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FIDES VIVA

24 septembre

Notre-Dame de la Merci

La patronne des prisonniers qui porte le nom d'un rachat

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Chapitres
  1. 0:00Pièce après pièce
  2. 5:01Une nuit d'août et les premiers écrits
  3. 9:45Ceux qui sont restés
  4. 13:21La Merci
  5. 16:39Par la mer, au fil des siècles
  6. 22:13Virgen de las Mercedes
  7. 25:49Des captifs aux prisonniers

Aujourd'hui, les détenus invoquent Notre-Dame de la Merci. Son nom est né il y a huit siècles, au bord de la Méditerranée, d'une œuvre bien concrète. Faire œuvre de merci, c'était aller de porte en porte demander l'aumône, pièce après pièce, jusqu'à réunir le prix d'une personne captive de l'autre côté de la mer. Et la ramener chez elle.

Les frères qui accomplissaient cette œuvre au nom de sainte Marie se souviennent encore d'un voyage à Tunis. L'argent a suffi pour deux cent neuf captifs. Pas pour tous. L'un de ces frères, Pedro de San Dionisio, est resté.

Il est resté avec ceux qui n'avaient pas pu partir, pour qu'ils ne perdent pas aussi la foi.

Beaucoup ont entendu raconter que la Vierge était apparue, une nuit, à un marchand de Barcelone. Cette nuit-là, c'est la mémoire de l'Ordre qui la garde. À ses côtés restent les parchemins de ces mêmes années, avec leurs noms et leurs dates.

Comment le prix d'un captif est-il devenu un nom de la Mère de Dieu?

Pièce après pièce

À la fin du douzième siècle, la Méditerranée sépare des royaumes chrétiens et musulmans qui se font la guerre. Il y a des batailles. Il y a des razzias, des attaques éclair pour piller une côte et emmener des gens. Et il y a des corsaires qui fondent sur les navires. Chaque coup laisse des prisonniers, dans un camp comme dans l'autre: des musulmans captifs en terre chrétienne, des chrétiens captifs en Afrique du Nord.

Le captif est un butin. On le vend comme esclave. On le met à la rame d'une galère ou aux travaux forcés. On l'enferme dans un cachot. Il a faim.

Pour l'Église, pourtant, il y avait un danger plus profond que la faim. Loin de chez lui, un captif chrétien pouvait renier: abandonner sa foi sous la pression ou par peur.

Il existait des moyens de les sortir de là. En Aragon agissaient les exeas, et en Castille les alfaqueques, des agents qui négociaient les libérations. Depuis le dernier tiers du douzième siècle, la voie habituelle pour les captifs pauvres était la rédemption, c'est-à-dire le rachat, en payant une rançon par des intermédiaires. En France travaillait déjà, dans un but semblable, l'ordre de la Trinité, né avec saint Jean de Matha.

Après la grande victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa, en 1212, viennent des années de traités et de trêves qui facilitent les rachats. Mais les corsaires tiennent toujours la mer, et un sauf-conduit, cette autorisation écrite qui permet de voyager sous protection, peut ne rien valoir. Dans la Couronne d'Aragon, les campagnes du roi contre Majorque et Valence coïncident avec l'essor des œuvres de charité nées vers l'an 1200.

À Barcelone, les chroniqueurs de la Merci situent en 1203 les débuts d'un homme nommé Pierre Nolasque. De son père, Bernard, il avait appris le métier de marchand. Avec d'autres laïcs, des hommes sans habit ni vœux, il parcourait la Catalogne et l'Aragon pour recueillir des aumônes, et chaque année il rachetait des captifs. C'était un commerçant qui, au lieu de marchandises, achetait des personnes. Pour les rendre aux leurs.

En 1301, un roi d'Aragon, Jacques II, a écrit au pape Boniface VIII au sujet de ces premiers compagnons. Il a dit d'eux qu'«ils avaient une grande dévotion au Christ qui nous a rachetés par son précieux sang». Racheter: c'était le mot même qu'on employait pour libérer un captif contre rançon. Eux payaient avec des pièces la liberté d'un homme. Celle de tous, selon leur foi, le Christ l'avait payée de son sang.

On quête avec des tirelires, avec des troncs, ces boîtes à aumônes, et avec des sacs. On quête dans les églises et aux croisées des chemins. Dans les halles marchandes, où les négociants concluent leurs affaires. Aux moulins et aux fours, où tout le village finit par passer avec son grain ou sa pâte. Des auxiliaires laïcs vêtus de blanc partent quêter. Et une confrérie, une association de fidèles, se consacre à l'aumône des captifs.

Vient ensuite la négociation. Négocier une rançon prend de deux à quatre mois. Et tout cela a un prix. Au treizième siècle, un captif coûte huit, dix ou quinze livres. Un cheval en coûte quinze.

Une personne, le prix d'un cheval.

Cette fraternité de laïcs, avec ses sacs et ses tirelires, allait devenir un Ordre approuvé par le pape. Les mercédaires font remonter ce passage à une seule nuit d'août.

Une nuit d'août et les premiers écrits

À cette époque, Nolasque comptait déjà des années de routes et de rachats, et le nombre de captifs ne cessait de croître. Il a cherché dans la prière comment poursuivre. L'Ordre a gardé pendant des siècles le souvenir de ce qui s'est passé ensuite. Dans la nuit du 1er août 1218, Marie, la Mère du Christ, est intervenue de manière particulière dans sa vie. Elle a éclairé son intelligence et incliné sa volonté à faire de cette fraternité de laïcs un Ordre de l'Église.

Le lendemain, le marchand s'est présenté au palais royal et a exposé son projet. Les conseillers de la cour l'ont écouté. Le roi, Jacques Ier, avait alors une dizaine d'années.

C'est ainsi que les mercédaires racontaient leur propre naissance. Le 10 août, devant le maître-autel de la cathédrale de Barcelone, sur le tombeau de sainte Eulalie, l'évêque Berenguer de Palou reçoit Nolasque et ses compagnons. Il leur remet l'habit blanc. Il leur remet aussi la règle de saint Augustin, la norme de vie commune qu'ils allaient suivre, et la croix de sa cathédrale. Le roi enfant leur donne l'écu de ses armes, les barres d'Aragon, et l'hôpital Sainte-Eulalie. Les premiers frères font profession à cet endroit même.

C'est par une question que l'Ordre accueillerait toujours celui qui frappait à sa porte: «Veux-tu recevoir l'habit de sainte Marie?» La réponse était brève: «Oui, je le veux.»

Ces premiers frères étaient convaincus que Marie était intervenue dans leur fondation. C'est pourquoi ils l'ont appelée Mère et Fondatrice.

Les parchemins de ces années-là parlent autrement, avec des charges et des lieux. Le premier qui nomme Nolasque est daté de Perpignan, en 1226, et l'appelle «recteur des pauvres». Apparaît ensuite un legs, des biens qu'une personne laisse pour racheter des captifs. Un autre écrit le présente comme collecteur et gardien de l'aumône des captifs. En 1232, un noble de Barcelone achète un bout de plage près du port et le lui offre. C'est là, au bord de la mer, que s'élèvera la maison Sainte-Eulalie. En 1234, Nolasque dirige déjà un hôpital de captifs.

Le 17 janvier 1235, à Pérouse, le pape Grégoire IX signe une bulle, une lettre solennelle marquée de son sceau. Elle est adressée au Maître, frère Pierre Nolasque, et aux frères de la maison Sainte-Eulalie de Barcelone. Elle confirme l'Ordre sous la règle de saint Augustin. C'est le premier acte de Rome que l'on conserve avec certitude. La fraternité des tirelires est désormais un Ordre de l'Église.

Lorsque Jacques Ier conquiert Valence, en 1238, c'est déjà un homme. Il donne alors à Nolasque des maisons et une mosquée transformée en église. C'est ainsi que le roi apparaît dans les documents de l'époque: en protecteur de l'œuvre.

La mémoire de la nuit et de la cathédrale a tardé à passer par écrit. En 1358, un autre roi d'Aragon, Pierre IV, raconte dans une lettre au pape la fondation du 10 août, avec l'évêque et avec Jacques Ier. En 1445, un frère de l'Ordre, Nadal Gaver, écrit la première histoire des mercédaires. Dans ses pages, le récit de l'apparition est enfin mis par écrit.

À cause de l'âge de ce roi, et parce que les premiers parchemins portent la date de 1226, l'année 1218 reste incertaine. La mémoire et les parchemins racontent la même naissance, mais leurs horloges ne marquent pas la même heure.

Au dix-septième siècle, quelques dominicains ont soutenu que le véritable fondateur était saint Raymond de Peñafort, un chanoine de Barcelone qui, en 1218, n'était pas encore dominicain et qui a ensuite servi le pape comme juriste. En 1688, on a achevé dans la cathédrale le retable de la chapelle de la Merci; Nolasque y apparaît agenouillé devant le roi et devant Raymond. En 1920, un frère mercédaire a publié une réfutation de cette thèse.

La mémoire et les parchemins racontent d'une même voix le travail de ces hommes de l'autre côté de la mer. Ils apportaient l'argent et payaient. Et quand l'argent ne suffisait pas, l'un d'eux restait en gage.

Ceux qui sont restés

Les captifs déjà libérés montaient à bord et rentraient chez eux, même si leur rançon n'était pas entièrement payée. En terres musulmanes, un frère restait en gage jusqu'à l'arrivée de l'argent qui manquait. L'Ordre se souvient de cette pratique comme de la nouveauté apportée par Nolasque. À la vieille coutume de payer des rançons, lui et ses frères ont ajouté leur propre personne.

À Tunis, en 1247, frère Pedro de San Dionisio ne travaillait pas seul. Il était venu avec un autre rédempteur, Bernardo de Pradas. À eux deux, ils ont réussi à libérer deux cent neuf captifs. D'autres restaient enfermés, en grand danger de renier leur foi, et il n'y avait plus de quoi payer pour eux. Bernardo a repris la mer avec les libérés. Pedro est resté dans la ville, auprès de ceux qui étaient toujours captifs.

Les siens ont gardé la mémoire de la fin. On l'a arrêté. On l'a conduit à coups à travers les rues. Hors des remparts, on lui a tranché la tête.

Dans la mémoire de l'Ordre vit aussi frère Teobaldo de Narbona, un Français, avec son compagnon, Fernando de Portalegre. En 1253, ils négociaient des rachats en Afrique du Nord. Ils avaient donné leur parole à deux hommes puissants d'une ville de cette côte: ils rachèteraient les captifs que ceux-ci détenaient. Mais l'argent a servi à d'autres. À des enfants. À des femmes. À des religieux et à des chevaliers. Cent vingt-neuf personnes sont sorties libres.

Les deux notables ont répondu par un piège. Ils ont payé une jeune femme pour qu'elle accuse Teobaldo de l'avoir trompée par une promesse de mariage. La sentence ne lui laissait que deux issues: renier sa foi et l'épouser, ou mourir sur le bûcher. Teobaldo est mort brûlé et lapidé. Fernando, on l'a roué de coups et embarqué de force sur un navire.

En 1255, le pape Alexandre IV appelle ces frères «les nouveaux Maccabées au temps de la Grâce». Les Maccabées sont ces frères qui, dans la Bible, ont préféré mourir plutôt que trahir leur foi.

D'un autre rédempteur, Pierre Armengol, les mercédaires racontent une chose étonnante. Avant de prendre l'habit, il avait été brigand. En 1266, il est resté comme otage à Bougie, un port d'Afrique du Nord. L'argent n'est pas arrivé à temps. On l'a pendu.

Le lendemain, frère Guillermo de Florencia est arrivé avec la rançon. Il a trouvé Armengol vivant, «par une singulière protection de Marie». Il a vécu jusqu'en 1304, le cou tordu pour toujours.

Le 1er mai 1272, l'Ordre met par écrit, en catalan, ses premières Constitutions, les règles de sa vie. Elles fixent sa raison d'être: visiter les chrétiens captifs et les libérer. Et elles demandent aussi à chaque frère cette disponibilité.

Que tous «soient toujours joyeusement prêts à donner leur vie, s'il le faut, comme Jésus-Christ l'a donnée pour nous».

Dans ces mêmes pages, l'Ordre reçoit aussi son nom officiel. Et ce nom commence par la Vierge Marie.

La Merci

Ce nom n'est sorti d'aucun bureau. Ce sont les gens de Barcelone qui l'ont donné.

Le 29 avril 1249, l'évêque de la ville autorise les frères à élever une église dans leur maison-hôpital, sur ce morceau de plage près du port. Ils la dédient à sainte Marie. Les habitants, eux, la nomment d'après ce qu'ils y voient faire chaque jour.

En ce temps-là, la «merci» désignait une œuvre de miséricorde bien concrète: racheter des captifs. En catalan, la langue de la rue, «fer mercè» voulait dire libérer quelqu'un de l'esclavage. C'est pourquoi les gens ont appelé cette église, tout simplement, la Merci. Et la Vierge de son autel, sainte Marie de la Merci.

C'est la même Vierge Marie, la Mère de Jésus. Ce qui est nouveau, c'est le vocable, le titre sous lequel on l'invoque.

Sur ce premier autel se trouvait une Vierge assise avec l'Enfant, taillée dans le marbre et rehaussée de couleurs.

Le 3 mai 1258, le nom né dans la rue entre dans un document de Rome. Une bulle d'Alexandre IV, une lettre solennelle du pape, désigne pour la première fois l'Ordre sous le titre de «Bienheureuse Marie de la Merci». Les règles de 1272 le fixent: Ordre de la Vierge Marie de la Merci de la Rédemption des Captifs. Ces mêmes règles habillent les frères de laine blanche. C'est l'habit de sainte Marie.

Chaque jour, les frères priaient l'office de sainte Marie, les prières de l'Église qui lui sont consacrées. Le samedi, ils célébraient la messe de la Vierge et chantaient le Salve Regina, selon toute probabilité dès l'époque de Nolasque.

En 1295, à Palma de Majorque, Notre-Dame de la Merci prend une autre forme: taillée dans la pierre, elle ouvre son manteau et abrite dessous un groupe de personnes.

Le 13 septembre 1361, le prieur de la Merci de Barcelone commande un nouveau retable, avec une statue de la Vierge qui remplacera celle de marbre. C'est la statue que Barcelone vénère encore aujourd'hui. Elle est en bois peint de couleurs et doré, et mesure un mètre quarante. La Vierge est assise, l'Enfant sur les genoux, le manteau fermé par une broche. Elle a la tête découverte et les cheveux rassemblés sur la nuque, car elle était conçue pour porter une couronne de métal. La statue est attribuée au sculpteur Pere Moragues.

Chez les frères de Barcelone, une tendre légende s'est transmise de génération en génération. Ils racontaient que, lorsqu'ils s'endormaient, la Vierge prenait leur place au chœur. Elle-même priait les matines, la prière d'avant l'aube, et bénissait la nuit les cellules.

Ils l'appelaient la Commanderesse du Chœur, celle qui y présidait.

Un siècle avant cette statue, dans ce même hôpital au bord de la mer, une jeune femme de la rue Montcada avait demandé l'habit blanc.

Par la mer, au fil des siècles

Elle s'appelait Marie de Cervelló. Le 25 mai 1265, elle a fait profession, la promesse d'appartenir à Dieu pour toujours, et elle est devenue la première religieuse de la Merci. Sa place était à l'hôpital Sainte-Eulalie, parmi les pauvres, les malades et les captifs qui revenaient de l'autre côté de la mer. Elle y a servi jusqu'à sa mort, le 19 septembre 1290.

Son corps, incorrompu, repose toujours dans la basilique de la Mercè. Chaque 19 septembre, on le présente aux fidèles.

Du fondateur, en revanche, il ne reste même pas le tombeau. En 1767, quand on a abattu l'église gothique pour élever la nouvelle, on a fouillé les fondations pour le retrouver. On ne l'a jamais trouvé.

Ses frères l'ont appelée del Socós, ce qui veut dire en catalan «du Secours». Ils assuraient qu'on l'avait vue, de son vivant et après sa mort, venir en aide aux navires de la rédemption en pleine tempête. C'est pourquoi les marins la tiennent pour leur patronne.

D'une traversée de 1295, on racontait à la Merci l'histoire tout entière. Les rédempteurs font route vers Alger quand une tempête les surprend. Ils se confient à sainte Marie del Socós et en sortent vivants. Puis arrivent les corsaires, qui s'emparent du navire. La petite barque, avec les frères et l'argent de la rançon, part à la dérive jusqu'à ce que des navires génois la recueillent. À Alger, ils rachètent quatre-vingt-dix-sept captifs. Eux-mêmes passent par la prison. Et ils rentrent à Barcelone avec eux tous.

La tempête a aussi soufflé à l'intérieur de la maison. En 1317, un chapitre, l'assemblée qui gouverne l'Ordre, s'est divisé en deux. Les uns voulaient à sa tête un Maître laïc, comme l'avait été Nolasque. Les autres voulaient un clerc, un religieux ordonné prêtre. En janvier 1318, le pape Jean XXII a tranché: il a nommé Maître général le clerc Raimundo Albert et laissé les dirigeants laïcs à la tête de leurs maisons. Depuis lors, la Merci est gouvernée par des clercs.

Cette même année, d'après le souvenir des siens, frère Claudio de Tonelles se met en route. Il parcourt le Languedoc, le Roussillon et la Catalogne en demandant l'aumône. Il porte une bannière où Notre-Dame de la Merci apparaît entre deux captifs agenouillés, avec une devise en latin:

«Haec est porta coeli», voici la porte du ciel. Il prêche sur les places, et les gens finissent par l'appeler frère Claudio de Portaceli.

Quatorze frères passent à Alger. Ils rachètent trois cent quarante-six captifs. Treize de ces frères ne reviennent pas: ils restent pour consoler et servir ceux qui sont encore captifs. Vers 1334, tous étaient morts là-bas.

L'aumône ne suffisait jamais tout à fait. Les biens de l'Ordre appartenaient aux captifs. En 1424, la communauté de Barcelone a décidé de vendre les vases sacrés et les bijoux de la sacristie. Elle en a laissé la raison par écrit: «car il faut d'abord conserver les vases vivants».

Chaque rédemption avait son rite. Les rédempteurs partaient avec une bannière à deux faces. Sur l'une figurait le Christ crucifié, ou le Christ descendant aux limbes, là où les justes attendaient sa venue. Sur l'autre, la Vierge couvrait les captifs de son manteau. Une cérémonie d'envoi marquait leur départ.

Le retour était une fête. On coupait aux rachetés les cheveux et la barbe, on leur donnait des vêtements neufs et un peu d'argent pour la route. Ils défilaient en procession, le scapulaire blanc de la Merci sur la poitrine, et les rédempteurs fermaient la marche. On chantait le Te Deum, l'hymne d'action de grâce. Puis on célébrait la messe de Notre-Dame de la Merci, avec un sermon qui racontait la rédemption du début à la fin.

Avec les siècles, la promesse a fini par être dite à voix haute. Depuis les règles de 1588 et de 1692, le frère qui faisait profession prononçait le quatrième vœu: rester en gage, comme otage, si la rédemption l'exigeait.

En 1577, à Alger, les rédempteurs Jorge del Olivar et Rodrigo de Arce paient la liberté de cent six captifs. Parmi eux se trouve un homme nommé Rodrigo. Pour son frère, on exige un prix trop élevé, et ils ne peuvent pas le faire sortir.

Olivar reste un an comme otage. Il se lie d'amitié avec le frère qui n'a pas pu partir. Ensemble, ils préparent une évasion, et l'évasion échoue.

Ce captif s'appelait Miguel de Cervantès. Des années plus tard, il évoquerait les frères de la Merci dans deux pièces de théâtre sur sa captivité, «Les Bagnes d'Alger» et «El trato de Argel».

À cette époque, de l'autre côté de l'océan, les frères de la Merci cheminaient déjà aux côtés des premières fondations d'Amérique, et là-bas, le nom de la Vierge allait changer.

Virgen de las Mercedes

La première trace se trouve sur une île. À Hispaniola, on raconte depuis longtemps qu'en 1495, après la première bataille de Colomb contre les indigènes, s'est produit le miracle de la Croix, et que Notre-Dame de la Merci est apparue. En ce lieu, le Santo Cerro, on a élevé une chapelle dédiée à la Merci, selon ce même souvenir, par la volonté testamentaire de Colomb. Les mercédaires la considèrent comme leur premier sanctuaire en Amérique. En 1616, Notre-Dame de la Merci a été proclamée patronne de Saint-Domingue.

Le changement est venu plus au sud. Vers 1536, au Pérou, le nom apparaît pour la première fois au pluriel. Là où l'on disait la Merced, on commence à entendre las Mercedes.

Dans la bouche du peuple, le mot s'élargit. Las mercedes, ce sont les faveurs, les grâces que l'on demande à la Mère du Christ. Ainsi naît la Virgen de las Mercedes.

En 1696, Rome a étendu la fête de Notre-Dame de la Merci à toute l'Église de rite latin et l'a fixée au 24 septembre.

Face au Pacifique, dans le nord du Pérou, le port de Paita garde sa propre histoire. Ses fidèles la racontent, et leur archevêque, José Antonio Eguren, l'a rappelée à son peuple.

En 1741 arrive le corsaire George Anson. Il pille le port et l'incendie. Il tente de trancher la tête de la statue de la Vierge. Mais l'épée se fait très lourde entre ses mains. Il ne lui laisse qu'une blessure au cou.

Anson emporte la statue sur son navire. Une tempête éclate, et l'équipage la jette à la mer. Le lendemain, les habitants la retrouvent sur le rivage. Ils la recueillent et la portent en procession jusqu'à son église.

La blessure du cou est toujours visible. En 1960, la statue de Paita a été couronnée avec l'approbation de l'Église.

En 1812, le général Manuel Belgrano place son armée sous la protection de Notre-Dame de la Merci. La bataille de Tucumán a lieu le 24 septembre, le jour de sa fête. Belgrano l'emporte.

Le 5 octobre, il envoie des drapeaux et des étendards à l'église de la Merci de Buenos Aires et organise une neuvaine, neuf jours de prière d'affilée en action de grâce. Le 27 octobre, il la nomme Générale de son armée. Et il lui remet son bâton de commandement, l'insigne de celui qui commande les troupes.

Les républiques naissantes ont suivi le même chemin. En 1823, le premier Congrès du Pérou l'a déclarée Patronne des Armes de la République. En 1851, Quito l'a prise pour patronne contre les tremblements de terre. En 1861, elle a été déclarée patronne de la République de l'Équateur et de ses forces armées, avec le 24 septembre pour fête nationale.

Partout en Amérique, ses statues ont été couronnées. Celle de Tucumán a reçu sa couronne un 24 septembre, en 1912.

Quand Belgrano remettait son bâton, il y avait déjà longtemps qu'aucun frère de la Merci ne traversait la Méditerranée avec l'argent d'une rançon. La dernière rédemption de captifs de l'Ordre remontait à 1779.

Des captifs aux prisonniers

Cette dernière fois, ce sont deux religieux français qui ont fait le voyage, Domingo Pablo de Villa et Claudio de Chevillard. Ils sont partis avec les trinitaires, qui rachetaient eux aussi des captifs. À Tunis, ils ont payé la liberté de cinquante-quatre captifs. À Alger, celle de vingt-quatre. Après cela, les frères de la Merci n'ont plus eu personne à racheter de l'autre côté de la mer.

L'œuvre ne s'est pas arrêtée avec les bateaux. Les frères ont cherché ceux qui restaient enfermés, et ils les ont trouvés tout près, dans les prisons. Au Mexique, un provincial de l'Ordre nommé Burguichani a été préfet des prisons. Jusqu'en 1874, il avait accompagné mille dix condamnés à mort. En 1895, les Constitutions de l'Ordre ont inscrit noir sur blanc le service des prisonniers.

À Barcelone, qui avait Notre-Dame de la Merci pour patronne depuis le dix-septième siècle et dont le diocèse l'avait aussi déclarée patronne en 1871, sa statue demeurait dans la basilique près de la mer.

En juillet 1936, dans les premiers jours de la guerre civile espagnole, la basilique de la Mercè a brûlé. La statue gothique a été jetée sur le tabernacle, le lieu où l'on garde l'Eucharistie, puis à terre.

Le 27 juillet, Teresa Coll et trois agents envoyés par le conseiller José María España sont entrés dans l'église. Ils ont dit qu'ils venaient chercher le coffre-fort. Ils sont ressortis avec la Vierge, recouverte d'un drap.

Ils l'ont cachée à la Capitanía, l'ancien couvent des frères. Plus tard, elle est passée au musée de Montjuïc. Le père Luis Pelegrí, qui avait été à l'origine de ce sauvetage, a été assassiné le 29 mars 1937.

Lors de la restauration de 2021 et 2022, en nettoyant la statue, on a découvert sur son front le coup reçu pendant la guerre, comblé avec du mastic. Il est toujours là.

Le 27 avril 1939, Notre-Dame de la Merci a été déclarée patronne des prisons en Espagne. La même année, un mercédaire a commencé à servir comme aumônier, le prêtre qui accompagne les détenus, à la prison Modelo de Barcelone. Il y est resté vingt ans.

En 1969, la fête est sortie du calendrier de l'Église universelle. En 1986, elle est revenue dans le Recueil de messes de la Vierge Marie, et l'Ordre, Barcelone et plusieurs pays d'Amérique continuent de la célébrer. Cette année-là, saint Jean-Paul II s'est adressé aux mercédaires réunis en chapitre. Il a dit que ce titre était «un merveilleux programme de vie qui parle de miséricorde, de rédemption, de conversion, de pardon».

En juin 2026, lors de sa visite en Catalogne, le pape Léon XIV est entré dans le centre pénitentiaire de Brians 1 pour rencontrer des personnes privées de liberté. Il a été accueilli par les aumôniers et les bénévoles qui les accompagnent. Un mercédaire, le père Jesús Bel, lui a adressé quelques mots de bienvenue.

Le 20 septembre 2026, la statue gothique est sortie de sa basilique et a été portée en procession jusqu'à la cathédrale de Barcelone, où l'évêque auxiliaire David Abadías a présidé la messe.

Chaque 24 septembre, dans les prisons d'Espagne, on célèbre l'eucharistie de la Merci, la messe où le Christ se donne pour tous. Le pape Benoît XV a répandu une courte invocation à la Vierge: «Très pieuse Mère de la Merci».

La merci désignait d'abord le paiement qui rendait sa liberté à une personne. Aujourd'hui, elle prend la forme d'heures de visite, d'une parole, d'une messe dans la cour d'une prison.

À chacune de ces messes, la Mère de la Merci reste aux côtés de ceux qui espèrent rentrer chez eux.

Sainte Marie de la Merci, Mère du Rédempteur: les frères qui traversaient la mer en votre nom pour ramener chez eux les captifs vous ont appelée Mère. Regardez aujourd'hui les prisonniers et leurs familles, ceux qui sont loin des leurs et ceux qui vivent quelque captivité que ce soit, du corps ou de l'âme. Obtenez-nous de votre Fils, qui nous a rachetés par son précieux sang, la liberté des enfants de Dieu et un cœur prêt à faire œuvre de merci. Mère de la Merci, priez pour nous. Amen.

Sources

Sources hagiographiques et de la tradition

  • Instituto Histórico de la Orden de la Merced, La Orden de Santa María de la Merced (1218-1992). Síntesis histórica (1996) mercedaragon.org

Documents et études ecclésiastiques et académiques

  • James William Brodman, New perspectives on the creation of the Mercedarian Order (s.f.) — Institut d'Estudis Catalans publicacions.iec.cat
  • Frederick G. Holweck, Feast of Our Lady of Ransom, The Catholic Encyclopedia, vol. 12 (1911) newadvent.org
  • Florencio Roselló, ¿Por qué la Virgen de la Merced es Patrona de las prisiones? (2024) — Conferencia Episcopal Española social.conferenciaepiscopal.es

Iconographie

  • Basílica de la Mare de Déu de la Mercè, La Basílica de la Merced (s.f.) basilicadelamerce.es
  • Arzobispado de Barcelona, La imagen restaurada de la Virgen de la Merced regresa a su basílica (2022) esglesia.barcelona
  • Harumi Suzuki, Esta es la imagen de la Virgen de la Merced que fue atacada por un pirata (2021) — ACI Prensa aciprensa.com

Contexte contemporain

  • Mercedarios de Aragón, La Orden de la Merced acompaña al Santo Padre León XIV en su visita a Catalunya (2026) mercedaragon.org
  • Arzobispado de Barcelona, publicación sobre la procesión del 20 de septiembre (2026) esglesia.barcelona

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