Rendre au Christ amour pour amour. C'est tout ce que désire Marguerite-Marie Alacoque, une religieuse de vingt-sept ans, à genoux devant le Saint-Sacrement, l'hostie consacrée exposée sur l'autel, dans la chapelle de son monastère, à Paray-le-Monial, en Bourgogne. Là, le Christ lui demande une fête en l'honneur de son Cœur. Aujourd'hui, toute l'Église la célèbre. Mais dans son propre monastère, presque personne ne croit Marguerite-Marie. Des sœurs se moquent d'elle et la traitent de visionnaire.
Sous clé
Cette religieuse de Paray a d'abord été une jeune fille qui, pour aller à la messe, avait besoin de trois permissions et d'un manteau emprunté. Elle vit à Lhautecour, un hameau du Charolais, dans le sud de la Bourgogne, dans les années 1660, quand Louis XIV règne sur la France. Depuis la mort de son père, notaire royal, sa mère ne dirige plus la maison, même si elle y vit toujours. Celles qui commandent sont trois parentes, une grand-mère, une tante et une grand-tante, qui gardent tout sous clé.
Marguerite était revenue très malade dans cette maison. Enfant, on l'avait mise en pension chez des religieuses à Charolles, et c'est là qu'avait commencé un mal qui l'avait empêchée de marcher pendant quatre ans environ. Comme aucun remède ne la guérissait, on l'avait vouée à la Vierge, et elle avait promis que, si elle guérissait, elle serait un jour l'une de ses filles, c'est-à-dire religieuse. Et elle avait guéri aussitôt. Mais elle n'est pas libre. Comme tout est fermé à clé, elle ne trouve parfois rien à se mettre pour sortir et doit emprunter un chapeau et un manteau. L'église est loin, et pour y aller il faut la permission des trois. Si l'une accepte, l'autre refuse, et bien souvent elle ne peut pas y aller. Alors elle pleure.
Et quand on la voit pleurer, on l'accuse d'avoir donné rendez-vous à quelque garçon et de prendre la messe pour prétexte. Alors elle se cache dans un coin du jardin ou de l'étable pour prier Dieu par l'intermédiaire de la Vierge, et elle y passe des journées entières sans manger. À la tombée du jour, des pauvres du village lui apportent un peu de lait ou quelques fruits, et quand elle rentre, on la gronde d'avoir négligé ses tâches.
Envers ces trois femmes, elle ne garde aucune rancune. Elle les tient pour des personnes vertueuses, dont Dieu se sert pour l'éprouver.
Sa mère tombe malade d'un grave érysipèle, une infection qui enflamme la peau et ouvre une plaie, et c'est Marguerite qui la soigne, seule, car personne d'autre dans la maison ne s'occupe d'elle. Un chirurgien de passage déclare que seul un miracle pourra la sauver.
Le jour de l'an, elle va à la messe et demande au Christ d'être lui-même le médecin de sa mère. Et elle, qui n'avait jamais pu regarder une plaie, la soigne chaque jour de ses propres mains. En quelques jours, la plaie se referme.
Mais la jeune fille qui prie dans l'étable veut aussi s'amuser, maintenant que sa santé le lui permet, sans trop penser à sa promesse. Elle se pare, recherche la compagnie, et une année, au carnaval, elle se déguise avec d'autres jeunes filles. Elle le pleurera toute sa vie. Au milieu des fêtes, elle sent soudain l'amour de Dieu lui transpercer le cœur comme de flèches enflammées, et la douleur la laisse sans voix.
Un soir, alors qu'elle ôte ses habits de fête, le Christ lui apparaît déchiré par les coups de fouet, comme dans sa Passion. Il lui dit que c'est sa vanité à elle qui l'a mis dans cet état, et qu'elle perd un temps dont il lui demandera compte. Marguerite pleure amèrement. Puis elle retourne à ses vanités.
Mourir plutôt que changer
À cette époque, les demandes en mariage commencent à arriver. Pour sa mère, un mariage est la seule issue, car une fois sa fille mariée, elle pourra aller vivre avec elle. Elle le lui répète en pleurant, et lui dit qu'une jeune fille doit se marier à vingt ans. Les trois parentes, elles aussi, la pressent. Pour Marguerite, c'est un martyre, et elle en vient à penser qu'elle peut se libérer d'une autre promesse, plus ancienne encore.
Vers l'âge de cinq ans, dans la chapelle du château de Corcheval, la demeure de sa marraine, Marguerite entendait la messe à genoux. Entre les deux élévations, quand le prêtre élevait l'hostie puis le calice, elle dit «Mon Dieu, je vous consacre ma pureté et vous fais vœu de perpétuelle chasteté.» Elle ne savait pas ce que signifiaient les mots vœu et chasteté. Aujourd'hui, la jeune fille de Lhautecour se demande si une promesse faite sans la comprendre l'engage vraiment. Et elle craint aussi de perdre son âme si un jour elle entre au couvent, car elle croit que la vie religieuse exige une sainteté qu'elle n'atteindra jamais.
Un jour, alors qu'elle vient de communier, le Christ se montre à elle comme le plus beau et le plus puissant de tous ses prétendants. Il lui demande comment elle veut rompre avec lui pour s'en aller avec un autre, et lui promet de ne jamais l'abandonner si elle lui reste fidèle. Une grande paix l'envahit. Marguerite décide de mourir plutôt que de changer, et demande qu'on congédie tous les prétendants.
Elle a déjà décidé d'être religieuse, mais il lui faudra trois ans pour pouvoir entrer au couvent. L'un de ses frères, qui l'aime beaucoup, tente de l'en dissuader et la retient à la maison. Un franciscain qui parcourt la région pour prêcher le jubilé, un temps particulier de pardon et de confession ouvert à tous les fidèles, la confesse puis parle à son frère. Quand le frère lui demande de nouveau ce qu'elle veut, elle répond qu'elle aimerait mieux mourir que changer. Alors il promet de l'aider et se charge de négocier la dot, l'argent qu'une famille remettait au couvent quand une fille y entrait.
On l'envoie à Mâcon, chez un oncle maternel dont la fille est religieuse ursuline, pour qu'elle entre avec elle dans son couvent. Marguerite dit à sa cousine que, si elle entrait là, ce serait par affection pour elle, et qu'elle veut un couvent où elle ne connaisse personne, pour être religieuse uniquement par amour de Dieu. Au fond d'elle, elle entend une voix qui ne la veut pas là, mais chez les Filles de Sainte-Marie, les religieuses de la Visitation. Dans cette maison, elle regarde un portrait de saint François de Sales, l'évêque qui les a fondées, et elle sent que le saint l'appelle sa fille. La petite fille qui avait promis d'être un jour l'une des filles de la Vierge vient d'entendre le nom de sa maison.
On est sur le point de lui ouvrir la porte des ursulines quand arrive la nouvelle que sa mère est au plus mal. Marguerite voyage toute la nuit, une dizaine de lieues, pour rentrer chez elle. Ensuite on lui propose plusieurs couvents, et quand on lui nomme celui de Paray, qui est de la Visitation, son cœur se réjouit.
Le 25 mai 1671, elle entre au parloir de ce monastère, la salle à grille où les religieuses reçoivent les visites. À peine y a-t-elle mis le pied qu'une voix lui dit intérieurement «C'est ici que je te veux.» Elle ne veut plus rentrer chez elle sans avoir réglé son entrée.
Un samedi de juin, le 20, elle fait ses adieux à sa mère. Elle l'aime plus que personne, et elle ne verse pas une larme. En franchissant le seuil du monastère, il lui semble que son âme se sépare de son corps. Aussitôt, elle s'écrie que Dieu la veut là. Elle a vingt-trois ans.
Sans réserve
Dieu la veut là, mais la maison n'est pas sûre de pouvoir la garder. Nous sommes à l'été 1671, et la nouvelle venue doit apprendre le plus simple, comment on prie. Elle le demande à sa maîtresse des novices, la religieuse qui forme celles qui commencent, et celle-ci lui répond par une image. Qu'elle se présente devant le Seigneur comme une toile vierge devant le peintre. Dans la prière, Marguerite, qu'au couvent on appelle Marguerite-Marie, comprend que la toile est son âme, où le Christ veut peindre sa vie d'amour, de silence et de sacrifice.
Mais elle veut donner plus qu'on ne lui demande. Elle cherche des pénitences qu'on ne lui permet pas, et elle entend saint François de Sales, le fondateur dont le portrait l'a appelée sa fille à Mâcon, lui reprocher d'oublier que le fondement de la Visitation est l'obéissance, et non les austérités.
Le 25 août, elle prend l'habit et commence le noviciat, le temps d'épreuve avant les vœux, et avec lui arrivent les reproches. Il lui arrive de rester absorbée en Dieu sans pouvoir revenir à elle, ce que l'on appelle dans la maison des ravissements. La Visitation est née pour une vie simple, et dans la communauté l'extraordinaire inquiète. On lui dit que ce n'est pas l'esprit des Filles de Sainte-Marie, et que si elle n'y renonce pas, on ne l'admettra pas à prononcer ses vœux.
On lui ordonne alors de faire une chose sans importance en soi, mais que tous, dans sa famille, avaient en horreur. À tel point qu'en réglant son entrée, son frère avait demandé qu'on ne l'exige jamais d'elle. Elle ne dit pas ce que c'était. La tradition dit qu'il s'agissait de quelque chose d'aussi simple que manger du fromage. Mais elle y éprouve une répugnance qui va jusqu'au plus profond d'elle-même. Elle lutte trois jours, et va jusqu'à demander qu'on lui ôte la vie plutôt que de manquer à l'obéissance. Sa maîtresse, la voyant ainsi, lui retire cette consigne et lui dit qu'elle n'est pas digne de l'accomplir. Marguerite-Marie passe trois ou quatre heures devant le Saint-Sacrement, et là, le Christ lui dit «Il ne doit pas y avoir de réserve dans l'amour.»
Elle retourne au noviciat, s'agenouille devant sa maîtresse et lui demande, par pitié, de la laisser obéir. Elle l'obtient. Mais la répugnance ne s'en va pas avec cette victoire. Elle la ressent encore et encore pendant huit ans environ.
À mesure qu'approche le jour de ses vœux, la communauté continue de craindre qu'elle n'ait pas l'esprit de la Visitation. Pour la retraite de prière silencieuse qui l'y prépare, on l'envoie au jardin garder une ânesse et son ânon. Les jours qui précèdent le don d'elle-même à Dieu pour toujours, elle les passe à veiller à ce que deux bêtes n'aillent pas où elles ne doivent pas.
Là, parmi les noisetiers, le Christ lui dit d'aller dire à sa supérieure qu'il répond d'elle, et qu'il ajustera ses dons à la Règle, les normes de vie de la maison, et à la volonté de ses supérieures.
Le 6 novembre 1672, Marguerite-Marie prononce ses vœux, et elle garde cette promesse, que rien de ce que Dieu lui donnera ne l'écartera de l'obéissance.
Et pour toi en particulier
Ce que le Christ lui réserve arrive devant le Saint-Sacrement, et cela arrive d'abord comme un amour. Nous sommes le 27 décembre 1673, en la fête de saint Jean, le disciple qui, pendant la Cène, reposa la tête sur la poitrine de Jésus. Dans la chapelle de la Visitation de Paray, Marguerite-Marie profite d'un peu de temps libre pour prier à genoux devant l'Eucharistie, et elle sent la présence de Dieu la pénétrer tout entière.
Le Christ la fait reposer longuement sur sa poitrine, comme saint Jean à la Cène. Avant de lui demander quoi que ce soit, il lui dit «Mon divin Cœur est si passionné d'amour pour les hommes, et pour toi en particulier…» Ce Cœur ne peut plus contenir ses flammes, il a besoin de les répandre, et il veut le faire par elle.
Puis il lui demande son cœur, et elle le supplie de le prendre. Elle voit alors son propre cœur dans celui du Christ, comme un petit atome qui se consume dans cette fournaise ardente. Il le lui rend changé en flamme, lui annonce qu'il lui restera une douleur au côté et lui donne le nom de disciple bien-aimée de son Cœur. Elle sort de cette prière sans le moindre doute que tout cela vient de Dieu.
Quelques mois plus tard, le Saint-Sacrement est exposé sur l'autel dans l'ostensoir, l'objet sacré où l'on montre l'hostie. Jésus-Christ se présente à elle tout rayonnant de gloire, avec ses cinq plaies, qui brillent comme cinq soleils. De sa poitrine sortent des flammes, comme d'une fournaise, et sa poitrine s'ouvre et lui découvre son Cœur. Cette fois, l'amour porte une blessure. Des hommes, lui dit-il, il ne reçoit qu'ingratitude et mépris. Cela, ajoute-t-il, lui fait plus mal que tout ce qu'il a souffert dans sa Passion.
Alors seulement viennent les demandes. Le Christ veut qu'elle communie aussi souvent que ses supérieures le lui permettront, et surtout le premier vendredi du mois. Dans la France d'alors, beaucoup cessaient de communier, parce qu'ils ne se fiaient pas au pardon de Dieu et voyaient dans la communion une récompense réservée aux parfaits. Il lui demande aussi de se lever chaque nuit du jeudi au vendredi, de onze heures à minuit, pour l'accompagner, prosternée, dans sa tristesse du jardin des Oliviers, la nuit de son agonie avant la Passion. Cette heure de prière, c'est celle qu'on appelle aujourd'hui l'Heure sainte. Et il l'avertit de ne rien faire sans l'approbation de ceux qui la guident.
Depuis des générations, dans des paroisses du monde entier, des fidèles font les neuf premiers vendredis du mois, en communiant neuf mois de suite, confiants en ce qu'ils appellent la Grande Promesse. D'après les écrits de Marguerite-Marie, le Christ a promis que celui qui le fera ne mourra pas loin de Dieu.
Mais pour l'heure, dans son monastère, ni les vendredis ni la nuit du jeudi ne dépendent d'elle. Tremblante, elle présente tout à sa supérieure, qui l'humilie et ne lui accorde pas une seule de ces choses. Marguerite-Marie obéit, comme le Christ lui-même l'en avait avertie.
Elle tombe malade. La fièvre revient l'assaillir plus de soixante fois. La supérieure lui ordonne alors de demander à Dieu la santé, comme signe que tout cela vient de lui. Elle la demande, et elle la retrouve. Et elle voit la Vierge, qui lui promet sa protection.
Voici celui que je t'envoie
Au milieu des critiques et des doutes, le Christ lui avait promis de lui envoyer son fidèle serviteur et parfait ami, quelqu'un qui lui apprendrait à le connaître et à s'abandonner à lui sans plus résister. Quelques mois plus tard arrive à Paray Claude La Colombière, un jésuite de trente-quatre ans qu'on vient de nommer à la tête du collège que son ordre tient dans la petite ville. Ses supérieurs l'y ont envoyé en sachant qu'une religieuse y vit dans une incertitude angoissante. C'est le Carême de 1675. Pour Marguerite-Marie, l'enjeu est de savoir enfin si ce qu'elle vit vient de Dieu, car les théologiens qu'elle a pu consulter n'ont fait qu'accroître sa peur de se tromper.
Un jour, le jésuite parle à la communauté. Pendant que Marguerite-Marie l'écoute, elle entend le Christ lui dire intérieurement «Voici celui que je t'envoie.»
Peu après, Marguerite-Marie s'agenouille devant le jésuite pour se confesser. Le père ne la connaît pas et pourtant il la retient longtemps, comme s'il savait ce qui se passe en elle. Elle n'ose pas s'ouvrir, et elle repart au bout d'une heure et demie. Elle revient un autre jour et lui avoue combien il lui coûte de lui parler. Il répond qu'il est heureux de lui avoir donné l'occasion d'offrir un sacrifice à Dieu. Alors Marguerite-Marie lui ouvre son âme tout entière.
Le père Claude lui assure qu'elle n'a rien à craindre de ce qu'elle vit, puisque cela ne l'éloigne pas de l'obéissance. Il lui apprend à recevoir les dons de Dieu avec humilité et reconnaissance, et il va aussi rassurer la supérieure. Pour la première fois, quelqu'un qui l'a vraiment écoutée la croit.
Vient ainsi le mois de juin. C'est l'octave de la Fête-Dieu, les huit jours qui suivent la fête de l'Eucharistie, et Marguerite-Marie est à genoux devant le Saint-Sacrement. Elle sent que Dieu la comble de dons, et avec eux naît en elle le désir de lui rendre quelque chose en retour. Le Christ lui dit qu'elle ne peut lui donner de plus grande preuve d'amour que de faire ce qu'il lui a si souvent demandé. Puis il lui découvre son Cœur et lui dit «Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour.»
En retour, lui dit-il, ce Cœur reçoit surtout de l'ingratitude, des irrévérences et de la froideur dans l'Eucharistie, le sacrement de son amour. Ce qui lui fait le plus mal, c'est d'être traité ainsi par des cœurs qui lui sont consacrés. C'est pourquoi il lui demande une fête pour honorer son Cœur le vendredi qui suit cette octave. Ce jour-là, on communiera et on fera un acte de réparation, c'est-à-dire rendre de l'amour à celui que l'indifférence a blessé, comme on accompagne un ami que tous ont laissé seul. Sur ceux qui l'honoreront ainsi, il promet de répandre son amour.
Elle répond qu'elle ne sait pas comment s'y prendre. Le Christ l'envoie vers le fidèle serviteur qu'il lui avait promis, le père Claude. Le jésuite l'écoute et lui ordonne de tout mettre par écrit.
Les sœurs qui partagèrent avec elle ces années-là se souvenaient d'un jour où le père Claude célébrait la messe de la communauté. Quand Marguerite-Marie s'approche pour communier, le Christ lui montre son Cœur comme un brasier ardent, et deux autres cœurs qui s'y abîment. Et il lui dit «C'est ainsi que mon pur amour unit ces trois cœurs pour toujours.» Il veut qu'elle et le père soient comme frère et sœur, avec une part égale aux dons que Dieu fera à chacun.
Hors de la chapelle, cette confiance a un prix. Dans la communauté, on commence à dire que Marguerite-Marie trompe le père Claude avec ses illusions, mais lui ne l'abandonne pas.
Ne te suffis-je pas?
Pourtant, en septembre 1676, le père Claude quitte Paray. Ses supérieurs l'envoient à Londres comme prédicateur de la duchesse d'York, à la cour d'Angleterre.
Marguerite-Marie se retrouve sans le père qui l'a écoutée et rassurée. Pendant plus d'un an, elle a eu près d'elle quelqu'un qui ne la prenait pas pour une femme qui se laisse tromper par ce qu'elle imagine. La voici de nouveau seule, dans une maison qui doute d'elle. Tandis que cette absence la fait souffrir, elle entend le Christ lui demander «Ne te suffis-je pas?»
De l'autre côté de la mer, le père Claude consacre quelques jours de février 1677 à une retraite à Londres. Dans ses notes, il écrit que Dieu veut se servir de lui pour faire connaître la dévotion que lui a confiée une personne à qui Dieu parle en confiance. Il ajoute qu'il l'a déjà fait connaître à beaucoup de personnes. Il n'écrit pas son nom, mais cette personne, c'est Marguerite-Marie. Le prêtre dont on disait à Paray qu'il se laissait tromper fait sien, loin de là, le message de cette religieuse.
À la fin de 1678, une fausse accusation de complot catholique le rattrape. Il passe trois semaines dans une prison de Londres, puis on l'expulse d'Angleterre, les poumons malades.
Il rentre en France, et il ne se rétablit plus. Comme son état s'aggrave, on le renvoie à Paray. Dans l'une de ses dernières lettres à Marguerite-Marie, il appelle cette maladie l'une des plus grandes miséricordes que Dieu lui ait faites.
Le père Claude meurt à Paray le 15 février 1682, premier dimanche de Carême. Il a quarante et un ans.
Marguerite-Marie garde un souvenir reconnaissant de l'homme auquel le Christ a voulu l'unir comme à un frère. Elle dit que son talent était de conduire les âmes à Dieu. Et elle dit aussi que cette dévotion au Cœur de Jésus, qu'il avait reçue d'elle et défendue quand tant d'autres doutaient, l'a élevé dans la gloire plus que tout ce qu'il avait fait dans sa vie.
La visionnaire
Marguerite-Marie avait déjà accepté de vivre parmi celles qui ne la croyaient pas. Un jour, le Christ avait placé devant elle deux chemins.
Dans une main, il lui montre le tableau d'une vie religieuse heureuse, dans la santé et l'estime de tous. Dans l'autre, celui d'une vie pauvre et crucifiée. Il lui dit de choisir, et que dans l'une comme dans l'autre il lui accordera les mêmes dons. Elle lui répond qu'elle ne veut que lui. Alors le Christ choisit pour elle la vie crucifiée, et Marguerite-Marie baise la main qui la lui offre.
Cette vie lui vient par le chemin le plus proche, celui de ses propres sœurs. Dans une communauté qui se méfie de l'extraordinaire depuis son arrivée, une religieuse qui dit voir le Christ et entendre sa voix devient suspecte. Sœurs et supérieures la tiennent pour une visionnaire, quelqu'un qui prend pour vrai ce qu'elle imagine et s'accroche à ses illusions. Certaines ne la croient pas. D'autres se moquent d'elle.
Quelques-unes vont plus loin et la croient possédée, sous l'emprise du démon. Elles l'aspergent d'eau bénite, cette eau que l'Église bénit aussi pour éloigner le mal, et prient sur elle pour chasser l'esprit mauvais. Elle ne se dérobe pas. Pendant qu'elles prient, elle entend le Christ lui dire qu'il aime l'eau bénite et qu'il aime la croix. Et elle décide d'accepter avec humilité toutes les épreuves.
Les épreuves viennent aussi de celle qui gouverne la maison. La nouvelle supérieure, Mère Greyfié, examine avec soin ce que vit Marguerite-Marie. Le dernier jour de 1678, elle fait office de notaire, la personne qui met par écrit un acte solennel et en garantit la valeur. En forme de testament, elle rédige la donation par laquelle Marguerite-Marie remet au Christ tout ce qu'elle possède. Et le Christ, à son tour, la nomme héritière de son Cœur.
Marguerite-Marie aimait beaucoup cette supérieure, parce qu'elle l'aidait à renoncer à ses propres goûts.
Plus tard, la même supérieure lui impose une épreuve qui semble demander l'impossible. Marguerite-Marie n'est presque jamais bien quatre jours de suite. Comme l'avait fait l'autre supérieure avant elle, Mère Greyfié lui ordonne de demander à Dieu la santé comme preuve que ce qu'elle vit vient de Dieu, cette fois pendant cinq mois d'affilée. La santé lui reste pendant ces cinq mois, et elle se prolonge jusqu'à la fin de 1683.
Un petit dessin à l'encre
Depuis 1684, la religieuse que tant de sœurs traitaient de visionnaire est maîtresse des novices. Elle est avec elles depuis un an, et elle n'a pas encore trouvé comment commencer à honorer le Cœur de Jésus, comme le Christ le lui a demandé pendant l'octave de la Fête-Dieu.
Le 20 juillet 1685, c'est la fête de sainte Marguerite, la sainte dont elle porte le nom, et cette année-là, la fête tombe un vendredi, le jour que le Christ avait lié à son Cœur. Les novices lui ont préparé quelques petits honneurs. Elle leur demande que ces honneurs ne soient pas pour elle, mais pour le Sacré-Cœur. Alors elles dressent un petit autel, y posent un petit dessin à l'encre du Cœur divin et s'agenouillent devant, quelques jeunes filles autour d'une feuille de papier.
La nouvelle fait le tour de la maison, et la maison réagit comme elle le fait depuis le noviciat de Marguerite-Marie, avec méfiance devant ce qui sort de l'habitude. On l'accuse de vouloir introduire une dévotion nouvelle. On l'humilie, elle, et les novices avec elle. La supérieure lui interdit de placer l'image là où on peut la voir, et ne lui permet de l'honorer qu'en privé.
Les menaces se font plus dures. On va jusqu'à lui dire qu'on l'enfermera et qu'on la conduira devant un cardinal, un puissant homme d'Église qui vivait alors à Paray. Tout cela pour un dessin. Marguerite-Marie, elle, n'a jamais eu autant de paix ni autant de joie que pendant ces jours-là. Au milieu de la tempête, elle entend le Christ lui dire «Ne crains rien, je régnerai malgré mes ennemis».
Le changement vient de là où on l'attend le moins. Mère Greyfié, la supérieure qui l'avait tant éprouvée, gouverne désormais un autre monastère de l'ordre. Là-bas, elle se consacre avec toute sa communauté au Cœur de Jésus, et envoie à Marguerite-Marie une copie de cette image. À Paray, la nouvelle pèse lourd. La sœur qui s'était le plus opposée, son amie depuis le noviciat, se dit que si une supérieure aussi fidèle à la Règle l'a fait, il n'y a plus de raison de douter. Le vendredi qui suit l'octave de la Fête-Dieu de 1686, les sœurs trouvent dans le chœur un petit autel avec cette image et un mot qui les invite à se consacrer. Cette fois, toutes s'agenouillent, les anciennes comme les jeunes, et Marguerite-Marie et son amie s'embrassent. Alors elles décident d'élever dans le jardin une chapelle dédiée au Cœur de Jésus.
Pendant ce temps, une autre consigne lui parvient, et celle-ci touche l'une des choses qui lui coûtent le plus, écrire sur elle-même. Le jésuite qui guide alors son âme lui demande de mettre sa vie par écrit et lui défend de rien brûler avant qu'il l'ait examiné. Elle obéit.
Page après page entrent la maison de Lhautecour, la grille du parloir, la prière devant le Saint-Sacrement où elle a vu son cœur dans celui du Christ. Ainsi naît l'histoire de sa vie écrite de sa propre main, un cahier de soixante-quatre pages. Il reste inachevé, car à l'automne 1686 ce jésuite quitte Paray sans l'avoir lu. Elle range le cahier dans une armoire et la ferme à clé.
La clé de l'armoire
Le cahier est toujours dans son armoire, fermée à clé, quand le corps de Marguerite-Marie commence à céder. En juillet 1690, très malade, elle commence une dernière retraite pour se préparer à mourir. Le 9 octobre, une fièvre l'oblige à garder le lit à l'infirmerie, et le médecin dit qu'il n'y a plus rien à faire.
Ses sœurs restent auprès d'elle. Une nuit, brûlante de fièvre, Marguerite-Marie leur dit «Ah, je brûle. Si c'était d'amour divin, quelle consolation!». Elle leur demande de prier Dieu de lui pardonner. Elle leur demande aussi d'aimer Dieu de tout leur cœur, pour réparer l'amour qu'elle ne lui a pas donné. Et au milieu de cette brûlure, une exclamation lui échappe, «Quel bonheur d'aimer Dieu!».
On lui propose des soulagements, et elle les refuse tous. Sans cesse, elle répète un verset des psaumes, celui qui dit à Dieu qu'au ciel on n'a que lui et qu'en dehors de lui on ne désire rien sur la terre.
Mais il y a une chose qu'elle n'a pas encore lâchée. Elle craint qu'on l'honore après sa mort. Elle appelle la religieuse qui la soigne à l'infirmerie et lui demande d'écrire au jésuite qui lui a ordonné de raconter sa vie, pour qu'il brûle les lettres qu'elle lui a envoyées. Puis elle la supplie de faire encore autre chose. Brûler le cahier rangé dans l'armoire.
Sur ce point, l'infirmière ne lui obéit pas. Elle lui dit qu'il serait plus parfait de remettre la clé de l'armoire à la supérieure et de sacrifier ainsi sa propre volonté.
Pour Marguerite-Marie, c'est renoncer à la dernière chose qu'elle voulait garder cachée. Cela lui coûte beaucoup.
Elle remet la clé.
Dans la maison de Lhautecour, les clés de ces trois parentes lui ont tout fermé pendant des années. La dernière clé de sa vie, c'est elle-même qui la remet, librement, entre d'autres mains.
Le 17 octobre, à la tombée de la nuit, le prêtre arrive pour lui donner l'onction des malades, le sacrement par lequel l'Église oint et confie à Dieu ceux qui sont gravement malades. Les sœurs prient autour du lit.
Pendant qu'on lui donne l'onction, Marguerite-Marie murmure les noms de Jésus et de Marie.
Vers huit heures du soir, elle meurt. Elle a quarante-trois ans.
Le lendemain matin, dans les rues de Paray, les gens répètent une même phrase, «La sainte est morte!».
La clé est restée entre les mains de la supérieure, et le feu n'a jamais touché ces pages. Le cahier que Marguerite-Marie voulait brûler est conservé à Paray, écrit de sa main, et la femme que presque personne n'a crue continue d'y parler.
Amour pour amour
Ce que Paray répétait dans ses rues le matin qui suivit sa mort, l'Église le dira lentement, pendant plus de deux siècles. La fête vient d'abord.
La fête que Marguerite-Marie a entendu demander devant le Saint-Sacrement, le vendredi après l'octave de la Fête-Dieu, n'est d'abord accordée qu'à un petit nombre, avant même que quiconque n'approuve ses écrits. En 1856, Pie IX étend cette fête à toute l'Église, parce que les évêques de France et de presque tout le monde catholique le lui demandent. L'Église fait sien le cœur de ce qu'elle a vu, un amour qui demande qu'on lui réponde, et n'oblige personne à croire chaque détail comme une vérité de foi.
Pendant ce temps, sa cause avance, ce long examen par lequel l'Église étudie une vie avant de la proposer à tous. Dès l'été 1830, on ouvre sa tombe à Paray, et au cours de cet examen on enregistre deux guérisons instantanées.
Pie IX la déclare bienheureuse en 1864, c'est-à-dire qu'il permet de l'honorer publiquement dans l'Église. Benoît XV approuve ensuite les miracles qui lui sont attribués et, le 13 mai 1920, la proclame sainte pour toute l'Église. C'est la même religieuse dont ses sœurs se moquaient en la traitant de visionnaire.
Plus de trois cents ans après sa mort, un reliquaire contenant de ses ossements, une clavicule et une côte, arrive au monastère de la Visitation de Mexico. Les religieuses, filles du même ordre qui l'avait accueillie à Paray, le placent dans leur chœur. Dès six heures du matin, elles prient avec elle pour la Visitation et pour la paix de leur pays, et l'entourent de veillées et d'heures saintes, comme celle que le Christ lui avait demandée la nuit du jeudi. Ses reliques ont aussi parcouru des paroisses et des monastères d'Amérique latine et d'Espagne.
En mai 2024, pour les trois cent cinquante ans des apparitions de Jésus à Paray-le-Monial, le pape François a adressé un discours au colloque international «Réparer l'irréparable».
Et à Paray, près du chœur où elle s'agenouillait devant le Saint-Sacrement, il y a une petite chapelle. Là, les pèlerins s'agenouillent devant une châsse. Ce qu'ils voient, c'est une figure de cire vêtue de l'habit de la Visitation, et sous elle reposent presque tous ses ossements.
Qui croirait cette femme timide? Ce fut la question de toute sa vie. Ce qu'elle rendait à genoux à un Cœur qui demandait à être aimé, ceux qui arrivent jusqu'à sa châsse le lui rendent aujourd'hui, sans rien dire.
Sainte Marguerite-Marie, à genoux devant le Saint-Sacrement, vous avez voulu rendre au Christ amour pour amour. Vous avez continué d'obéir quand presque personne ne vous croyait. Demandez pour nous l'esprit dont Dieu vous a enrichie, afin que nous connaissions l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance. Accompagnez les malades qui ne trouvent pas de soulagement, ceux qu'on ne croit pas et ceux qui veillent seuls dans la nuit. Apprenez-nous, comme à vous, à ne mettre aucune réserve dans l'amour. Priez pour nous. Amen.





