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FIDES VIVA

12 octobre

Vierge du Pilar

La colonne de Saragosse, laissée à l'apôtre Jacques selon la tradition

  • 20 min de lecture
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Chapitres
  1. 0:00La nuit au bord du fleuve
  2. 4:45Pierre, parchemin et une Vierge haute d'un empan
  3. 7:21L'huile des lampes
  4. 9:38Une demi-heure à Calanda
  5. 13:05Sous le manteau
  6. 15:25Couronnes et uniformes
  7. 18:35Les bombes qui n'ont pas explosé
  8. 20:43Un pape dans la file, et la fête de l'autre côté de la mer
  9. 24:49Je vais voir la Vierge

À Saragosse, derrière le camarín de la Vierge du Pilar, la petite niche où se tient sa statue, se dresse une colonne de jaspe creusée d'un trou où tient un poing. Personne ne l'a taillé. Ce sont les baisers qui l'ont creusé.

Saragosse raconte que c'est la Vierge elle-même qui a laissé cette colonne à l'apôtre Jacques, au bord de l'Èbre, alors qu'elle vivait encore sur cette terre. Et qu'elle lui a promis que cette pierre resterait à sa place tant que durerait le monde. C'est pour cela qu'on l'appelle la Vierge du Pilar.

Depuis, génération après génération, on vient toucher cette pierre et l'embrasser. Un mendiant de Calanda qui avait perdu une jambe est venu, et des siècles plus tard, un pape.

La nuit au bord du fleuve

Bien avant qu'il n'y ait là la moindre église, sur cette même rive de l'Èbre, un apôtre de Jésus prêchait. C'est ce que garde la mémoire du Pilar. C'était Jacques, fils de Zébédée et frère de Jean. La ville vivait sous la domination de Rome, et les rares disciples du Christ se réunissaient dans une maison près du fleuve, où ils attiraient moins l'attention.

Jour après jour, l'apôtre leur parlait du Royaume de Dieu. Mais les habitants se montraient «assez durs d'oreille et de cœur». Huit hommes seulement avaient cru. Jacques sentait ses forces faiblir, et il commençait à se demander s'il valait la peine de continuer à prêcher.

Il n'était pas venu là de sa propre initiative. À Jérusalem, l'Esprit Saint lui avait fait connaître un ordre du Christ, celui d'aller prêcher en Espagne. Avant de se mettre en route, il alla voir la Vierge. Il lui baisa les mains et lui demanda, en pleurant, sa permission et sa bénédiction. Elle lui répondit: «Va, mon fils; accomplis le commandement de ton Maître.» Et elle lui demanda autre chose. Dans la ville d'Espagne où il convertirait le plus d'hommes, il devait lui élever une église en sa mémoire.

À Saragosse, pour l'instant, ils n'étaient que huit.

La nuit, l'apôtre et les huit se retiraient sur une aire de battage, un terrain où l'on battait le grain près du fleuve, et s'étendaient sur la paille. Une de ces nuits, vers minuit, fatigués d'avoir prié, les convertis s'endormirent. Jacques, lui, veillait encore. Alors il entendit des voix d'anges qui chantaient:

«Ave Maria, gratia plena», je vous salue, Marie, pleine de grâce.

Il s'agenouilla. Et il la vit. La Vierge se tenait debout sur un pilier, entre deux chœurs de milliers d'anges. C'était la Mère de son Maître, venue de Jérusalem. Elle l'appela par son nom: «Voici, mon fils Jacques, le lieu désigné et réservé pour mon honneur.»

Elle lui expliqua que ce pilier, son Fils l'avait envoyé d'en haut, par la main des anges. C'est autour de lui qu'il fallait placer l'autel. Là, le Très-Haut accomplirait des prodiges par son intercession, en faveur de ceux qui l'invoqueraient. Puis elle lui fit une promesse.

«Et le pilier restera en ce lieu jusqu'à la fin du monde, et jamais ne manqueront dans cette ville des adorateurs du Christ.»

Cette colonne était un signe de la force que devait avoir la foi de l'apôtre. C'est d'elle, car pilier se dit pilar en espagnol, que la Vierge de Saragosse tient son nom, la Vierge du Pilar.

Jacques rendit grâce au Christ et à sa Mère. Les anges la ramenèrent dans sa cellule de Jérusalem, et la dévotion ajoute que, depuis cette nuit-là, la colonne n'a pas bougé de sa place.

En mémoire de cette venue, la ville chante chaque jour devant la statue une invocation, une prière très brève: «Bénie et louée soit l'heure où la Très Sainte Vierge Marie vint en chair mortelle à Saragosse.» En chair mortelle veut dire dans son corps, durant les années de sa vie à Jérusalem.

Avec les huit hommes de l'aire de battage, Jacques commença à élever, près du fleuve, une petite église autour de la colonne.

Pierre, parchemin et une Vierge haute d'un empan

En 1118, quand le roi Alphonse premier conquit Saragosse, l'évêque de la ville trouva près du fleuve une église Sainte-Marie. Il la décrivit comme très estimée pour son antique renom de sainteté. Depuis des siècles, cette rive recevait la vénération des gens. La colonne n'avait jamais manqué de fidèles venus prier.

Pour eux, l'évêque éleva là une église romane. Il en reste encore, dans le mur sud, la pierre qui couronnait la porte, avec le chrisme, les lettres grecques du nom du Christ entrelacées.

Mais la pierre gardait le lieu, pas l'histoire. La nuit de Jacques vivait dans ce que racontait la ville, et en 1297 un copiste la mit par écrit. Sur les derniers feuillets d'un grand livre de commentaires sur Job, il écrivit en latin l'histoire de l'apôtre, des huit hommes endormis et du pilier. Ce parchemin est toujours conservé dans les archives du sanctuaire.

Mais vers 1435, le feu gagna la chapelle. Les flammes réduisirent le retable en cendres, et l'église fut gravement endommagée. De la statue que l'on vénérait auparavant, il ne resta rien.

Un clerc de l'église, mosén Galve, prit alors le chemin de Pampelune. La reine Blanche de Navarre s'y trouvait, dévote du Pilar et protectrice de sa chapelle, et il fallait la prévenir. Dans le livre de comptes de l'église, on nota ses voyages et leur motif: «le retable a brûlé, avec bien des joyaux de toutes sortes».

La colonne était restée sans sa Vierge, et pour elle on sculpta, dans la première moitié du quinzième siècle, une nouvelle statue. Elle est petite, trente-six centimètres, à peine un empan, et taillée dans une seule pièce de bois. La Vierge est debout et couronnée. Sur sa main gauche est assis l'Enfant, nu. Il tient un petit oiseau et s'agrippe au bord du manteau de sa Mère.

La robe, le manteau, les cheveux et la couronne sont dorés. Seuls les visages et les mains ont la couleur de la peau.

On l'attribue à Jean de la Huerta, un sculpteur aragonais. Depuis lors, c'est la statue que l'on vénère, debout sur la colonne de la rive.

Deux siècles plus tard, parmi ceux qui venaient à elle, il y avait un jeune homme de Calanda privé de sa jambe droite, qui s'asseyait pour mendier à la porte de l'église.

L'huile des lampes

Cette jambe, il l'avait perdue loin de chez lui, sur une route de Castellón. Miguel Juan Pellicer était de Calanda, un village du Bas-Aragon, et il avait une vingtaine d'années. Il était descendu dans cette région pour y travailler. Un jour, il conduisait une charrette chargée de blé et tomba à terre. Une roue lui passa sur la jambe droite et la lui écrasa.

On le transporta à l'hôpital de Valence, où il resta cinq jours. Il demanda ensuite à être conduit à Saragosse, à l'hôpital Notre-Dame-de-Grâce. Depuis l'enfance, il était dévot de la Vierge du Pilar, car à Calanda se trouvait une chapelle qui lui était dédiée. Il se recommanda à la Vierge avant l'opération, et continua de se recommander à elle après.

À Saragosse, le chirurgien Juan Estanga lui coupa la jambe deux doigts sous le genou. L'aide du chirurgien, Juan Lorenzo García, se chargea de l'enterrer. La jambe de Miguel resta sous terre, à l'hôpital.

Une fois rétabli, il ne retourna pas dans son village. Il resta en ville et mendiait à la porte du Pilar. Et il franchissait cette porte pour autre chose que mendier. À l'intérieur du sanctuaire, il se confessait et communiait, et il recevait le Christ dans l'Eucharistie, dans la maison de sa Mère.

Chaque jour, il refaisait le même geste. Il s'approchait des lampes qui brûlaient devant la statue. Il trempait ses doigts dans l'huile. Puis il l'étalait sur son moignon.

Ces lampes brûlaient devant la Vierge et devant la colonne de la rive. C'était une confiance toute petite.

Ainsi passèrent les années de mendicité, jusqu'à ce que, au début du mois de mars 1640, Miguel retourne à Calanda, chez ses parents. L'Espagne était en guerre contre la France, et à Calanda des soldats étaient logés chez les habitants. La famille Pellicer dut en héberger un.

Le jeudi 29 mars, le soldat occupait le lit de Miguel, et celui-ci dut passer la nuit dans la chambre de ses parents.

Une demi-heure à Calanda

Il se coucha par terre, dans la chambre. Le fils de la maison, avec son unique jambe, reposait à quelques pas du lit de ses parents. Il avait vingt-trois ans.

Rien ne distinguait cette nuit-là des autres. Une famille de paysans, un village où logeait la troupe, et un jeune homme revenu chez lui après des années passées à mendier à la porte du Pilar.

Une demi-heure passa.

Il était entre dix et onze heures du soir.

Ses parents entrèrent dans la chambre.

Ils s'approchèrent de lui.

Miguel dormait.

Il avait deux jambes.

Et la droite n'était pas n'importe quelle jambe. Sur la peau, on voyait un bouton et des cicatrices qui la rendaient reconnaissable, les mêmes marques que Miguel portait avant l'amputation. C'était la jambe que l'aide du chirurgien avait enterrée à l'hôpital de Saragosse.

Sur ses deux jambes, Miguel retourna à Saragosse. Il arriva à pied au sanctuaire même à la porte duquel il avait mendié, à la même chapelle des lampes. Cette fois, il ne venait pas demander. Il venait rendre grâce à la Vierge du Pilar.

Ce qui s'était passé à Calanda ne resta pas une affaire de bavardages entre voisins. La municipalité de Saragosse demanda qu'on l'examine à fond. Le 5 juin 1640, une enquête canonique s'ouvrit à l'archevêché, c'est-à-dire un examen formel devant l'archevêque, avec des témoins appelés à déposer. C'était l'Église qui allait juger, et non la rumeur de la rue.

Cela revenait à l'archevêque. Depuis le concile de Trente, la grande assemblée d'évêques qui avait renouvelé la vie de l'Église, aucun fait extraordinaire nouveau ne pouvait être admis sans l'approbation de l'évêque du lieu.

Deux douzaines de témoins environ vinrent déposer. L'examen dura près de onze mois. L'archevêque de Saragosse, Pedro Apaolaza, fut conseillé par neuf théologiens et canonistes, des hommes qui connaissaient la doctrine et les lois de l'Église.

Le 27 avril 1641, Pedro Apaolaza signa la sentence. Il y déclara, au sujet de Miguel Juan Pellicer, que «sa jambe droite, qu'on lui avait coupée auparavant, lui a été miraculeusement rendue».

Depuis lors, la sentence de 1641 est le jugement de l'Église sur ce qui s'est passé dans cette chambre de Calanda.

L'affaire sortit vite de l'Aragon. Le roi Philippe IV reçut Miguel à Madrid. Un religieux carme mit par écrit, en castillan, ce qui était arrivé. Un médecin le raconta en latin, la langue que lisaient alors les savants de toute l'Europe. Ainsi, le nom d'un mendiant de Calanda commença à circuler dans des villes où personne n'avait jamais entendu parler de lui.

En 1642, à Rome, un jésuite informa le pape Urbain VIII de l'affaire. La jambe d'un paysan aragonais parvenait ainsi jusqu'au successeur de Pierre.

Mais avant tout cela, alors que les témoins déposaient encore, Saragosse avait pris sa propre décision, et cette décision était tournée vers un jour d'octobre.

Sous le manteau

Cet octobre-là, la ville s'engagea par un vœu à garder chaque 12 octobre comme jour de fête chômé, en mémoire de la Venue de la Vierge sur les rives de l'Èbre. Saragosse fit ce vœu à la Mère de la colonne.

Des décennies plus tard, les Cortes d'Aragon, l'assemblée du royaume, demandèrent à Rome que ce récit entre dans la prière de l'Église.

En 1723, Rome accorda l'office propre, c'est-à-dire les prières que l'Église dit dans sa liturgie ce jour-là, avec en elles le récit de la Venue.

Pendant ce temps, autour de la colonne, s'élevait une église immense, dont les coupoles se voient depuis le fleuve. En son centre demeura la Sainte Chapelle du Pilar, ce petit sanctuaire qui garde encore, sur son pilier, la petite statue dorée.

Mais ce que les gens apportent à cette colonne, ce n'est pas de la pierre. C'est du tissu.

En 1504, un habitant de Saragosse, Juan Benedic, légua par testament cent sous, la monnaie de l'époque, pour qu'on fasse un manteau à la Vierge. Depuis, génération après génération, les manteaux n'ont jamais cessé d'arriver. On en compte aujourd'hui plus de quatre cent cinquante.

Qui les fait? L'un d'eux a été réalisé au crochet par une personne aveugle. Une fois l'ouvrage terminé, elle a eu besoin de l'aide de quelqu'un d'autre pour l'assembler.

Le manteau enveloppe la colonne aux pieds de la statue. Il porte d'ordinaire la couleur que l'Église utilise ce jour-là pour la messe. Les manteaux venus des pays hispano-américains attendent une autre date, car la Vierge les revêt le jour de la fête nationale de chacun d'eux.

Et le manteau ne reste pas toujours dans la chapelle. Depuis plus de trois siècles, les plus simples sortent de la basilique et sont portés chez les grands malades de la ville.

Pour ceux qui vivaient loin de Saragosse, on créa, il y a environ trois cents ans, la Mesure de la Vierge, un ruban qui voyage jusqu'à celui qui ne peut pas venir la voir.

Ce que les gens offrent à la Mère sur sa colonne revient ainsi, plié en un manteau ou roulé en un ruban, jusqu'à la maison de celui qui souffre.

Couronnes et uniformes

Au début du vingtième siècle, des femmes de Madrid songèrent au voyage inverse, à porter quelque chose de toute l'Espagne jusqu'à la colonne. Le pape Pie X avait ouvert un jubilé marial. C'était un temps de grâce pour les cinquante ans du dogme de l'Immaculée Conception, la vérité de foi selon laquelle Marie a été conçue sans péché.

L'Association des femmes catholiques de Madrid, sous l'impulsion de la comtesse de Gondomar, organisa un pèlerinage national au Pilar. Elle voulait un couronnement canonique, un couronnement solennel accompli sur mandat du Saint-Siège. On ne pouvait pas aller voir la Mère les mains vides. La couronne serait le cadeau des mères à la Mère.

Les évêques demandèrent à Rome de prolonger d'un an la grâce du jubilé, pour qu'on ait le temps.

Les femmes donnèrent leurs bijoux et leurs objets personnels. Avec eux, trente-trois artisans de la maison Ansorena travaillèrent quarante-quatre jours. De leurs mains sortirent deux couronnes, celle de la Vierge et celle de l'Enfant, ornées de diamants, d'émeraudes, de saphirs, de rubis et de perles. Il en sortit aussi une auréole de vingt-neuf faisceaux de rayons d'or.

La couronne partit d'abord pour Rome, et le pape la bénit dans la chapelle Sixtine.

Il en laissa le récit dans un acte en forme de décret. Depuis, le 20 de chaque mois garde la mémoire de ce jour.

Une autre offrande, bien plus humble, avait commencé dans la chapelle d'un pensionnat. À Valdemoro étaient formés les orphelins des gardes civils, des hommes appartenant à l'un des corps de police d'Espagne. En 1864, son premier aumônier, Miguel Moreno Moreno, y arriva. Il organisa la chapelle, y plaça une statue de la Vierge du Pilar et apprit à ces garçons à l'aimer.

Cette même année, le bulletin du Corps la nomma patronne du pensionnat. Les garçons grandirent et revêtirent l'uniforme. Puis ils se dispersèrent dans des casernes de toute l'Espagne, et avec eux voyagea la Vierge qu'ils avaient appris à aimer au pensionnat.

La dévotion de ces orphelins finit par devenir celle de tout le Corps. Au début de 1913, le directeur général de la Garde civile demanda au roi que la Vierge du Pilar devienne sa patronne. Alphonse XIII signa l'ordonnance royale, un ordre du roi valable pour tout le Corps.

Dix jours plus tard, un autre ordre donna son sens à sa fête. Ce serait la fête de la camaraderie, le jour où l'on prie pour les camarades tombés.

Ainsi, le jour de leur patronne, des hommes en uniforme prient devant la Vierge de la colonne pour ceux qui ne sont plus là. Des années plus tard, au petit matin d'un jour d'août, la guerre allait atteindre le toit même du sanctuaire du Pilar.

Les bombes qui n'ont pas explosé

Sur l'aérodrome d'El Prat, près de Barcelone, Manuel Gayoso mit en marche les moteurs d'un trimoteur à une heure et demie du matin. C'était le 3 août 1936, en pleine guerre civile, et la lune brillait. L'appareil appartenait à la compagnie espagnole de poste aérienne et volait pour le camp républicain. La nuit précédente, il avait dû faire demi-tour à cause d'une panne.

On avait fixé sur les échappements des pièces pour que les flammes des moteurs ne se voient pas dans l'obscurité. Ce serait le premier bombardement nocturne de Saragosse.

Au-dessus de la ville, l'avion vola à quelque cent cinquante mètres d'altitude. Il largua quatre bombes de cinquante kilos.

Deux tombèrent sur le sanctuaire du Pilar. Elles n'explosèrent pas.

Une autre tomba sur la place. Elle n'explosa pas non plus.

La quatrième finit dans l'Èbre.

Sous les coupoles, la petite Vierge se tenait toujours debout sur sa colonne. En ville, on parla de miracle. Bien plus tard, quelqu'un alla jusqu'à nier que la République ait eu alors des avions capables de le faire; la presse républicaine de ce même été avait déjà raconté le bombardement.

Aujourd'hui, à l'intérieur de la basilique, les gens s'arrêtent devant deux de ces bombes. Quand on demanda de les retirer, les gardiens du sanctuaire et les responsables du Patrimoine répondirent qu'elles resteraient, car «elles attestent un fait, sans le commenter».

Pendant ces mêmes années de guerre, loin des avions, d'autres mains travaillaient pour la Vierge. Des moniales cloîtrées, des femmes qui passent toute leur vie à l'intérieur du couvent, brodaient des manteaux pour couvrir la colonne de la Vierge. Elles le faisaient à genoux, aux heures de récréation.

Les bombes se trouvaient toujours dans la basilique lorsque, près d'un demi-siècle plus tard, un pape en franchit les portes en pèlerin.

Un pape dans la file, et la fête de l'autre côté de la mer

À l'intérieur, saint Jean-Paul II, le pape venu de Pologne, pria devant la petite Vierge dorée. C'était en novembre 1982, et aucun pape n'était encore venu au Pilar en pèlerin. Ce jour-là, la statue portait un manteau brodé aux armes pontificales.

Il confia l'Espagne et les nations hispaniques à la Mère, et l'invoqua comme Patronne de l'Hispanité, le nom sous lequel ses fidèles l'honorent aujourd'hui. Sa prière s'achevait sur trois demandes: «Sainte Vierge du Pilar: augmentez notre foi, affermissez notre espérance, ravivez notre charité». Il baisa le Pilar et exprima le souhait de voir la colonne et la Vierge sans manteau.

En octobre 1984, il revint. Il était en route vers Saint-Domingue, où l'Église préparait les cinq cents ans de l'évangélisation de l'Amérique, et cette fois, on lui accorda ce qu'il avait demandé.

Dans la Sainte Chapelle, la statue était sans manteau. Sous la petite Vierge dorée brillait la colonne dans son revêtement d'argent ciselé, à la lumière des cierges des deux anges. Jean-Paul II pria devant elle. Puis il s'approcha, s'inclina et baisa de nouveau le Pilar, du même geste que quiconque attend son tour dans la file.

C'est ainsi que la ville la voit les 2, 12 et 20 de chaque mois, en mémoire de la Venue, de la fête et du Couronnement.

Le pape poursuivit son voyage vers l'Amérique. La colonne, elle, ne quitte pas sa rive, et pourtant sa fête traverse elle aussi la mer. Elle commence à Saragosse chaque 12 octobre, quand les drapeaux des pays hispano-américains pendent aux piliers de la basilique, car cette date coïncide avec celle de 1492, quand Colomb arriva en Amérique. Sur la place, les gens défilent en costumes traditionnels pour l'Offrande de fleurs.

La fête voyage aussi dans la prière. Ce jour-là, l'Église célèbre une messe propre, avec des prières et des lectures pour cette fête, qui s'ouvre sur le souvenir de la colonne qui guidait le peuple d'Israël dans le désert. Pie XII permit aux nations d'Amérique du Sud de célébrer cette même messe. Ainsi, de l'autre côté de la mer, on dit ce jour-là les mêmes prières qu'au bord de l'Èbre.

Et elle va jusqu'à l'autre bout du monde. À Zamboanga, aux Philippines, la Vierge du Pilar est la patronne de la ville, et sa fête commence avant le lever du jour, par une messe à trois heures du matin au sanctuaire de Fort Pilar. Ensuite, une procession part de la cathédrale. Ce même jour, l'Église la fête sur les terres de langue espagnole et sur d'autres où on l'invoque sous son nom.

À Saint-Lô, dans le diocèse de Coutances, on l'honore sous le nom de Notre-Dame du Pilier. Le diocèse fait remonter ce titre à saint Vincent Ferrer, lors d'une mission prêchée en 1418. La paroisse Saint-Laud a annoncé un jubilé de Notre-Dame du Pilier, du 12 octobre 2024 au 12 octobre 2025.

En Amérique du Sud, des églises portent son nom. À Buenos Aires, la basilique du Pilar prépare la fête par une neuvaine, neuf jours de prière d'affilée.

Mais la dévotion voyage aussi de bouche à oreille. En Argentine, un enfant apprit de sa grand-mère un couplet de jota, le chant populaire d'Aragon, qui commence par «La Vierge du Pilar dit…». Il le chanta bien des fois quand il était petit.

Cet enfant devint le pape François, et en 2022 il le récita de mémoire en racontant que sa grand-mère le lui avait appris. La colonne de Saragosse avait traversé la mer dans la voix d'une grand-mère.

Je vais voir la Vierge

À Saragosse, ce qui s'apprend à la maison s'apprend aussi en montant quelques marches. Les Saragossains disent «je vais voir la Vierge» avec le naturel de quelqu'un qui va voir sa mère.

Chaque jour, les Infanticos, les enfants de chœur du Pilar, montent l'escalier du camarín avec d'autres enfants dans les bras ou par la main. Certains sont des nouveau-nés. D'autres n'ont pas encore fait leur première communion. Ils les approchent un instant des pieds de la statue, puis redescendent. En bas, les familles attendent, souvent dans une longue file.

Derrière le camarín, il y a une autre file. Dans le mur s'ouvre un oculus, une petite fenêtre ronde, où affleure le jaspe. Une main se pose sur la pierre. Puis les lèvres s'approchent.

Ce creux, ce sont les gens qui l'ont usé. Un baiser, puis un autre, puis un autre encore, pendant des siècles, jusqu'à creuser la pierre. Et la colonne est toujours à sa place.

De part et d'autre de la statue, deux anges d'argent tiennent des cierges. Ils sont tout ce qui reste de l'ancienne chapelle, et c'est pour eux qu'on réserve la cire la plus pure. Dans la basilique, à toute heure, un prêtre attend pour confesser.

Chaque jour, devant le camarín, on chante l'invocation qui bénit l'heure de la Venue. Et chaque 2 janvier, à la date que la ville garde pour cette nuit au bord du fleuve, la basilique ne reste pas dans l'obscurité. On veille devant le Saint-Sacrement, Jésus-Christ présent dans l'Eucharistie exposée sur l'autel, et l'archevêque préside d'ordinaire.

Près de la colonne, la nuit de la Mère est devenue une nuit devant son Fils.

Sainte Marie du Pilar, Mère de Dieu et notre Mère, comme cette ville chante que vous êtes venue au bord de l'Èbre réconforter l'apôtre fatigué, approchez-vous aussi de ceux qui travaillent sans voir de fruit et de ceux qui n'ont plus de forces. Conduisez-nous à votre Fils, Jésus-Christ, que nous adorons dans l'Eucharistie près de votre colonne. Obtenez-nous de lui la force dans la foi, l'assurance dans l'espérance et la constance dans l'amour, et couvrez de votre manteau les enfants qu'on vous amène, les malades qui ne peuvent pas venir et ceux qui tendent la main à votre porte. Sainte Vierge du Pilar, priez pour nous. Amen.

Sources

  • Sources primaires
  • Anónimo, Relato de la Venida, folios finales del códice Moralia in Job (1297) — Archivo del Pilar; trad. Archidiócesis de Zaragoza archizaragoza.org
  • Pedro Apaolaza Ramírez, Sentencia del proceso de Calanda (1641) — reproducida por el Cabildo Metropolitano catedraldezaragoza.es
  • Antonio Magaña Soria, Crónica de la Coronación de la Virgen (1905) — citada por el Cabildo Metropolitano
  • San Juan Pablo II, Homilía en Zaragoza (1982) — Santa Sede vatican.va
  • San Juan Pablo II, Oración en la Basílica del Pilar (1984) — Santa Sede vatican.va
  • Sources hagiographiques et tradition
  • Cabildo Metropolitano de Zaragoza, La tradición de la venida (2021) catedraldezaragoza.es
  • Elías Yanes Álvarez, «Nuestra Señora del Pilar», en Nuevo Año Cristiano — EDIBESA dominicos.org
  • Francisco Fernández-Carvajal, Hablar con Dios, «Nuestra Señora del Pilar» mercaba.org
  • ACI Prensa, Nuestra Señora del Pilar (oraciones) aciprensa.com
  • Documents et études
  • Archidiócesis de Zaragoza, El Pilar (2024) archizaragoza.org
  • Cabildo Metropolitano de Zaragoza, El Templo del Pilar (2026) catedraldezaragoza.es
  • Cabildo Metropolitano de Zaragoza, Milagro de Calanda (2021) catedraldezaragoza.es
  • Cabildo Metropolitano de Zaragoza, Mantos y Coronas de la Virgen (2021) catedraldezaragoza.es
  • Cabildo Metropolitano de Zaragoza, Archivo del Pilar (2024) catedraldezaragoza.es
  • Iván Sánchez Margelí, El Milagro de Calanda: propaganda y devoción pilarista en la era de la Contrarreforma (2019) — Universidad de Zaragoza zaguan.unizar.es
  • Cathopedia, Il miracolo (libro) it.cathopedia.org
  • Guillermo Fatás, De nuevo las bombas del Pilar (2023) — Heraldo de Aragón
  • Parroquia de San Vicente Ferrer, La Virgen del Pilar y la Guardia Civil (2022) — Archidiócesis de Madrid
  • Ayuntamiento de Zaragoza, La Ofrenda de Flores. Historia y evolución zaragoza.es
  • Iconographie
  • Cabildo Metropolitano de Zaragoza, La Imagen de la Virgen (2024) catedraldezaragoza.es
  • M.ª Carmen Lacarra Ducay, El escultor Juan de la Huerta (1431-1462) y la Virgen del Pilar (2021-2022) — Aragón Turístico y Monumental n.º 392
  • Contexte contemporain
  • Diocèse de Coutances, Jubilé en l'honneur de Notre-Dame du Pilier (2024) diocese50.fr
  • Arquidiocese de Mariana, Paróquia Nossa Senhora do Pilar (2026) arqmariana.com.br
  • AICA, La Basílica del Pilar renueva su misión solidaria de cara a las fiestas patronales (2025) aica.org
  • Liza Jocson, Zamboanga City celebrates feast day of patron saint (2024) — Manila Bulletin
  • ACI Prensa, El Papa Francisco recita una canción popular española dedicada a la Virgen del Pilar (2022) aciprensa.com

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jeudi 29 octobre · Évangile

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