignes de foi. François et Jacinthe sont aujourd'hui des saints. Fatima et le Rosaire ne désignent pas deux Vierges différentes: ce sont deux noms de la même Marie.
La Dame avait demandé une chapelle dans ce champ. Loin de là, à Cadix, une autre de ses statues avait sa demeure depuis des siècles.
Ce que le feu épargne
Son histoire de patronne commence en 1755, quand le tremblement de terre de Lisbonne secoue aussi Cadix. Les habitants accourent, effrayés, jusqu'à la porte du couvent de Santo Domingo. Ils supplient les frères dominicains de porter en procession leur Notre-Dame du Rosaire pour arrêter la fureur de la mer. Neuf jours plus tard, la ville la proclame sa patronne.
Près de deux siècles plus tard, le 11 mai 1931, une bande d'exaltés met le feu à l'église et au couvent. Avant de fuir, les frères réussissent à sauver ce qu'ils peuvent.
Ils emportent le Saint-Sacrement, le pain consacré de l'Eucharistie. Et de la statue de leur patronne, deux pièces: les mains de la Vierge et l'Enfant.
Le reste de la statue, le feu le dévore.
Douze ans plus tard, un sculpteur sévillan devenu frère dominicain taille pour Cadix une nouvelle statue de sa patronne. Les mains qui tiennent le chapelet sont celles que les frères ont arrachées au feu. L'Enfant qu'elle porte dans ses bras est le même Enfant.
Seize ans après l'incendie, le cardinal archevêque de Séville pose la couronne sur la tête de la Vierge. C'est un couronnement canonique, accompli avec l'autorisation du pape.
Aujourd'hui, elle se tient toujours dans sa niche, au centre du retable du maître-autel de Santo Domingo, avec ces mains et cet Enfant.
La guirlande de roses qui a donné son nom à la prière est désormais une véritable couronne sur la tête de la Vierge de Cadix.
Comme tant de statues du Rosaire, cette Mère porte son Fils. Et la prière que l'on récite devant elle parcourt la vie de cet Enfant.
Regarder le Christ avec les yeux de Marie
Une main fait glisser un grain, puis un autre. Un Notre Père, dix Je vous salue Marie, et l'on recommence. Dit ainsi, cela semble bien peu de chose. Mais chaque dizaine s'arrête devant un mystère de la vie de Jésus, et celui qui prie le regarde auprès de sa Mère.
À Nazareth, une jeune fille écoute un ange et répond oui. À Bethléem, cette même jeune fille emmaillote son fils nouveau-né et le couche dans une mangeoire.
Des années plus tard, la Mère se tient debout près de la croix et regarde mourir son Fils. Le troisième jour, Jésus ressuscite. Et à Jérusalem, au milieu des disciples en prière, vient le feu de la Pentecôte.
Les Je vous salue Marie s'égrènent en arrière-plan, comme un battement de cœur. Le regard, lui, demeure sur le visage du Christ. C'est le regard de Marie, qui retenait tout cela et le méditait dans son cœur. Celui qui prie le Rosaire apprend d'elle à regarder ainsi son Fils: lentement, une scène après l'autre.
Pendant des siècles, ces mystères ont été quinze, autant que les dizaines qui imitaient les cent cinquante psaumes: les mystères joyeux, douloureux et glorieux. En octobre 2002, Jean-Paul II signe une lettre sur le Rosaire et ouvre avec elle une Année du Rosaire pour toute l'Église. Il propose en outre quelque chose de nouveau, qu'il laisse au libre choix de chacun: cinq mystères lumineux, tirés de la vie publique de Jésus.
Au Jourdain, Jésus entre dans l'eau pour être baptisé. À des noces, à Cana, sa Mère remarque qu'il n'y a plus de vin, et il change l'eau en vin. Sur les chemins, il annonce que le Royaume de Dieu est tout proche et appelle à la conversion. Sur une montagne, son visage est transfiguré devant trois disciples. Et lors de la Cène, il prend le pain et le donne comme son Corps: c'est l'Eucharistie.
À la fin de sa lettre, Jean-Paul II la remet entre les mains de la Vierge. C'est Notre-Dame de Pompéi, celle du sanctuaire qu'a élevé Bartolo Longo, l'avocat de la vallée désolée.
C'est la même toile rongée qui est arrivée sur une charrette de fumier. Ceux qui étaient là ont souri en voyant cette «croûte», et elle a passé sa première soirée reléguée dans un coin, derrière l'autel.
Devant elle, à présent, un pape se prosterne en esprit.
Et l'avocat qui l'avait confiée à un charretier attend encore le dernier mot de l'Église.
Cet octobre
Bartolo Longo a vieilli auprès de ce tableau. Il est mort à quatre-vingt-cinq ans dans la vallée même où, un jour, seul et tourmenté, il avait promis à grands cris à la Vierge de ne pas en sortir sans avoir propagé son Rosaire. Son vœu était accompli.
Léon XIV le proclame saint sur la place Saint-Pierre, le 19 octobre 2025.
L'année suivante, à la fin de septembre, le même pape prie l'Angélus à Lourdes. C'est là que l'Immaculée est apparue à sainte Bernadette, un chapelet à la main. De ce lieu, Léon XIV demande à tous les fidèles de dire le chapelet pendant tout le mois d'octobre, avec une intention précise: que cessent les guerres.
Comme en ce dimanche de Lépante, la prière revient entre les mains de ceux qui ne peuvent pas arrêter une guerre. En ce mois d'octobre, l'Église tout entière est invitée à prendre le chapelet pour la paix.
C'est de Lourdes, en France, que Léon XIV a lancé cet appel.
La prière qui a commencé avec des cailloux dans la main a son jour parce que, le dimanche de Lépante, ceux qui ne pouvaient pas combattre l'ont récitée dans les rues de Rome. Et si elle donne son nom à la Vierge, c'est que, grain après grain, elle regarde avec Marie le visage de son Fils.
Vierge Marie, Mère de Jésus, vous qui gardiez dans votre cœur chaque parole et chaque geste de votre Fils: apprenez-nous à regarder avec vous son visage, grain après grain, dans la joie et dans la douleur. Vous qui avez accueilli la prière de ceux qui ne savaient pas lire, de ceux qui ne pouvaient pas combattre et des enfants sous la pluie, recevez aussi la nôtre. Obtenez-nous la paix pour le monde et pour nos foyers, et que cette douce chaîne nous relie toujours à Dieu. Reine du Très Saint Rosaire, priez pour nous. Amen.





